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Nature protégée, violence cachée


Par : Brissenden

Vitrines de la nature sauvage, les parcs naturels américains sont d’abord des espaces d’où les populations locales ont été chassées et contrôlées. Karl Jacoby retrace l’histoire de ces violences et de leurs résistances.



Karl Jacoby, Crimes contre la nature, trad. Frédéric Cotton, Éditions Anarchasis, 2021, 448 pp., 23,00€.

Le cadre d’abord  : De grandes étendues de forêts, plaines et montagnes. La naturalité, la wilderness, la nature sauvage américaine.
Les acteurs ensuite  : L’État américain, à la suite d’alertes émises par des intellectuels, écrivains et journalistes, des naturalistes et forestiers, sur les dangers portant sur la nature sauvage américaine.
L’action : Protéger la nature sauvage américaine. Mettre en place des parcs, au sein desquels les activités humaines (humaines avec un grand H même) sont proscrites, contrôlées.
Clap de fin, voici les tenants et les aboutissants des représentations que nous avons de l’histoire de ces lieux fameux que sont les réserves et les parcs où la nature a été conservée, protégée des attaques extérieures.

Communautés locales, État et environnement

Dans Crimes contre la nature, Karl Jacoby déconstruit de façon magistrale le mythe entourant les parcs nationaux, restituant dans le même mouvement le point de vue des communautés qui habitaient ces espaces avant qu’ils ne soient contrôlés. Il s’appuie pour cela sur une somme importante d’archives regroupant correspondances privées et écrits personnels, articles de journaux, publications officielles et textes de lois ou autres règlements locaux et nationaux couvrant la période des années 1870 à 1910. En l’espace de 400 pages, il dresse une contre-histoire des parcs nationaux américains, ces espaces dits de conservation de la nature.

Karl Jacoby présente, dans leur diversité et leurs contradictions, les personnes présentes avant que ces espaces ne deviennent des parcs nationaux, des personnes qui ont été éloignées. Éloignées parce qu’en opposition avec la logique administrative de rationalisation et de protection de l’environnement. L’État se positionne face à l’environnement, il s’en distingue pour mieux l’appréhender et agir sur lui. De la même manière, l’État et l’ensemble des instances et institutions qui le représentent [1] font face aux dominé·es, celles et ceux qui constituent « la classe ouvrière du monde sauvage ». C’est donc contre cette classe que l’État se positionne, pour l’exclure et la reconfigurer aux nouveaux usages légitimes de l’environnement.

« Voleurs, braconniers, squatteurs » sont ceux qui ont été mis hors des parcs nationaux, physiquement déplacés et juridiquement encadrés, mais qui ont tenté, en rusant, en s’adaptant, de maintenir leurs activités, parce que vitales pour leur subsistance autant que leur vie sociale communautaire. Toutefois, pas de romantisme entre un État exploiteur et des communautés homogènes réunies pour résister : Jacoby relève aussi les tensions, les divisions et les situations diverses sinon opposées au sein des groupes locaux. Il dresse leur histoire en croisant trois études de cas détaillées : les monts Adirodacks, au nord de New-York, le Yellowstone et le Grand Canyon.

Occupants, communautés, personnes, groupes locaux, il faut nommer ceux dont l’invisibilisation s’est construite parallèlement à la violence organisée contre eux. Dans la réserve forestière des Adirondacks, il s’agit de 16 000 personnes, essentiellement des Yankees du Vermont et de l’État de New-York, des pionniers du Canada et des réfugiés des tribus amérindiennes comme les Pentagouets ou les Idanaks. Pour le parc national du Yellowstone, ce sont des tribus amérindiennes : Bannocks, des Blackfeet et des Crows ou encore des Shoshones, , ainsi que des villages de forestiers, ouvriers et commerçants blancs de Jackson Hole ou Gardiner en bordure du parc. Enfin, dans la réserve forestière du Grand Canyon, nous suivons essentiellement la tribu des Havasupais.

