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L’antispécisme, une lutte émancipatrice


Par : ahmedslama

Entrée dans une pensée et une lutte émancipatrices méconnues, trop souvent caricaturées et dont on minimise l’importance.


Jérôme Segal, Dix questions sur l’antispécisme, Libertalia, 2021, 144 p., 8€ (papier), 5,49 € (numérique).

Auteur du remarqué Animal radical, Histoire et sociologie de l’antispécisme [Lux, 2020], Jérôme Segal nous offre ici une belle entrée dans le courant philosophique trop méconnu de l’antispécisme. Il le parcourt en Dix questions dans ce format – collection ? – des éditions Libertalia qui se propose de nous introduire à une notion de manière abordable. Intention louable et nécessaire, aujourd’hui, que de s’adresser au plus grand public pour traiter de sujets le plus souvent ignorés, voire caricaturés. Je vous recommande, par ailleurs, l’excellent Dix questions sur l’anarchisme [Libertalia, 2020] de Guillaume Davranche pour en savoir plus sur un courant politique dont certain·es se réclament et que d’autres craignent sans en connaître les fondements.

Dix question sur l’antispécisme ne vise pas à persuader ses éventuel·les lecteur·ices d’adhérer à l’antispécisme. Jérôme Segal nous donne à lire l’histoire d’un courant de pensée, ses différentes tendances, ses implications actuelles, ses relations avec les différentes luttes émancipatrices [1] ou certains courants politiques : anarchie, socialisme [2], écologie.

Ce sont de belles pistes qui nous sont données en un peu plus d’une centaine de pages concises et foisonnantes de références pour qui voudrait approfondir les questions traitées.

L’enjeu des mots

Retirons dans un premier temps le préfixe « anti », intéressons-nous à la notion de « spécisme ». Le terme a été introduit par Richard Ryder [3] dans un tract rédigé en 1970. Il s’agissait de montrer que les luttes conte le racisme, le sexisme et le classisme [4] ignoraient la condition animale. Il opère un parallèle entre la « race » et l’ « espèce ». Les deux « n’ont pas d’existence physique mais existent dans l’esprit de certains. » [5][p.19] Ainsi de la même manière que l’antiracisme vise à déconstruire le concept de « race » [on vous en a parlé avec Race de Sarah Mazouz], l’antispécisme vise à dépasser la notion d’espèce dans et par laquelle nous classifions les êtres. L’antispécisme veut donc, dans un premier temps, dépasser la « catégorie » d’espèce qui est une construction sociale.

Intervient alors un concept central au sein de l’antispécisme ; la « sentience ». Le terme a fait son entrée dans le Larousse 2020 il y est défini de la manière qui suit :

« Sentience (du lat. sentiens, ressentant) : pour un être vivant, capacité à ressentir les émotions, la douleur, le bien-être, etc. et à percevoir de façon subjective son environnement et ses expériences de vie. »

Saisir le monde et les êtres qui le constituent par ce biais permet de dépasser les cadres figés par la notion « d’espèce ». Les animaux, loin d’être des choses inertes, sont avant tout des êtres pourvus d’émotions ? Ils ressentent douleur, peur et bien-être. C’est l’une des raisons parmi lesquelles ce concept de « sentience » est fondamental. Son usage croissant et la reconnaissance symbolique que représente son entrée dans le dictionnaire ne sont pas choses anodines. La langue et les mots sont des enjeux éthiques et politiques, qu’un terme tel que « sentience » puisse parvenir à se frayer un chemin – certes long et sinueux – jusqu’à l’usage commun peut contribuer à changer nos représentations sur les animaux. Comme pour l’écriture inclusive ou la féminisation de certains termes, l’ordre dominant et les institutions au pouvoir ne peuvent que s’opposer à ces changements. Le parallèle peut être vite établi entre l’académie française et l’académie française des vétérinaires [6], cette dernière s’étant vivement opposée à l’introduction de « sentience » dans le dictionnaire sous des prétextes fallacieux. Bien évidemment la démocratisation du terme ne peut suffire à faire advenir une organisation sociale et une manière de vivre qui ne seraient pas bâties sur la souffrance animale [7].

Antispécisme et luttes émancipatrices

Pour qui ne connaît pas les sujets afférents à l’antispécisme, ces Dix questions constituent l’entrée parfaite tant Jérôme Segal parvient à synthétiser le concept et ses différents liens avec le véganisme, le capitalisme ou encore l’écologie.

