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La fabrique des étrangers


Par : Ahmed Slama

Tentative de restitution de la condition de l’étudiant immigré dans et par une écriture déliée qui sait se saisir des atmosphères et de la violence du quotidien.



Khalid Lyamlahy, Un roman étranger, Présence Africaine, 2017, 186 pp., 20€.

S’il fallait privilégier une voie par laquelle s’emparer de Un roman étranger, ce serait celle de la description. Elle forme la matière même du roman, description dynamique qui saisit les atmosphères. C’est par une écriture déliée, qui se glisse dans les interstices du quotidien, que Khalid Lyamlahy nous donne d’abord à voir puis à éprouver la condition d’étudiant étranger en France.

Suspension de l’expiration

Représenté·es comme masse indifférenciée, étrangères et étrangers ont des parcours et des situations propres. La violence exercée sur un étranger arrivé en France en tant qu’étudiant ne sera pas la même que celle dont pâtit une personne parvenant à enjamber la frontière à bord d’une frêle embarcation. Cette distinction me semble nécessaire non pas tant pour établir une hiérarchie de l’intensité de la violence subie ou pour catégoriser les individus [1], il s’agit avant tout de cerner le « type » de violence. Ici, Khalid Lyamlahy trace la confrontation directe d’un étudiant étranger extracommunautaire [2] avec l’État et l’administration. Un roman étranger se révèle d’une redoutable subtilité par le fait qu’il ne se concentre pas simplement sur les motifs les plus familiers, mais nous montre la violence dans son ampleur, le tout porté par ces phrases expansives et ciselées, car, ici, l’attention est d’abord portée sur les détails, ces petits riens qui sont autant de rappels à l’ordre qui ramènent notre personnage-narrateur à sa condition ; il est étranger.

« Sans raison valable, je repense soudain à mon titre de séjour et de nouveau, d’un geste d’automate, je le ressors de mon portefeuille. J’examine le nom, le prénom, l’adresse, le statut, la date de naissance, comme pour vérifier la véracité de toutes ces informations. Mon regard s’arrête sur la date d’expiration. Il me reste un mois de répit. Je pense que je ferais mieux de commencer à constituer mon dossier de demande de renouvellement. Il ne faut jamais laisser traîner ce genre de tâches car elles ont une propension fascinante à se complexifier au fil du temps, se nourrissant de cette pression croissante qui s’empare de l’être et lui fait perdre progressivement la lucidité et le sens de l’organisation. En somme, il faut toujours s’y prendre à l’avance et prévoir un délai de sécurité pour éviter les mauvaises surprises. »
pp.11-12.

L’enchaînement des phrases, des propositions et des incises, sans oublier l’énumération, créent un effet d’accumulation. Par cette manière « cumulative » émerge la tentative de restitution [3] de la condition d’étudiant immigré. Accumulation qui s’opère par l’amplitude des phrases qui permet de se focaliser sur les atmosphères, les décors, les objets. On est à mi-chemin entre cette primauté donnée à la vue (et la description) que l’on croise chez un Alain Robbe-Grillet, par exemple, mais la vue est ici d’abord et avant tout menace. Celle de voir ressurgir la condition d’étranger, le moindre objet, le moindre décor peut se muer en rappel à l’ordre : des titres de presses annonçant de nouveaux projets de lois dont « une bonne partie concerne le statut des étrangers »[p.15] ou la simple vue d’un portefeuille. Autant de « détails » qui font alors rejaillir le souvenir de l’approche de l’échéance du titre de séjour. Ce rapport avec les objets et les atmosphères n’est pas sans rappeler La nausée  [4]. Cette association peut surprendre a priori, mais c’est bien vite oublier que Robbe-Grillet se réclamait de La nausée [5].

« Sur la table de chevet, mon regard s’arrête sur mon portefeuille. Sans réfléchir, je repense à mon titre de séjour qui expire dans moins d’un mois. Les gens ne connaissent pas ce sentiment étrange qui te prend à chaque fois que ton titre de séjour s’apprête à expirer et que tu imagines la procédure de renouvellement qui s’élève devant toi telle une montagne insurmontable, un labyrinthe de démarches et d’allers-retours, un supplice qui commence et se termine dans l’impatience et l’angoisse. Les gens ignorent tout ça, à commencer par Sophie ! Elle ne doit même pas s’occuper du renouvellement de sa carte d’étudiante. »
p.22.