L’un des chantiers de l’histoire environnementale naissante durant les décennies 1960 et 1970 fut de déconstruire les représentations que les sociétés occidentales avaient de leur rapport à l’environnement. Faisant écho aux diverses mobilisations pour la cause environnementale, les historien·ne·s ont alors retracé la généalogie des parcs nationaux, américains d’abord puis en situation coloniale, en se concentrant notamment sur les exclusions par lesquelles la calme nature a pu être mise sous protection policière et militaire. Violence dirigée contre les Amérindiens, dont la mise à l’écart des espaces sur lesquelles ils vivaient a été une des étapes ultimes de la chronologie du génocide qui les décimait depuis trois siècles. Violence également contre les villages de blancs pauvres qui habitaient les forêts et qui y trouvaient le bois, le gibier et autres ressources pour leur autoconsommation et leur autonomie. Ces pratiques coercitives émanaient d’un appareil étatique étudié dans sa matérialité et ses contradictions, auxquelles répondaient des violences provenant d’en bas (vols, incendies, bagarre, meurtres). Mais violence aussi au sein-même des communautés locales qui étaient déstabilisées, et c’est au fil des descriptions du tissu social mis à mal par l’irruption de l’État autant (en même temps) que de l’économie capitaliste que Jacoby se montre le plus adroit.

« La politique de conservation en fin de compte redéfinit davantage la violence qu’elle ne l’élimina, l’exercice de la violence légitime devenant la seule prérogative de l’État tandis que les populations rurales y recouraient comme un moyen puissant mais illégal de résister ou de transformer l’ordre nouveau qui s’imposait à elles ».

Exploiter et conserver la nature

Karl Jacoby étudie longuement le paradoxe sur lequel repose la réglementation des diverses institutions étatiques et fédérales : il s’agissait à la fois de dénoncer l’anéantissement imminent de ces espaces menacés par l’action destructrice des locaux tout en les présentant comme des milieux sauvages où la nature primitive se donne à voir. Ainsi, le parc du Yellowstone, regroupant les « plus grandes merveilles de la nature que nous offre le monde » selon un législateur, permettait la préservation de la wilderness. Dès lors, est élaborée la représentation d’espaces étrangers à toute occupation et détérioration humaines. Pourtant, les naturalistes et administrateurs qui l’explorent ne cessent de rencontrer les traces d’une présence antérieure : « les pistes indiennes étaient partout ».

Rien de contradictoire : ce n’est pas l’une ou l’autre de ces postures, ni même l’une après l’autre, mais les deux en même temps. Présence et absence sont dans une relation intime, deux pôles autour desquels s’organise la requalification étatique de l’environnement. Là encore, cette requalification se caractérise par une double action : mettre sous cloche une nature qu’il faut préserver et développer des exploitations forestières et touristiques à grande échelle.

Il n’y a pas de solution à ce paradoxe, mais plutôt une raison qui en restitue la logique interne : la séparation constitutive entre, d’une part, un usage rationnel de l’environnement qui devient une ressource naturelle (matérielle et immatérielle) gérée par des experts, des naturalistes et des militaires et, d’autre part, les usages locaux autonomes. Là encore, exploitation et protection ne s’opposent nullement, puisqu’elles émanent toutes deux d’une représentation naturaliste du vivant qui constitue la nature objectivée. Cette nature est à la fois extérieure (elle peut être appréhendée et contrôlée rationnellement) et inférieure (elle peut être saignée par une exploitation industrielle) par rapport à l’homme. La protection se maintient dans cet espace qu’ouvre le naturalisme : l’homme « civilisé » doit faire l’effort de se porter à son secours pour protéger la nature. Natassja Martin, anthropologue, note la concordance entre ces deux pôles dans son étude sur l’Alaska :

« L’espace sacré se définissant toujours par rapport à l’espace profane, on peut considérer que ce dernier est symbolysé par la logique exploitante : la sacralisation de ces espaces tantôt dévastés, tantôt protégés n’est que l’actualisation du verso du développement par ailleurs nécessaire, lui aussi, à la survie du mode d’être occidental  » [2]

Ce qui préside ces actions, c’est toujours La logique d’extraction et donc de fragmentation d’un espace composé des multiples relations tissées par les humains avec leur environnement. Extraction matérielle  : le bois, les mines et la chasse. Extraction immatérielle : la nature sauvage, en tant que symbole, permet de forger le sentiment d’une appartenance nationale communément partagée entre effort productif civilisateur et admiration de la beauté de ces espaces.

