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Invisibilisation des autrices : mode d’emploi


Par : Marie-Anaïs Guégan

Où l’on explore, à la suite de l’historienne Éliane Viennot, les coulisses du champ littéraire du 19ème siècle, depuis lesquelles les lettrés mènent la guerre aux femmes qui publient des textes.




Éliane Viennot, L’âge d’or de l’ordre masculin. la France, les femmes et le pouvoir 1804 – 1860, CNRS Éditions, 2020, 384 P., 25€.

L’âge d’or de l’ordre masculin de l’historienne Éliane Viennot est le quatrième tome d’une longue enquête, La France, les femmes et le pouvoir, portant sur l’exclusion des sphères du pouvoir dont ont été victimes les femmes. La littérature faisant partie de ces sphères du pouvoir, plus particulièrement au XIXème, il n’est pas étonnant que l’historienne Éliane Viennot s’y soit intéressée, décelant des mécanismes, des stratégies d’invisibilisation de toutes les femmes qui publiaient des textes. Ce constat, loin de se limiter au XIXème siècle, est encore vrai aujourd’hui.

30 septembre 2020 : Le Génie lesbien paraît. Dans les trois jours qui suivent, Alice Coffin, son autrice, devient la cible de la presse et des réseaux sociaux, et donne son nom à une polémique : qui sont ces lectrices qui ne lisent (presque) plus que des livres de femmes ?

Revenons aux quelques phrases du Génie lesbien qui, surlignées de jaune, ont fait grand bruit :

Les éliminer [les hommes] de nos esprits, de nos images, de nos représentations. Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. J’essaie, du moins. […] Plus tard, ils pourront revenir.
Alice Coffin, Le Génie lesbien, p. 39

Comment ? on se priverait de Zola, de Hugo et de Flaubert au profit de… de qui au fait ? de quels bas bleus de l’histoire littéraire ? On s’indigne fort, du côté de twitter, de facebook ou au sein des rédactions outrées [1], et même dans l’université [2] ; une vague de cyberharcèlement sexiste et lesbophobe touche dès lors l’élue et militante féministe. L’AJL [Association des journalistes LGBT] a par ailleurs produit une recension de ces tweets.

Pourtant, au sein du web littéraire, les bookstagrammeuses, les usagères de twitter, les forumeuses s’employaient déjà depuis quelques années, et collectivement, à lire des autrices ; elles n’ont pas attendu Alice Coffin pour le faire, et ces productrices de contenu, à leur habitude, ont fourni un patient travail gratuit de réflexivité et de défrichage. Vous trouverez en fin d’article une liste (non-exhaustive) de ces initiatives.

Ces lectrices du web parlent d’invisibilisation – et s’il y a consensus, c’est bien autour de cet insidieux mécanisme qui rend le travail de « lectrices à autrices » si complexe : elles sont rares, les autrices, dans les manuels scolaires et dans les programmes de concours ; elles sont rares dans les maisons d’édition, dans les catalogues de classiques, et elles sont rares dans les académies ; elles reçoivent peu de prix, enfin, on ne les voit pas : elles sont rendues invisibles.

Derrière ce constat, unanime, si l’on creuse, deux pistes s’offrent à nous :

  1. on peut considérer que les autrices étaient peu nombreuses, faute d’un lieu à elles [3] ; ou, corollaire, moins éduquées, moins à même d’écrire, des œuvres « valorisées » [4]
  2. on peut considérer qu’elles étaient là, mais qu’on leur a mis des barrières si infranchissables que leurs œuvres n’ont pu être valorisées ou reconnues ; on les aurait, alors, effacées des mémoires.

Les lectrices du web, dont je suis, savent que ces deux pistes sont vraies, qu’elles se renforcent et se complètent. Stariser trois ou quatre noms d’autrices du passé ne nous rendra pas les kilomètres de textes qui dorment à la BNF, faute d’éditions contemporaines.

Mais que s’est-il exactement passé ? exagérons-nous, lorsque nous évoquons l’invisibilisation des autrices dans l’histoire littéraire ? il se pourrait que, loin d’exagérer, nous ne prenions pas encore bien la mesure de la violence faite aux autrices du passé ; et parmi elles, à celles du XIXe siècle, qui fournit aujourd’hui encore l’essentiel du canon littéraire enseigné en France.

C’est là qu’intervient Éliane Viennot, spécialiste des rapports entre femmes et pouvoir dans l’histoire de France, avec le quatrième tome de sa somme chronologique La France, les femmes et le pouvoir : L’âge d’or de l’ordre masculin (1804-1860), paru en 2020.

On se demandera peut-être ce qu’a en commun une historienne du pouvoir avec des textes littéraires ; et pourquoi mêler politique et valeur des textes ?

