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Art Sexe Musique : 45 ans d’underground anglais


Par : Guillaume Cingal

D’après la quatrième de couverture, Art Sexe Musique « est un point de vue à la fois situé et transversal sur l’underground anglais des années 1960 à nos jours ». Oui, mais ce texte foisonnant a bien d’autres qualités.



Cosey Fanni Tutti. Art Sexe Musique. Traduction Fanny Quément. Audimat, 2021.

Cosey Fanni Tutti est le pseudonyme le plus connu de l’artiste aux multiples facettes qui contribua notamment à fonder le groupe britannique de musique expérimentale Throbbing Gristle. Elle a publié en 2017 ce livre qui nous parvient dans une excellente traduction de Fanny Quément. [1]

Une brève note liminaire nous donne à comprendre le projet de ce livre, relisant ses archives et ses carnets, l’autrice eut l’idée de les rassembler pour nous donner à lire un livre qu’elle n’a pas intitulé mémoires, mais qui en a pourtant toutes les qualités. Du point de vue de la forme, le livre se découpe en sept parties qui suivent dans l’ordre chronologique la vie de Christine Newby, alias Cosey Fanni Tutti, sans jamais séparer le versant artistique du versant plus privé. La particularité est que des entrées du journal intime de l’autrice, données en italique, ont servi de point de départ à l’écriture des différents chapitres. Petite exception dans ce dispositif duel : dans la mesure où le premier extrait du journal intime date de 1966, quand l’autrice avait quinze ans, la première partie est un récit autobiographique plus traditionnel.

Démultiplication

Ce livre dense – pas loin de 500 pages bien tassées – n’est pas une suite d’anecdotes plus ou moins destroy, comme pourrait le laisser penser l’univers musical et esthétique de Cosey Fanni Tutti [2]. En cherchant à retracer sa vie et ses expérimentations diverses depuis l’adolescence, l’autrice s’est véritablement dédoublée.

Il y a bien sûr des moments particulièrement significatifs dans ce récit de formation, par exemple l’achat d’un magnétophone par son père :

Ce que je préférais, c’était l’enregistrement. Ma sœur était trop timide pour s’y mettre, mais je m’enregistrais beaucoup. Peut-être mon père nous avait-il utilisées comme prétexte parce qu’il voulait un magnéto. Je me souviens de lui en train de me montrer comment faire tandis que je chantais « Bobby’s Girl » dans le microphone.
p. 28

S’enregistrer et s’entendre, à une époque où – elle y insiste – la plupart des foyers n’avaient même pas la télévision, c’est le premier jalon d’une vie de bricolages formels, longtemps avant ce livre fait de rebonds et de dialogues entre passé et regard rétrospectif. Le côté touche-à-tout de l’artiste, son sens aigu du bricolage, se diffracte dans la multiplicité de ses projets et de ses hétéronymes :

« Maria m’a fait remarquer que « Cosey » avait l’air de faire sa vie sans moi. Elle avait raison. Pour moi, « Cosey » était devenu un concept qui représentait ce que j’étais et ce que je faisais – c’était plus qu’un simple nom. » [p. 435]

Dans un va-et-vient constant entre projets collectifs et exploration personnelle, Cosey Fanni Tutti s’est toujours sentie à la fois libre de ses décisions et tiraillée entre l’envie de prendre des risques et la peur de l’inconnu :

Puisque je me nourrissais d’expériences artistiques et personnelles, certains aspects du chaos composite qu’était ma vie influençaient et affectaient ma vision de la vie et de l’art. Et puisque ma vie se retrouvait sin intimement mêlée à l’art, le flux des nouvelles créations et des projets semblait s’alimenter de lui-même. J’aimais les nouveaux défis, qu’ils soient nés de moi ou des aléas. Je voulais aller plus loin, sortir de ma zone de confort, même si le simple fait de penser l’inconnu me donnait envie de prendre mes jambes à mon cou.
p.160

De ce fait même, le livre n’est pas chaotique, car son fil conducteur est cette porosité même. D’ailleurs, l’idée que les ensembles artistiques sont dissociables, en un sens, de la vie des artistes est un véritable leitmotiv :

Pour moi, c’était un miracle que TG tienne le coup et qu’en plus, nous gagnions en force et en notoriété alors que c’était le grand n’importe quoi. TG semblait avoir sa propre dynamique malgré le chaos qui l’entourait et l’habitait. Nous étions tous à fond, nos idées s’en trouvaient renforcées et nous formions un groupe qui n’était pas simplement la somme de ses quatre membres. Nous mettions toutes nos ressources en commun et nos talents personnels au service des tâches spécifiques, nous abandonnant pleinement à l’aspect collectif du processus de création sonore… unis, comme un « tiers esprit ».
pp. 233-234

En un sens, cette idée est un cliché qui traîne dans toutes les interviews de groupes de rock depuis les années 70. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment Cosey Fanni Tutti donne les outils pour appréhender cette hypothèse, celle d’une existence autonome de l’organe/organisme collectif constitué par le groupe. D’ailleurs, la dissolution du groupe et le conflit qui s’ensuit, pendant des années, entre Genesis P-Orridge, et les trois autres membres du groupe (Sleazy, Chris Carter et Cosey elle-même), relève bel et bien d’un démembrement qui empêche le corps collectif de fonctionner. À l’évidence, la prolifération des bootlegs [diffusions hors copyright d’enregistrements inédits] est un signe de cela : en témoignent les difficultés que Chris & Cosey éprouvent à les juguler, ou, tout simplement, à récupérer une partie des sommes liées à la commercialisation de ces enregistrements pirates.