De cette tentative de restitution de la condition de l’étudiant immigré par l’écrit émerge progressivement le décalage entre le personnage-narrateur et celles et ceux qu’il côtoie – essentiellement des étudiant·es français·es. Quand cette date et cette échéance marquée sur sa carte s’épaissit, qu’elle occupe une place de plus en plus importante dans son quotidien, personne, autour de lui, n’en sait rien. Tout le monde poursuit son existence plus ou moins moelleuse. Et c’est bien cette position singulière que fait surgir Khalid Lyamlahy, même si le personnage-narrateur partage certains traits communs avec ses compères ; subsiste pourtant cet écart (et pas des moindres) qui le fait évoluer dans une sorte de monde parallèle. À ce titre il est fascinant de noter la manière dont la vie de cet étudiant s’articule autour de deux pôles radicalement distincts, à l’université il est d’abord et avant tout étudiant et écrivain en devenir, hors de ce champ, pris dans la mécanique administrative, il est seulement immigré.

Dans la mécanique paperassière

Dans la position d’immigré, posture d’étranger effectuant diverses démarches en vue de poursuivre son séjour, dans l’obligation de se mettre soi et de se donner entier à la machine administrative. Cette angoisse qui, à l’arrière-plan, plane et trouble l’existence de du personnage-narrateur, elle se fait rapidement plus prégnante au travers d’une longue métaphore filée [6] associant la violence subie à une mécanique minutieusement réglée. Afin de poursuivre son existence, l’étranger devra en passer par les rouages de la mécanique étatique. Subir l’ensemble de ces humiliations qui, prises isolément, paraissent anodines, mais c’est leur accumulation qui cristallise la violence systémique.

« Je finis par comprendre que je n’ai pas le choix. J’essaie de me rassurer en me disant que nul n’a le choix. Nous sommes tous des pièces détachées qui tournent dans une engrenage bien huilé. Nous tournons tous dans le même sens, sans poser de questions, sans remettre en cause cet environnement oppressant que nous habitons malgré nous. Nos nous regardons comme des chèvres qui s’en vont à l’abattoir, tirées par des cordes tendues, l’œil fade et la mine résignée. La machine infaillible de ce monde nous a remodelés à sa façon. Nous sommes devenus les pièces maîtresses d’un dispositif hautement sécurisé. »
p.27.

Au premier abord, la métaphore associant la machine et le parcours de l’étranger peut paraître convenue. Portée par l’écriture de Khalid Lyamhaly, sa pertinence se fait jour. Comme à l’usine où, la matière première passe par une ligne de production automatisée où un ensemble d’actions et de modifications seront nécessaires pour donner le produit achevé [7], l’étranger passe par un ensemble d’étapes qui va lui permettre de « justifier » légalement sa présence sur le territoire. Par cette métaphore, c’est la fabrique des étrangers et des étrangères que nous (re)présente Khalid Lyamlahy.

« Tout se passe comme si cet univers administratif pesait sur mon existence, non seulement par la lourdeur de ses procédures doublement sécurisées mais également par la lenteur des échanges qu’il impose en son sein et auxquelles on finit par se plier au risque d’en être définitivement exclu. »
p.64.

« Se plier », se faire violence, violence quotidienne qui partout vous suit, pour ne pas être exclu·e de cette ligne de production, que le renouvellement de la carte de séjour vous soit refusé, pas d’autre choix possible que d’accepter le parcours obligé. Qu’il s’agisse de cet·te agent·e qui est « à son tour la énième pièce dans un dispositif inébranlable et bien huilé » [p.39]. L’association entre la machine et le parcours administratif devient, dans et par l’écriture, tout à fait lumineuse quand les actes les plus banals deviennent une étape de plus de la chaîne de production des étrangers : aller à la banque ou prendre une photographie dans une cabine.