C’est que la production de la valeur d’un texte ne se limite pas au moment de son écriture – à ce que Bourdieu, dans Les Règles de l’art, appelle l’idéologie charismatique de la création ; pour comprendre comment advient la valeur littéraire, il faut prendre en compte « l’ensemble des agents et des institutions qui participent à la production de la valeur de l’œuvre  [5] » – le texte en premier lieu, bien sûr, mais aussi les éditeurs, préfaciers, critiques, professeurs, chercheurs, libraires, journalistes ou historiens de la littérature ; et il faut les prendre en compte dans une société et à une époque donnée.

Maintenant, c’est simple : si les producteurs seconds de la valeur sont, du fait de la répartition genrée des rôles, en très grande majorité des hommes, il ne faut pas s’étonner qu’une historienne du pouvoir aille gratter là où ça fait mal : dans les recensions de critique littéraire, les préfaces de rééditions d’ouvrages d’autrices ; dans les sommes et les histoires littéraires, enfin, partout où des hommes en situation de pouvoir ont pu participer à la production de la (dé)valorisation littéraire, laquelle s’appuie sur un discours scientiste, très en vogue au XIXe siècle, de la différence des sexes – on devinera aisément quel est le sexe faible.

Faire la guerre aux autrices

L’ouvrage d’Éliane Viennot est une précieuse source d’informations pour les lectrices du web – bien sûr, il ne se limite pas à la question du champ littéraire, mais aborde le pouvoir sous de multiples facettes – l’éducation des filles, le travail féminin, le rôle politique des femmes, l’arsenal juridique mis en place par le Code civil pour réduire les femmes au rôle d’éternelles mineures…etc.

L’autrice rappelle, et c’est ce qui explique la large place qu’elle accorde aux femmes de lettres, que les hommes du XIXe siècle sont persuadés que les écrivains détiennent, dans la société, une position d’influence, sinon de direction des foules – et c’est pourquoi les femmes que l’on maltraite le plus à l’époque, au sein du discours médiatique, sont celles qui publient leurs écrits ; l’historienne rappelle par ailleurs que la création du droit d’auteur au siècle précédent rend possible la carrière, fructueuse, d’écrivain, et que la concurrence se joue sur le plan du nombre d’exemplaires vendus.

C’est ainsi que

... les lettrés favorables à la séparation des sphères de sexe se lancent à l’assaut de l’opinion publique pour détruire la réputation, la célébrité, l’immortalité dont les femmes jouissent depuis trop longtemps sur ce terrain. L’intimidation, la vocifération, la calomnie, la réitération brutale des « décrets » visant leur sexe deviennent monnaie courante. Elles sont littéralement harcelées par tout ce qui porte plume – à écrire comme à dessiner.
p. 84

Éliane Viennot décrit ces offensives comme celles d’une véritable guerre [6], menée contre l’existence même des femmes dans le champ littéraire ; et cette guerre est efficace : si en 1805, on dénombre encore 40% de romancières, elles ne sont plus que 20% dans les années 30 [7].

Stratégies disqualifiantes

Comment décourage-t-on les femmes d’écrire, au présent ? d’abord en les cantonnant à certains genres, peu valorisés symboliquement – ouvrages pédagogiques ou romans sentimentaux –, tout en créant l’idée qu’il existe une « littérature de femme » ; cela passe par l’invention de généalogies artificielles d’autrices, fondées uniquement sur leur genre ; mais aussi par des tours éditoriaux, consistant à vendre des ouvrages collectifs où sont réunis ensemble des textes très hétérogènes d’autrices [8] – alors même que ces anthologies de bric et de broc ne rencontrent pas de succès commercial ; ou en publiant les autrices dans des collections à destination des « jeunes personnes » – la disqualification est alors double.

Autre chasse gardée masculine, la critique littéraire. Peut-être la mieux gardée, puisqu’elle consiste à se positionner en surplomb des œuvres, voire des chefs-d’œuvre, afin de les juger, les louer, les condamner…

Et en effet, on s’emploie depuis la position critique à disqualifier les autrices en les jugeant sur le plan de leur morale personnelle – ou de la vertu de leurs textes – critères qu’évidemment l’on ne songerait pas à exiger des hommes ; quand la vertu des autrices est inattaquable, c’est à leur non-conformité à leur rôle de genre que l’on s’en prend [9] ; et quand cela même n’est pas possible, on les accuse de n’avoir pas écrit les textes qu’elles signent – Claire de Duras se voit par exemple renier la parenté d’Ourika [10].

On peut aussi créer des représentations négatives, sinon ridicules, d’autrices, pour décourager les jeunes filles de se sentir appelées à la carrière de femmes de lettres [11] – Balzac s’y emploie dans ses romans, par le biais de personnages de « femmes de lettres provinciales aussi ambitieuses que ridicules » [p. 97] – Madame de Bargeton dans les Illusions perdues [publié entre 1837 et 1843], ou Dinah de la Baudraye dans La Muse du département [1837].