« Le vol est leur métier »

L’État et ses agents appréhendaient les pratiques locales, c’est-à-dire de la chasse, de la culture, des coupes de bois, selon la condition raciale et sociale des communautés. Les rapports des Amérindiens à leur environnement étaient unanimement dévalorisés, contrôlés et modifiés, comme avec le déplacement forcé vers des réserves indiennes à l’extérieur de l’espace des réserves nationales ou forestières.

Lorsqu’il s’agissait de pionniers ou de communautés de forestiers et d’ouvriers blancs, l’attitude des autorités était plus ambivalente. Elle hésitait et se partageait entre deux pôles. Soit le pastoralisme, qui idéalisait l’exploitant local raisonnable, témoignant de la propriété individuelle comme droit naturel et constitutif de la nation américaine. Soit le primitivisme, qui s’en prend à l’action irrationnelle d’une minorité se tenant hors des lois et de la morale, détruisant son environnement en étant aveugle à sa beauté.

Si les communautés blanches et amérindiennes n’ont pas connu le même sort, Jacoby souligne pour autant qu’en pratique le pouvoir ne les distinguait guère lorsqu’il s’agissait de caractériser et de réprimer les relations à l’environnement dérogeant au modèle mis en place par l’État et ses administrateurs. L’inscription au sein de l’environnement constituait le principe de démarcation entre les groupes sociaux différents et opposés, ainsi « la prétention à être blanc pouvait dépendre des pratiques environnementales d’un individu ». Si les communautés blanches agissaient comme des Amérindiens, en braconnant, coupant des arbres ou adoptant le nomadisme, donc en ne respectant pas les codes et les lois, les frontières entre les deux se faisaient plus floues. Dès lors, elles devaient être traitées comme ces derniers l’étaient : ils formaient, ensemble, de manière hybride, une « classe uniformément dangereuse ».

« Voleurs, squatters et braconniers » (sous-titre de l’ouvrage), les locaux le deviennent, ils ne l’étaient pas avant, dans l’ancienne configuration qui prévalait jusqu’à l’occupation du monde environnemental par les autorités et administrations étatiques. Cinquante ans plus tôt au XIXe siècle, le sous-titre aurait été «  Forestiers, nomades, chasseurs  » : les individus pratiquaient plus ou moins les mêmes activités, mais dans un autre cadre. Or, justement, dans l’œil de l’État, pour reprendre le terme de l’anthropologue anarchiste James C. Scott, tout cela est saisi et re-qualifié comme des illégalismes, des appropriations unilatérales de l’environnement qu’il faut combattre [3]. Jacoby décrit les modes de subsistance des communautés locales, les prélèvements en bois pour différents usages ainsi que les rapports symboliques et spirituels que les tribus amérindiennes entretiennent avec les composantes environnementales. C’est en interdisant leurs pratiques, les rendant inégales aux yeux du droit et illégitimes aux yeux des associations naturalistes, que les habitants sont alors qualifiés de voleurs, squatteurs et braconniers, chacun dégradant la nature. La violence des parcs et des réserves est issue du caractère soudain par lequel, en quelques années, des comportements et des représentations séculières se sont trouvées modifiés et jetés dans la modernité.

« En redéfinissant les règles gouvernant l’usage de l’environnement, la conservation s’immisçait aussi dans la manière dont les communautés humaines et naturelles intrinsèquement liées [étaient] organisées. Les conservationnistes pouvaient bien se présenter comme des techniciens impartiaux ne cherchant qu’à résoudre des problèmes scientifiques nettement circonscrits, les solutions qu’ils proposaient avaient des implications sociales profondes ».