Le rapport que trace Jérôme Segal entre écologie et antispécisme nous permet de voir l’ampleur de la domination du « spécisme » sur nos manières de considérer le monde : « l’approche écologique de la nature l’emport[ant] sur les considérations antispécistes. »[p.57] Bien évidemment, user du terme d’écologie est assez vague – nous l’évoquions ici, par ailleurs. Prise dans leur ensemble la majeure partie des courants se réclamant de l’écologie ne prennent pas assez (voire pas du tout) en compte la souffrance animale.

« Les individus qui vivent dans les écosystèmes ne sont pas pris pour ce qu’ils sont, des êtres dotés d’une vie propre, d’une personnalité (comme les personnes côtoyant des animaux de compagnie le savent), mais comme de simples éléments d’un "environnement" à sauvegarder dans un souci de conservation qui frise parfois le conservatisme. »
pp.57-58

Il est à noter également qu’antispécisme ne rime pas toujours avec anticapitalisme, certain·es militant·es antispécistes ne prônant pas une réelle convergence des luttes [8]. Jérôme Segal donne l’exemple de militant·es antispécistes ne s’étant pas opposé·es (ou n’ayant pas condamné du moins) l’apparition des « viandes cultivées en laboratoire ». Geste qui constitue selon Nina Gheihman le tournant capitalistique du véganisme [9] [10].

Tournant problématique car « L’antispécisme n’est pas un régime ! » comme le suggère l’aphorisme qui ouvre le premier chapitre du livre. Contrairement au végétalisme [11], le végétarisme ou le véganisme l’antispécisme ne se préoccupe pas seulement de consommation.

« L’antispécisme relève d’une pensée politique et philosophique. Ce mouvement repose même (…) sur une projet de société. Le réduire au véganisme, c’est d’abord le caricaturer sous la forme d’un mode de consommation. »
p.83

Un projet de société

Pour saisir l’enjeu d’une vision antispéciste à l’échelle d’une organisation sociale, il faut en revenir au statut juridique des animaux en France. Ces derniers sont le plus souvent considérés comme des biens, malgré les différents articles du code civil ou pénal [12].

« Toute la législation est anthropocentrée [13] puisque c’est l’usage que l’homme fait des animaux qui définit leurs droits ou plutôt la limitation des sévices qu’ils subissent. »
p.118

Les antispécistes promeuvent un modèle de société qui considérerait les animaux non comme des biens, mais des personnes juridiques. De la même manière qu’il existe, dans le droit aujourd’hui, une distinction entre « personnes morales » (associations, entreprises...etc.) et « personnes physiques » (humaines) il pourrait être judicieux d’introduire le statut de « personnes physiques non-humaines » qui s’appuierait sur la « sentience ». Contrairement à la mauvaise foi dont font preuve nombre de commentateurs, il n’est pas question d’octroyer les mêmes droits aux personnes humaines et non-humaines, le but étant de prendre en compte et donner une vraie place dans nos organisations sociales aux animaux. Les considérer non pas comme des biens dont l’être humain userait comme il le voudrait, mais des êtres doués de sensibilité, de sentiments et d’émotions. Jérôme Segal donne quelques exemples sur la manière dont cela s’articulerait concrètement, s’appuyant sur les propositions formulées par Sue Donaldson et Will Kymlicka dans Zoopolis [14].

« Au-delà des droits fondamentaux qui sont définis de façon négative pour les animaux (…), ils introduisent des droits relationnels, dépendant de leur rapport aux humains. Les animaux domestiques obtiendraient ainsi un type de « citoyenneté » permettant la prise en compte de leurs intérêts, les animaux sauvages obtiendraient un droit de « souveraineté » sur leur territoire (…), et, enfin, les animaux liminaires comme les rats ou les pigeons, qui vivent au contact des humains, se verraient accorder un statut de "résidents". »
p.121

Ce n’est pas simplement la question des droits des animaux qui s’articule ici, c’est avant tout un enjeu philosophique : pour l’abolition de la distinction entre « nature » et « culture » que nous avons évoqué ici et que prône un Philippe Descola par exemple. Contrecarrer un certain humanisme considérant l’homme (sans majuscule) supérieur, contre les principales religions monothéistes qui donnent elles aussi la primauté à l’homme (toujours sans majuscule). L’objectif serait de « décentrer » nos perceptions et nos représentations « anthropocentrée » du monde que révèle notre usage de la langue. Par exemple quand certain·es militant·es expriment leur désaccord en disant ou en écrivant « nous ne sommes pas du bétail ». Par-delà le slogan, c’est une hiérarchie qui s’exprime ici, entre le « bétail » et l’être humain, comme si ce qui n’était pas acceptable pour des personnes humaines le serait pour des personnes non-humaines.