Plus efficace encore : passer par l’invention d’un personnage type et caricatural, le bas-bleu [12] ; il s’agit d’« une femme laide, entre deux âges, portant lunettes, pas féminine pour deux sous ; une tâcheronne sans talent, vivant chichement de ses productions innombrables, uniquement motivée par l’appât du gain (quoi d’autre ?) » [p. 100] ; il apparaît dans des physiologies, des pièces de théâtre, et surtout par le biais de caricatures de presse [13].

Honoré Daumier, La mère est dans le feu de la composition, l’enfant est dans l’eau de la baignoire !, tirée de la série Les Bas-bleus, lithographie, parue dans Le Charivari, 26 février 184.

Entre toutes les autrices, ce sont évidemment celles que Viennot appelle les « premières de cordée » – les George Sand, les Félicité de Genlis ou les Germaine de Staël – qui, comme autrices à succès et de talent, sont attaquées avec le plus de virulence.

Si les pauvresses vivotant de leur plume, les prétentieuses s’égarant sur les terres masculines et les autrices provinciales de chair ou de papier sont abondamment moquées par les critiques et les auteurs, leurs principales cibles demeurent les écrivaines qui prennent vraiment de la place dans le paysage littéraire et recueillent les suffrages du public.
p. 105

Passé, futur : modeler un canon masculin

S’en prendre aux vivantes, c’est une chose : les hommes de lettres voient plus loin ; il faut encore les empêcher de s’inscrire dans l’histoire – littéraire – et aider les autrices du passé, qui décidément demeurent, à tomber dans l’oubli : Marie-Jeanne Riccoboni, à titre d’exemple – une autrice du XVIIIe [14] –, alors qu’elle continue d’être éditée pendant tout le XIXe siècle, ne l’est plus à partir du XXe, preuve que les stratégies de disqualification qu’elle ne cesse de subir au cours du siècle sont efficaces.

Éliane Viennot s’intéresse principalement à deux corpus : les préfaces et les histoires littéraires.

Les préfaces sont réservées aux autrices du passé : « La dévalorisation des écrivaines et les imprécations à leur égard n’ont pas seulement cours dans les articles de presse, les portraits à charge et les livres qui se présentent comme des études objectives de leur groupe. Elle est également monnaie courante dans les préfaces de leurs œuvres. » [p . 102] ; selon la chercheuse Rachel Sauvé, la fonction laudative (pourtant raison d’être des préfaces) est minorée par la « prévalence des valeurs idéologiques » [p . 102] ; c’est ainsi qu’on utilise la préface pour humilier les nombreuses lectrices de Marie-Jeanne Riccoboni.

Quant aux histoires littéraires, elles sont le lieu d’une mise en scène de ce qui doit demeurer, du champ littéraire contemporain, pour le futur : « L’une des principales stratégies mises en œuvre consiste à minimiser la part des femmes dans les grandes sommes retraçant l’histoire de la littérature » [p. 183] ; on publie environ cinquante ouvrages de ce type sur le siècle, presque vides de femmes. Dans le Lycée ou cours de littérature ancienne et moderne, de La Harpe, en 1804, les femmes occupent 0,4% des milliers de pages des 19 volumes ; on l’éditera plus de quarante fois jusqu’aux années 1860. Dans son Histoire de la littérature française, Désiré Nisard, quant à lui, cite cinq femmes – 2% de l’ensemble.

La stratégie est redoutablement efficace : Marie-Jeanne Riccoboni ne passe pas la barrière du siècle – comme tant d’autres – ; quant aux histoires littéraires, on peut mesurer leur succès à ce qu’on enseigne encore dans les lycées français en 2013 [15].

Comment l’histoire nous arme

L’ouvrage de Viennot est un ouvrage d’historienne : il se centre sur le moment second de la production de la valeur littéraire, la prise en charge du texte par un réseau d’acteurs et d’institutions qui permettront, ou non, d’en faire des succès ou des classiques. Pour compléter cette lecture d’une approche littéraire, à même d’interroger la production de la valeur depuis les textes mêmes – et les stratégies d’autrices, dans l’écriture, pour se positionner dans le champ – on peut lire la somme Femmes et littérature. Une histoire culturelle, parue elle aussi en 2020 et dirigée par Martine Reid. La partie consacrée au XIXe siècle, dans le deuxième tome, analyse les stratégies des écrivaines, des poétesses et des critiques littéraires depuis des choix génériques, thématiques ou esthétiques – c’est aussi l’occasion de réfléchir à des critères de valeur qui permettent de réintégrer les autrices au canon... et de voir comment les écrivaines négocient, depuis leur scène d’écriture, le rôle de genre qu’on veut leur imposer de l’extérieur.