« J’ai pris place sur le tabouret mais je me suis rendu compte qu’il était trop élevé et je devais le réajuster. Une voix enregistrée a commencé à m’expliquer ce qu’il fallait faire dans le détail, lentement, en détachant les mots, mais cela s’est avéré inutile car de toute façon je n’écoutais pas. Décidé à en finir, j’ai opté pour une alternative : me décaler jusqu’à la limité du tabouret et tasser mon corps de façon à caler ma tête sur le carré rouge qui apparaissait déjà sur l’écran. Je venais de presser le bouton vert, censé déclencher la prise de la photo, mais la voix enregistrée continuait à me guider ou à commenter mes actions. Elle me demandait d’un air faussement serein si j’étais satisfait de la première prise. J’ai regardé la photo noyée dans un nuage de lumière blanche (...) je ne me reconnaissais absolument pas dans cette photo. »
p.74

Tension et suspension de l’écrit

Un roman étranger fait partie de ces œuvres qui nous donnent à voir l’histoire (fictionnelle) de leur écriture. Aux facettes d’étudiant et d’étranger, se greffe celle d’un « devenir écrivain ». Un parcours – initiatique ? – qui verra notre personnage s’essayer de manière hésitante à cet exercice de l’écriture, l’écriture par laquelle nous avons accès à son histoire. Ce n’est pas simplement la question de l’écriture qui s’agence au fil des pages, mais son association avec les différentes facettes du roman. Comment écrit-on quand pend au-dessus de notre tête la menace de cette date fatidique ? La question du « statut social » de l’écrivain ; est « écrivain » seulement qui a écrit un livre ? Qui l’a publié ? L’activité de l’écriture nous est présentée dans son plus simple appareil, loin de la mythologie du « don » et du « génie ».

« Je passe en revue les feuilles l’une après l’autre, les relis à la lumière pâle de la lampe de bureau. Je corrige les erreurs, je reprends des phrases entières, j’entoure des mots inappropriés qui se sont glissés par mégarde dans le corps du texte. Je recherche une forme de proximité avec ce texte qui émane de moi mais que je n’arrive déjà plus à reconnaître. »
p.116.

Et c’est bien cette écriture, l’activité de l’écrit qui progressivement contrecarrera les postures dans lesquelles le personnage -narrateur s’est retrouvé figé : étudiant et étranger.

« Lire, corriger, effacer, reformuler, encadrer, entourer, transposer, retravailler. Je veux faire de l’acte de l’écriture un art de la reprise, une lutte acharnée, un combat interminable contre toutes ces forces négatives dont la vocation première est de détruire les châteaux de rêve et de renvoyer au néant absolu. Je veux que l’écriture retrouve son pouvoir salvateur et élève les moindres velléités au rang du possible.
p.118.

L’écrit comme salut ? Comme fantasme ? Écriture fantasmatique et salvatrice ?
C’est sûrement tout ça à la fois qui forme : Un roman étranger.





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[1l’État et ses instances s’en chargent déjà bien.

[2« Extracommunautaire » désigne les étrangers et étrangères né·es hors des frontières de l’Union Européenne. Leur séjour en France est compliqué par toute une série mesures restrictives, ces personnes doivent justifier leur présence sur le territoire (soit par les études, le travail ou des relations « privées » ou « familiales »). Ainsi ce n’est pas tant le pays de naissance des personnes de nationalité étrangères qui constitue un obstacle que leur appartenance à une classe :

« les personnes riches de nationalité étrangère n’éprouvent le plus souvent aucune difficulté à franchir les frontières, obtenir le droit de vivre en France, faire venir leur famille, exercer le métier de leur choix. » 
Karine Parrot, Carte blanche, l’état contre les étrangers, La Fabrique, 2019.

[3 Tentative de restitution d’un retable baroque est le sous-titre de Le vent [1957], premier roman que publiait Claude Simon aux éditions de Minuit.

[4D’un certain Jean-Paul Sartre.

[5Alain Robbe-Grillet, « Les héritiers de La Nausée, c’est nous », Le Monde des livres, 22 janvier 1982, p. 11.

[6Figure de rhétorique constituée d’une suite de métaphores sur le même thème.

[7Qui à son tour pourra ensuite devenir matière première à la confection d’un autre produit.