En revanche il m’est difficile de rejoindre Jérôme Segal au sujet du cas Brigitte Bardot. Sans cautionner ses propos et ses positionnements racistes, il souligne son « rôle » et ses activités en faveur du droit des animaux, établissant un parallèle qui me semble douteux :

« … son racisme (…) fait que la simple évocation de son nom est vécue comme une provocation. Inversement, une personne luttant contre le racisme, le sexisme ou les oppressions dont sont victimes des minorités sexuelles ne sera jamais mise au ban pour des propos spécistes. »
p.103

Ce parallèle tient plus d’une posture rhétorique qu’autre chose. Tout d’abord, dans cette (très courte) énumération des luttes, le cissexisme [15] n’est pas cité, oppression que nombre de militant·es exercent sans pour autant être « mis·es au ban ». De plus, comme nous l’avons vu, l’antispécisme est un courant émergent dans l’espace public [16], il est plus aisé aujourd’hui d’être sensibilisé·es aux questions antiracistes, féministes (voire ayant trait aux violences cissexistes ou validistes) qu’antispécistes. Là où certain·es militant·es tiendraient des propos « spécistes » par méconnaissance de ces questions car elles n’ont pas encore acquis une résonance importante dans l’espace public, la question du « racisme » tient une place plus importante dans les débats, on ne peut soutenir que Bardot puisse les méconnaître. Ainsi le parallèle que fait Jérôme Ségal ne tient pas. Ajoutons que, d’un point de vue purement stratégique, défendre Brigitte Bardot n’est pas la manière la plus appropriée pour mettre en lumière l’antispécisme et tendre vers une convergence des luttes.

Bien évidemment, ce dernier point ne doit pas vous dissuader de lire Dix questions sur l’antispécisme dont je n’ai fait qu’esquisser les grandes lignes, ici, il y aurait eu tant à dire, au sujet des liens entre féminisme et antispécisme, des différentes stratégies mises en œuvres par les militant·es antispécistes, l’apport et le positionnement philosophiques de ce courant – entre autres. À lire donc pour que les voix des personnes non-humaines soient enfin prises en compte.





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[1Qu’il s’agisse du féminisme, de l’antiracisme, de l’anti-validisme...etc.

[2Rien à voir avec le parti qui porte ce nom, aujourd’hui.

[3Écrivain et psychologue britannique.

[4Discrimination basée sur la classe sociale à laquelle est assignée une personne ou « mépris de classe » dont nous vous parlions avec Édouard Louis.

[6L’absence de majuscules est volontaire.

[7Sentence que l’on pourrait appliquer à l’ensemble des luttes qu’elles soient anti-validistes, anti-transphobes...etc.

[8Les antispécistes ne sont pas seul·es dans ce cas, bien évidemment, que l’on pense, par exemple, à certaines féministes ayant versé dans le cissexime et la transphobie ou certain·es militant·es antiracistes dans l’homophobie...etc.

[9Rappelons qu’une personne végane ne se nourrit ni n’use d’aucun produit issu d’un animal (mort ou vivant) ou ayant nécessité l’usage d’une matière issue d’un animal lors de sa production.

[10Cité dans Dix questions sur l’antispécisme, p.54.

[11Pratique alimentaire qui exclut tout produit issu d’un animal (mort ou vivant) ou tout produit ayant nécessité pour sa production l’usage d’une matière provenant d’un animal (mort ou vivant).

[12Qu’il s’agisse de l’article 515-14 du code Civil qui reconnaît la « sensibilité » des animaux tout en indiquant que les animaux restent soumis au régime des « biens ». On peut citer également le chapitre L214 du Code rural et de la pêche maritime qui devrait obliger tout « propriétaire » d’un animal à le placer dans « des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. » Jérôme Segal cite enfin l’article 521-1 du code pénal qui condamne mauvais traitements, violences et actes de barbarie envers les animaux.

[13Centrée sur l’être humain, et plus précisément l’homme.

[14Sue Donaldson et Will Kymlicka, Zoopolis, une théorie politique des droits des animaux (trad. Pierre Madelin), Alma éditeur, 2016.

[15Système de comportements, de représentations et de discriminations favorisant les personnes cisgenres au détriment des personnes trans.

[16Jérôme Segal lui-même évoque la question de « l’hégémonie culturelle », reprenant le concept d’Antonio Gramsci. p.89