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je suis métamorphose


Par : Germain Tramier

Un cheminement langagier et poétique auquel nous invite Julia Lepère au travers d’un recueil sensible et ses paysages, menant à une métamorphose charnelle, intime, où chaque poème devient cérémonie.




Julia Lepère, Je ressemble à une cérémonie, le corridor bleu, coll. S !NG, 2019, 112 p., 13€.

Le préfixe de cérémonie vient du latin caero, apparenté à cerus [dieu] ou à creo [créer], Je ressemble à une cérémonie de Julia Lepère induit donc, dès son ouverture, un imaginaire de la création, de la métamorphose. Ici, le « je » poétique ressemble non pas à quelque chose mais à un processus, un creuset que les diverses parties du recueil vont enrichir, évoquant tour à tour foyer, adolescence, vieillesse, amour, ruine, renouveau.

La lisière

Tout commence « À la lisière », titre de la première partie, celle d’une forêt ou d’une maison, lisière comme une peau autour de laquelle des yeux passent (ceux d’un « tu » et d’un « je »), sans être encore capables d’en percer la surface. Cette lisière pourrait tout aussi bien être celle du livre, une invitation au lecteur, placé dans la position du voyeur, du guetteur qui découvrira plus tard la métamorphose. Ici, tout comble l’horizon du regard, le ciel, son reflet dans la mer, le grillage d’une forêt et les ombres denses de son feuillage.

« Le ciel limite nous disais-tu à l’envers »

Cette limitation n’est pas seulement oculaire, elle est interprétative ; si les images aperçues font du « bruit », elles ne possèdent pas encore, en elles-mêmes, de sens :

« Tu disais nos têtes font des bruits que personne n’entend »

Dans la tête, comme sur l’eau, les signes exprimés restent hors de portée de la conscience, qui n’en capte qu’un résidu. Mais le recueil ouvre peu à peu des brèches dans cette trame opaque, des ouvertures, à commencer par l’imaginaire d’une maison – intérieur visible par ses fenêtres.

« Je voulais m’enfuir d’un endroit, il y
a longtemps, je reviens :
la porte est sortie de ses gonds, sans doute
Une effraction »

Maison-conscience, ou ancien foyer, cet espace matérialise une certaine période que le « je » a voulu fuir et qu’il lui faut maintenant retrouver. Lieu fracturé (traumatique ?), dans lequel d’autres sont entrés par effraction, le premier réflexe du personnage est de conserver ce qui reste à l’intérieur, de cloisonner le lieu, comme on se tairait.

« Rester silencieuse, garder le seuil, et que
de la maison
Rien ne s’échappe
– pas même un rayon vert »

Cette maison pourrait tout aussi bien être le reflet de la poésie ou des tendances littéraires passées, une sorte d’aspiration à la conservation (au conservatisme ?) ; les murs redoublent l’imperméabilité évoquée plus haut ; ils sont des seuils sur lesquels le regard du lecteur se cogne sans pouvoir y entrer. Toutefois, le « je » est bientôt contraint d’y laisser surgir une brèche.

« Tu rentre en moi
comme dans une maison »

Se déploie dès lors un imaginaire du grillage qui, par la langue singulière de Julia Lepère, trace et figure un espace langagier, révélant, ouvrant, ce qui jusqu’ici était resté caché.

« Les lignes de la mains barrées comme un grillage »
« Entre les parois de ton corps il se fait comme des creux / où je peux/ respirer quelque chose qui fut toi... »

La cérémonie et son charme peuvent dès lors se déployer. Après l’effraction, celle du lecteur, de la lectrice, qui a creusé une lézarde, une entaille dans la chair du poème, le « je » poétique amorce sa métamorphose.

« la fissure a grandi jusqu’à devenir un château dans la montagne »

Le corps dé-mesurable

La deuxième partie, titrée « Mélusine », est l’espace central du recueil, le creuset où, la lisière franchie, le corps du personnage peut enfin proliférer, rappelant par la même occasion l’imaginaire de la cérémonie [un événement rare ou une création].

Dans la littérature médiévale, Mélusine est une fée qui, après avoir emprisonné son père sous une montagne, est condamnée par sa mère à voir, chaque samedi, la moitié de son corps transformée en serpent. Elle ne pourra vivre une vie normale que si elle parvient à convaincre un homme de l’épouser, à la condition que cet homme ne la voit jamais pendant sa transformation. Comme dans le conte, le corps du personnage se transforme, il est alors occulté, caché, à dissimuler.

