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Contre l’universalisme abstrait, la « transposition minoritaire »


Par : Guillaume Cingal

Impossible de condenser en 80 pages de format poche l’essentiel de ce qui permet de comprendre les débats actuels autour de la racisation et d’y participer de façon constructive ? Sarah Mazouz n’est pas loin de l’exploit...



Sarah Mazouz, Race, Anamosa, 2020, 96 pp., 9 euros.

La collection « Le mot est faible » des éditions Anamosa accueille de petits livres qui ont pour point commun de « s’emparer d’un mot dévoyé par la langue au pouvoir […] pour le rendre à ce qu’il veut dire » (rabat de 3e de couverture). Très louable, et même vitale intention, qui s’inscrit explicitement dans le sillage du véritable projet de Georges Orwell, trop dévoyé par les temps qui courent.

À l’automne dernier, la sociologue Sarah Mazouz, spécialiste française des critical race studies [1], a livré dans cette collection un texte sobrement nommé Race, qui a la concision d’un article d’encyclopédie et la rigueur d’une synthèse universitaire tout en proposant, point par point, une forme de philosophie à coups de marteau particulièrement revigorante et salutaire.

Contre le confusionnisme actuel :

Difficile de résumer un tel livre, dans lequel Sarah Mazouz a déjà condensé – en moins de 80 pages – l’essentiel de ce qui s’est écrit sur le sujet depuis plusieurs décennies. L’essai s’articule en neuf chapitres, du propos liminaire, qui relie l’importance de s’assurer du langage conceptuel au I can’t breathe de George Floyd, à la proposition suggérant de remplacer l’« universalisme abstrait » par la « transposition minoritaire ».

Plus de raccourci possible : en tant que tel, il faut conseiller la lecture intégrale de Race à toustes, mais aussi aux éditorialistes, essayistes et piliers de réseaux sociaux qui parviennent encore, en 2021, à dire qu’il suffit de ne plus employer le mot race ou ses dérivés (racisation, racialisme) pour qu’il n’y ait plus de racisme... le plus retors étant lorsqu’on cherche, comme cela devient systématique, à qualifier de racistes celles et ceux qui s’expriment sur la racisation autrement que d’un revers de main.

En effet, les faux débats et les argumentaires biaisés travaillent particulièrement cette question. Ironie à double fond : l’autrice se réjouit, d’une certaine façon, que la parution du texte ait été différée de quelques mois en raison de la pandémie, ce qui lui a permis de prendre pour nouveau point de départ les vifs débats qui ont agité, au début de l’été 2020, la scène intellectuelle médiatique française dans la foulée de l’assassinat de George Floyd et des manifestations massives qui se sont ensuivies. Or, en lisant ce livre, comme je l’ai fait, avec six mois de décalage – et donc en ayant vu fleurir les polémiques relatives au prétendu islamogauchisme des études post-coloniales, la campagne de lancement éditorial d’une Rachel Kahn confondant tout dans un gloubi-boulga qui prétend qui pis est se placer sous les auspices d’Édouard Glissant, ou encore les contresens délibérés lors de la médiatisation du texte de Janice Deul relatif à la traduction du poème d’Amanda Gorman –, je n’ai pu manquer de songer aux phrases, paragraphes et chapitres que Mazouz pourrait ajouter à une édition augmentée de Race.

Et pourtant non, car, tandis que le pays s’enfonce davantage dans le grand n’importe quoi, le texte de Sarah Mazouz n’a pas pris une ride et peut servir, plus et mieux que jamais, de grille interprétative. Les trois polémiques citées plus haut (qui, ne nous y trompons pas, sont davantage que de simples polémiques) n’ont en rien modifié la donne ou le paradigme : bien plutôt, elles viennent confirmer les postulats de Mazouz et rendre la lecture de son livre plus essentielle encore. Il est à craindre que Race puisse prouver son utilité, c’est-à-dire son effectivité, encore quelque temps.

De la condition sociale de la race

Le premier chapitre part, on l’a dit, de la manière dont les médias et certains intellectuels en France ont rendu compte du mouvement Black Lives Matter, en tournant autour des mots de race et de racisation. Mazouz prend acte de la « crispation que ces mots suscitent » et du fait que « le silence se craquelle » (p. 9), tout en rappelant que, du côté des politiques, « le déni de ces enjeux » se poursuit (p. 10). Il s’agit donc de comprendre pourquoi la défense du modèle républicain s’accompagne si souvent d’une dénonciation des mouvements antiracistes. Dans les chapitres 2 et 3, Mazouz explique en quoi il faut distinguer l’usage raciste du terme de races au pluriel (et de l’idée conjointe de hiérarchie raciale) de son emploi au singulier par « celles et ceux qui cherchent à combattre le racisme » en faisant valoir que les hiérarchies raciales, justement, « sont en fait socialement et historiquement produites » (p. 19). Cela aide à échapper à l’aporie [2] bégayante des personnes qui pensent avoir clos le débat en disant que « la race n’existe pas » : c’est là confondre « la validité naturelle ou biologique de la notion et son effectivité sociale, étatique et politique » (p. 27).

Dans le chapitre 4, Mazouz relie la question de la racialisation à l’organisation sociale en termes de pouvoir(s). Reprenant notamment les travaux de Juliette Galonnier au sujet des personnes converties à l’islam ou de Noel Ignatiev dans How the Irish Became White (1995), Mazouz rappelle que « [t]ravailler sur la racialisation permet ainsi de voir par exemple que, selon les contextes, toutes les personnes qui ont la peau blanche ne sont pas catégorisées comme telles et ne bénéficient pas des privilèges qui reviennent à celles et ceux définis comme blanc·he·s » (p. 36-7).