« Les pirates de la forêt »

Certains s’y opposaient : des gardes-forestiers sont menacés et attaqués par des locaux, des infrastructures sont détruites, des prises de bois et de gibier continuaient, des pétitions étaient adressées à des tribunaux. D’autres s’y adaptaient : reconversion en gardes-forestiers et même en informateurs auprès des autorités, développement d’hôtels et restaurants, travail au sein d’entreprises d’exploitation forestière extérieures. C’est dans cette diversité de réponses aux actions étatiques que se lit, pour Jacoby, la virulence des attaques faites aux sociétés locales. Les accommodements autant que la résistance ne sont que des réponses, variables, à la pénétration du contrôle policier et à la mise à disposition marchande de l’environnement qui progressaient, déchirant les communautés. Des situations inouïes apparurent, comme les multiples arrangements législatifs par lesquels, dans le Grand Canyon, les Havasupais se trouvèrent confinés dans une réserve de plusieurs kilomètres carrés, là où leurs déplacements (migrations saisonnières ou chasses quotidiennes) les menaient sur des centaines de kilomètres. La mise en place de ces règlements est alors la condition même de leur nécessaire irrespect en termes de pratiques qui, lui-même, engendre une répression et un contrôle toujours plus grands.

Le malaise se donne à voir dans des exemples limites, extrêmes. C’est le cas lorsque des incendies déclenchés par des locaux ravagent des centaines d’hectares (rien de comparable donc avec les feux semi-dirigés qui permettent ensuite de cultiver et régénérer les forêts). Ou encore de la décapitation de tout un troupeau de wapitis regroupés au sein d’un enclos (tués en apparence gratuitement, les cadavres n’ont pas été touchés). Actes incompréhensibles, au premier abord, puisque non pas dirigés envers les autorités mais à l’encontre du vivant auquel les communautés affirment pourtant être liées.

Pour Karl Jacoby, « l’agression au couteau d’animaux parqués ne consistait pas une tentative d’appropriation illégale, mais bien plutôt un crime contre la propriété : la destruction de quelque chose appartenant aux responsables de Yellowstone, un peu comme les incendies volontaires dans les Adirondacks semblaient destinés à détruire les espaces forestiers contrôlés par l’État » : « le délit qu’ils commettaient s’apparentait davantage à un assassinat qu’à de la chasse ». Ils s’en prirent aux institutions qui s’étaient appropriées l’environnement mais aussi, derrière, aux vivants qui semblaient avoir accepté le nouvel ordre, qui s’y étaient ralliés.

Les éditions Anacharsis ont traduit un ouvrage publié aux États-Unis en 2001. Pourtant, cette recherche condense les analyses que les humanités environnementales, entre anthropologie, histoire et philosophie, ont développé depuis. C’est ce qui rend Crimes contre la nature encore plus saisissant : Jacoby y décrit des activités qui sont maintenant étudiées dans un cadre analytique. L’ouvrage de Karl Jacoby s’articule autour de concepts clés comme les « ontologies », la composition des mondes et le dépassement du dualisme nature/culture. Il positionne justement son analyse dans ce cadre-là. Cependant, l’ouvrage ne s’enferme pas dans l’idée neutre et problématique d’hybridation, là où certains pourraient, en établissant une symétrie douteuse, gommer toute inégalité entre les actions et le pouvoir des communautés amérindiennes, d’un forestier blanc pauvre et des administrateurs d’un parc national qui s’appuyaient sur toute la puissance étatique. Comme s’il n’y avait pas de différences, structurelles, qui expliqueraient l’avènement de la lutte et l’imposition des conditions des administrateurs des parcs nationaux sur les autres. Karl Jacoby, en procédant ainsi, nous livre une analyse matérialiste et historique de l’occupation de l’environnement, de la conflictualité de classe qui s’y est déployée et de la violence par laquelle elle s’est établie.

[1Police, armée, administration, élus..etc.

[2Natassja Martin, Les âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska, La Découverte, Paris, 2016, p. 60. Et aussi, p.62 :

« Si l’exploitation [...] est l’actualisation d’un monde contingent et situé ramené de force à une terre universelle et déteritorialisée, la protection des sites et leur sanctification ne peuvent en aucun cas en constituer la réparation : elles aussi arrachent un monde éco-humain et sa cosmologie au lieu, en même temps qu’elles séparent une étendue en objets individuels. Entre le monde ravagé des mines à ciel ouvert, des forages, des plateformes pétrolières et des coupes claires qui rapetissent la forêt, et celui des sanctuaires intacts, a-humains et non pollués qui instituent l’altérité de la nature, il n’y a pas de gouffre mais seulement un faible interstice. »

[3James C. Scott, L’oeil de l’État. Moderniser, uniformiser, détruire, La Découverte, Paris, 2021