« Dans le château,
 
Des haines s’effeuillent sur les tableaux
 
Et ton corps à l’intérieur, étau je me souviens »

Le corps étau, couvert d’écailles, est hors de contrôle, il provoque la terreur du personnage. Ce dernier cherche une manière de se dérober aux yeux des hommes, errer dans les couloirs du château, ou se dissimuler dans un bassin. La métamorphose que tisse Julia Lepère n’est pas sans nous rappeler ces sentiments de honte et de culpabilité qu’instille la société patriarcale dans le corps des femmes. Angoisse de sa propre chair, de ce corps sur lequel pèsent, dès les premiers « symptômes », des étaux, des digues, ayant pour vocation, ici, d’empêcher Mélusine de se transformer en serpent. On connaît les prescriptions qui accompagnent le quotidien des femmes, se maquiller, s’épiler, mesurer et contrôler tout ce qui pourrait « démesurer » le corps. Soustraire sous des couches, des murs ou des ailes de châteaux, les éléments occultes, pour empêcher à l’œil extérieur d’apercevoir la cérémonie.

« La mari prend Mélusine
 
comme s’il poussait quelque chose
Dans son corps ainsi se plait-il
 
À empêcher Mélusine de croître comme un arbre »

De même que le corps et la parole sont à maîtriser pour ne pas laisser s’échapper un mot de trop, ne serait-ce qu’un cri, Mélusine cherche à contrecarrer l’interdit.

« Mélusine voudrait inventer une nouvelle langue avec le sable une langue terdite ».

Sable semblable à cette terre où pousse la forêt qui nous avait laissé à sa lisière, et où se manifestaient les forces de l’engendrement. À partir de la terre, source des des fleurs, des arbres, le personnage a la tentation d’exprimer sa cérémonie, se découvrir, comme au travers d’un grillage, sans s’in-terre-dire. Affronter la figure paternelle, comme Mélusine dans le conte, afin de mieux s’en soustraire.

« Jeter le sable les feuilles les yeux, il pleut
 
Puis se détourner de l’éclaboussure comme
devant le soleil ceindre
le père
au creux
 
La mère s’approche sentant la division de
ses jambes et le cri de ses reins du père
il ne reste plus rien »

Le mythe de Mélusine revisité par Julia Lepère devient donc bien, à partir de là, une forme d’Électre moderne et féministe. Le passage de l’adolescence à l’âge à adulte, cette opposition au père, à ce qu’il représente, s’accompagne d’une sorte de malédiction qui incite la conscience à se mettre en quête d’une « identité », non pas statique, essentialisée, mais mouvante : se chercher dans les miroirs du château pour retrouver son corps premier, jusqu’au moment où se révèle la violence déjà à l’œuvre, celle du regard extérieur, des déterminismes.

« Mélusine se cherche enfant, dans les miroirs
Est-ce un miroir que l’enfance
 
Et des mains sur la gorge humide que serait-ce »

La mue (re)fertilisante

Après sa transformation, il reste une peau, une ruine qui, dans le recueil, est apparentée à la ville détruite de Carthage – la dernière partie du recueil s’intitulant « Mue de Carthage ». Nos premières impressions se confirment, le regard extérieur était bien cette effraction de la maison esquissée dans la première partie du recueil. L’œil a agi comme un étau sur le corps et l’imaginaire du personnage, déshumanisant celle qui s’y tenait.

« Le mirage de nos corps
Qui nagent en rien d’humain »

En empêchant Mélusine de croître comme un arbre, en déstabilisant son processus, la domination a laissé une terre infertile, il a salé son sol, comme ce fut le cas pour celui de Carthage. La métaphore marine, autre image du lieu salé, évoque dans d’autres proportions le bassin où se dissimulait Mélusine lors de ses transformations. C’est dans la mer qu’on se jette, qu’on s’oublie, qu’on fuit. Terre infertile et mer sont deux espaces d’apparence contraires, mais réunis par ce qui empêche la fertilité : le sel. « La poussière a le goût du sel », ce qui est vieillissant, ou vient de subir un incendie, une invasion, a des relents marins, laissant peut-être entendre, par une curieuse antithèse élémentaire, une possibilité de régénération future – à partir de l’imaginaire maritime. La maison est désormais envahie par l’extérieur, elle est éblouie.

« Entre
Vois la maison
Que la lumière noie »

La strangulation s’achève par une image printanière : « Sa main me saisit, rouge gorge/ et je t’oublie », c’est à partir des ruines, de la mue de Carthage et surtout de la conscience que nous en avons prise, que pourra recommencer, avec la pluie, la mer, une nouvelle forêt, une forme de relation neuve. Un nous peut-être ?

« Tu disais quelqu’un meurt quelqu’un naît

Ce n’est la faute
de personne, personne

Ne te voyait, une cigarette entre tes doigts
Aller te perdre dans la forêt »





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