La racialisation est donc, comme l’indique le titre du chapitre 5, « une condition sociale » : la notion de privilège blanc, si souvent comprise de travers, est donc opérante dans la mesure où, sans nier « le fait qu’il y ait des personnes blanches pauvres », elle sert à « éclairer l’avantage qu’il y a à avoir le statut de blanc dans des contextes sociaux marqués par une longue histoire d’infériorisation des groupes définis comme non blancs » (pp. 45-6, italiques soulignés). C’est à ce titre que la lecture de Race ne peut suffire : l’« universalisme abstrait » français se nourrit en grande partie d’un déni total des phénomènes profonds qui nourrissent la France d’une histoire d’infériorisation. Sur l’héritage racialiste de la colonisation et l’articulation entre racisation et impensé coloniaux dans la France contemporaine, il y a d’autres livres.

Le chapitre 6 offre une exploration terminologique et notionnelle des concepts de racisation et de racialisation. Mazouz explique pourquoi elle utilise « l’expression d’assignation raciale » car cela permet d’« insister sur la dimension processuelle du geste qui consiste à essentialiser une origine réelle ou supposée » (p. 50) ; en effet, ce qui est au cœur du problème, c’est le fait que des individus et des communautés se trouvent assigné·es à tel ou tel trait définitoire prétendu, ce trait fût-il positif d’ailleurs (le sens du rythme des Africains ou le sens de l’effort des Asiatiques, exemples qui ne se trouvent pas dans le texte de Mazouz). C’est de ce phénomène globalisé et confus d’imputations multiples que découlent les « discriminations raciales ».

Ce sont les chapitres 7 et 8 qui m’ont paru les plus stimulants : ils sont à penser d’un même mouvement. Le chapitre 7 répond au « malentendu récurrent » que constitue le fait de dire et de penser qu’il suffit de ne pas employer le terme de race pour mettre fin au système discriminatoire. En écho, le chapitre 8 montre comment les études relatives à la racisation sont une façon de riposter à« l’ignorance délibérée » en balayant notamment l’idée que les études de race évacuent les questions de classe, qui seules seraient dignes d’un combat progressiste de gauche. En cela, Mazouz déconstruit magistralement les arguments avancés à plusieurs reprises par Gérard Noiriel, en montrant comment les travaux intersectionnels sont beaucoup plus proches de l’analyse marxiste que les simplifications des anti-antiracistes. Invitant à lire les textes, y compris les livres traduits en français, Mazouz l’écrit clairement : « l’attaque contre l’intersectionnalité […] donne à entendre une méconnaissance des recherches sur la question » (p. 71). Quand elle souligne que ces textes ne sont pas « un bloc monolithique » et qu’ils « sont attaqués à mauvais escient, pour des positions et des analyses qui ne sont pas les leurs » (p. 71), on repense évidemment à l’article de Janice Deul et à la façon dont des dizaines de commentateur·ices s’en sont emparé·es en déformant systématiquement l’argument de l’essayiste et militante néerlandaise. Sur la question de l’articulation entre racisation et classes, Mazouz demande aux universitaires et aux politiques de lire les textes contre lesquels iels s’insurgent, en les renvoyant notamment à Angela Davis, Patricia Hill Collins, Charles W. Mills ou encore Cherrie Moraga et Gloria Anzaldua ; petit bémol, ces livres sont loin, justement, d’être tous traduits, ou aisément disponibles aujourd’hui en traduction française. Sans doute doit-on en appeler au milieu éditorial français : les essais d’auteur·ices africain·es ou asiatiques sur ces questions, peu cités d’ailleurs par Mazouz, sont globalement absents des rayonnages.

Pour en venir à la proposition majeure portée par le dernier chapitre, il s’agit de substituer ce que Mazouz nomme « transposition minoritaire » aux affirmations programmatiques d’un universalisme censé tout régler par simple profération, ainsi qu’aux « discours simplificateurs et calculés à dessein pour maintenir un statu quo qui ne profitent [sic] qu’à quelques-un-e-s » (p. 85). Cette idée, voici comment elle la définit :

« Pratique de soi à portée collective et politique, la transposition minoritaire consiste en la capacité à inverser les rôles, afin de prendre conscience des rapports de pouvoir qui structurent telle ou telle situation ou d’évaluer la façon dont des pratiques des paroles ou des attitudes assurent l’égalité entre les personnes, ou, au contraire, réitèrent et renforcent des assignations et des formes d’infériorisation. » (p. 83)

Un jalon primordial

Un des mérites du livre est, comme tout travail universitaire de premier plan, de fournir des pistes bibliographiques sérieuses permettant d’approfondir l’étude de la question, mais aussi, de façon moins habituelle, de citer, même brièvement, des tribunes et des textes publiés sur le Web ou les réseaux sociaux, et dont la pérennité n’est pas assurée : pourtant, c’est dans ce creuset inépuisable de tribunes faites de « faits alternatifs » et de cris d’orfraie autorisés que se perpétuent l’oppression et la racisation, faute d’être arrimées à leur objet véritable. Les historien·nes des idées des générations futures auront besoin, pour s’y retrouver, de ce genre d’essai croisant les références nobles et la critique des textes polémiques (erronés ou judicieux, manipulateurs ou de bonne foi), où l’opinion se fabrique autant qu’elle s’exprime.

Il s’agit donc, on l’a compris, d’un livre primordial, au double sens de premier jalon (la proposition formulée plus haut d’en conseiller la lecture en guise de réponse aux piliers des réseaux sociaux n’est pas une boutade) et de fondamental, assise sans laquelle les différentes questions de classe, de racisation et de résurgences coloniales ne peuvent trouver place dans le débat d’idées.

[1Littéralement « théorie critique de la race » est un courant de recherche qui se focalise sur les relations entre la race, la loi et le pouvoir.

[2Contradiction insoluble