Éliane Viennot nous donne, à nous les lectrices du web, des armes : noms d’autrices à aller lire sur Gallica, connaissance des conduites de résistance mises en place par les autrices de l’époque [16], et surtout, colère de l’essayiste – contagieuse et réjouissante !

À lire/écouter/voir pour une valorisation des autrices :

Je dois ma découverte de cet ouvrage à la causerie menée de main de maître(sse) par la youtubeuse Grain de lettres.

[1À titre d’exemple, le Figaro et Radio Classique

[2Hersant Marc, « De la littérature considérée comme dispositif d’oppression », Cités, 2021/2 (N° 86), p. 115-125. URL : https://www.cairn.info/revue-cites-2021-2-page-115.htm

[3Voir Une chambre à soi, Virginia Woolf, trad. Clara Malraux, 1929.

[4Il y aurait beaucoup à dire sur ce terme de valeur littéraire ; commençons par dire que ses critères, forgés au 19e siècle avec la modernité littéraire, ont été soigneusement élaborés entre hommes.

[5Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art, p. 318

[6Martine Reid, dans le second tome de Femmes et littérature. Une histoire culturelle paru en 2020, établit le même diagnostic ; « les hommes semblent concevoir leur présence comme une forme d’occupation, au sens militaire du terme » [p. 18], et empruntent la rhétorique de la bataille pour l’appliquer aux positionnements littéraires.

[7« Les femmes ont-elles disparu de la littérature en 1830 ? » , Pierre-Carl Langlais, Sciences communes, 2017

[8Par exemple, Ernestine, Caliste, Ourika, par Mmes Riccoboni, de Charrière et de Duras (1853)

[9Qu’on pense à Jules Janin qui genre George Sand au masculin dans sa notice de la Biographie des femmes auteurs contemporaines françaises en 1836 : « Figurez-vous, encore une fois, un joli petit jeune homme, d’un esprit audacieux, au vaste front prédominant et plein d’intelligence ; animé, curieux, sérieux, flâneur, heureux et fier d’être libre, comme l’enfant qui sort du collège, plein d’esprit, plein de passion, plein de cœur, plein d’avenir, mais ignorant de l’avenir, tel était George Sand. »

[10On pourra écouter l’épisode du podcast « Du côté des autrices » consacré à Claire de Duras. Ourika est un court roman qui interroge les inégalités de race, et dont l’héroïne, une jeune femme noire élevée par une aristocrate parisienne, découvre à l’adolescence la fausseté de sa position ; on peut lire le roman sur wikisource : https://fr.wikisource.org/wiki/Ourika_(Claire_de_Duras)

[11Dominique Maingueneau parlerait de « vocation énonciative » [p. 119], dans Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, 2004 ; selon l’état du champ littéraire, qui va se sentir appelé à produire de la littérature ? qui va sentir qu’il a l’autorité requise ? cela dépend des représentations de l’activité littéraire à une époque donnée.

[12Le personnage du bas bleu connaît, jusqu’à aujourd’hui, une grande fortune ; on continue à l’invoquer pour disqualifier les intellectuelles. Il franchit même les frontières de la France ; en 1859, l’écrivain russe Gontcharev, dans Oblomov, écrit que son personnage Olga, bien qu’elle soit intelligente et s’intéresse aux affaires de son mari, n’est pas pour autant un « bas-bleu » ; dans le même roman, le narrateur raille les lectrices russes de Sophie Cottin et Félicité de Genlis – on comprend que la Russie francophile a adopté les opinions des hommes de France...

[13On pense à la série des quarante Bas-Bleus de Daumier publiée dans Charivari en 1844. Christine Planté en a produit un commentaire, https://books.openedition.org/pul/7937

[14Marie-Jeanne Riccoboni réunit plusieurs qualités : elle est reconnue par Marivaux comme la continuatrice légitime de La Vie de Marianne ; elle poursuit ensuite une œuvre épistolaire, développe une esthétique que je qualifierais de féministe, et sera l’une des autrices à succès les plus vendues de son siècle et du suivant, reconnue par ses contemporains, comme Diderot.

[15Une étude menée par le centre Hubertine Aucler en 2013 sur 17 manuels de français de seconde recensait 5% de textes d’autrices.

[16On pense notamment à Félicité de Genlis qui, invitée à contribuer à la Biographie universelle ancienne et moderne initiée par les frères Michaud, quitte l’entreprise avec pertes et fracas lorsqu’elle voit la place qu’on y fait aux femmes, et publie à partir de son travail préliminaire son De l’influence des femmes sur la littérature française, véritable projet critique paru en 1826.