Au fil des pages, l’autrice ne manque pas non plus d’un certain sens de l’autodérision dans sa description des concerts, des happenings ou des expositions, comme lorsqu’elle évoque la première de Throbbing Gristle : « ensuite on a perdu le fil au milieu mais tout le monde a cru qu’on s’accordait vu qu’on venait de changer d’instrument » [p. 187].

Contre-culture et agency

Le dédoublement se retrouve dans la manière dont elle compare, en 2000, la réception de son œuvre à ses débuts et son statut d’artiste reconnue qui fait l’objet de rétrospectives :

Avec tout le temps qui s’était écoulé entre les années où la presse, le Parlement et d’autres artistes me crachaient dessus et celles où les institutions adhéreraient à mes œuvres, je pouvais aussi voir ce que j’avais fait sous un nouvel angle.
p. 330

C’est là un des points d’accroche pour qui lit ce livre sans avoir d’intérêt particulier pour l’histoire de la scène underground des années 70-80, ou sans avoir de connaissance préalable de l’autrice ou de ses divers projets : le portrait que Cosey Fanni Tutti brosse, à petites touches, de page en page et de décennie en décennie, de l’Angleterre populaire et industrielle, puis de la gentrification qui scinde toujours davantage le pays en deux. Comme ce n’est pas le livre d’une sociologue, mais un témoignage en prise directe, on ne trouvera pas ici de grille interprétative sur les rapports de classe ou sur l’économie capitaliste du divertissement. Toutefois, l’expérience de la marginalité, la survie économique étroitement liée à des petits boulots relevant de l’exploitation sexuelle (strip-tease et porno) sont tellement prégnantes dans ces pages qu’elles appellent nécessairement une lecture en porte-à-faux avec les structures hiérarchiques.

Avant toute chose, le livre cherche à retracer comment Cosey Fanni Tutti a tenté d’être responsable et libre de son parcours. Même si le mot n’est peut-être pas présent dans le texte anglais, la notion d’agency est centrale pour comprendre ce dont il est question. Cette notion, essentielle dans la pensée féministe, postule que les femmes, longtemps et encore réduites au statut d’objets et à des rôles passifs, ne deviennent libres qu’en s’appropriant activement leur histoire et leur existence. Cette notion ne lorgne pas du côté de trajectoires individuelles dont on sait qu’elles sont le levier de la dominance libérale pour affaiblir les diverses formes d’opposition, mais elle sert de modèle constitutif des luttes antipatriarcales.

De ce point de vue, Art Sexe Musique est aussi le dialogue entre l’autrice qui dans les années 2010 réinterprète son parcours et l’artiste/femme qu’elle fut et qui s’est démenée pour conserver ou gagner cette agency  : « Je ne le faisais pas uniquement pour l’art ni pour des idéaux féministes, ni pour Gen. Je ne voyais pas mon travail comme un geste transgressif. C’était une façon d’arriver à mes fins, et il me donnait un immense sentiment de liberté, d’accomplissement personnel, d’assurance, de force et de confiance en moi. » [p. 161]

Le livre est aussi, à ce titre, une plongée passionnante dans un milieu qui, tout « radical » et underground qu’il se prétende, reste très marqué – comme par défaut – par les codes patriarcaux et l’exploitation des femmes. Ainsi, pendant les années de misère et de débrouillardise, Cosey Fanni Tutti ne semble jamais s’être étonnée ou révoltée de participer pleinement aux projets artistiques tout en étant la seule du collectif à faire bouillir la marmite, notamment en se produisant dans des clubs de strip-tease ou pour des magazines pornographiques.

Art Sexe Musique aide à comprendre comment, dans les années 60 et 70, la « libération sexuelle » n’a pas pour autant signifié la mise à mal de l’hétéropatriarcat. La façon dont des « soixante-huitards » historiques se servent de ce concept flou et galvaudé de libération sexuelle pour critiquer les prétendues dérives du « néoféminisme » est d’ailleurs éclairante. Face à la confusion, on peut lire avec profit Cosey Fanni Tutti, notamment quand elle évoque sa rencontre puis sa complicité avec Tuppy Owens, « la numéro un du porno chez les éditeurs anglais » : « Les hommes pouvaient s’étendre sur leurs fantasmes, ce qui suscitait l’intérêt de leurs lecteurs, en majorité des hommes, tout en ayant des effets nocifs, car cela perpétuait les comportements masculins envers les femmes, les fantasmes masculins et les idées reçues sur le désir féminin. » (p. 151)

Plus tard, les retrouvailles, particulièrement compliquées, avec son ancien partenaire Gen (pp. 348-358) offrent un témoignage sur la perception de l’identité transgenre : ainsi, contrairement à la façon dont Gen choisit de se désigner et d’être nommée à partir de son coming out trans, Cosey emploie systématiquement les pronoms personnels masculins, ce que la traduction respecte, bien entendu.

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Ce n’est pas ici le lieu de reprendre en détail toutes les facettes des projets artistiques décrits et analysés par Cosey Fanni Tutti dans ses mémoires, de l’art postal avec le collectif COUM aux années 2000, plus sages en un sens, en passant par les « performances Duchamp », les inventions orchestrales, le duo Chris&Cosey… On invite, on l’aura compris – pour cela et pour le reste –, à se reporter au livre.

[1La revue Panthère Première doit publier prochainement un long article de la traductrice, dans lequel elle expliquera tout le projet de traduction, y compris son versant économique. À noter qu’il s’agit du premier livre publié par les éditions Audimat, connues jusqu’ici pour leur revue éponyme.

[2Il s’agit d’un hétéronyme accumulatif, dans lequel se lisent plusieurs périodes de la vie de l’artiste, par-delà le jeu de mots sur le titre de l’opéra de Mozart, Cosi fan tutte.