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Oser le lyrisme


Par : Germain Tramier

Quatrième recueil de Tom Buron, Marquis Minuit invite son lecteur dans un voyage vers l’absurde et le lyrisme, un voyage nocturne, baroque, « caravagesque », pour reprendre une formule de Pierre Michon, un véritable carnaval de discours et d’images dans lequel la conscience n’est jamais loin de rompre.





Tom Buron, Marquis Minuit, Le Castor Astral, 2021, 82 p., 12€.

Marquis Minuit, livre et personnage, épousent et condensent les thématiques, le style, les obsessions tracés par Tom Buron au fil de ses recueils antérieurs, tous publiés chez MaelstrÖm Éditions, qu’il s’agisse de Le Blues du 21e siècle & Autres poèmes [2016], Nostaljukebox [2017] ou Nadirs [2019]. La différence ici est que la première partie du livre, qui donne son titre au livre, initie une veine narrative nouvelle chez son auteur.

Marquis Don Quichotte

De la narration, ce n’est pas forcément ce que l’on attend d’un recueil de poésie contemporaine. Elle se démarque assez nettement, ici, de la seule fiction et n’apparaît, de-ci de-là, qu’au travers de certaines phrases (volontairement) stéréotypées qui jouent avec les codes du « roman traditionnel » :

« Et le Marquis faisait ses gammes, accrochait ses premiers larcins »,
« Et c’est de cette manière que notre Marquis suivit le Major déchu en cavale »

La narration cadre les passages lyriques par l’entremise d’un jeu de pastiche qui peut nous rappeler, par certains de ses aspects, Jacques le fataliste de Diderot ou encore Don Quichotte. La trame de Marquis minuit semble similaire aux deux œuvres évoquées. Deux personnages antithétiques : Marquis Minuit et Major Zénith, issus du banditisme, sont en quête d’un sens à leur existence terrestre et veulent échapper à ce « pauvre vieux chagrin universel » qui « embaume un méridien de garde », c’est-à-dire à la médiocrité, à la moyenne qui, dans l’existence routinière, annulent, réduisent, brident toute volonté de dépassement.

Si le personnage de Don Quichotte désirait faire renaître l’âge d’or de la chevalerie découverte par la lecture ; Marquis, lui, veut renouer avec une manière ancienne de vivre et d’écrire. Pour cela, il s’enfuit dans un dédale de vertiges, embrouillé de Jazz et de psychotropes. La découverte de Jazzabelle (disons le personnage muse, le personnage Jazz) amorce la quête de Marquis ; elle lui fait prendre conscience d’« une geôle / inconnue de » ses « sens ». Cette geôle qui « ressemble un peu à l’idée de la marée » ou « à l’idée du carnaval » est une forme de dépendance qu’on peut rapprocher de la drogue, de la musique, de la sensation esthétique. Après avoir goûté ces vertiges, le personnage continue de les chercher sur terre et refuse tout ce qui, de près, de loin, l’en rejetterait.


Le “galop des chevaux rapides”

Le style du livre épouse la quête de son personnage, lyrique dès la première phrase :

« Les avez-vous vu descendre en cortège là où les étoiles pullulent et les serpents scintillent ? »

il convoque, à bien des égards, d’anciennes formes d’écritures, comme l’épopée ou la poésie lyrique. Tom Buron accumule les adjectifs, compléments du nom, références et tournures qui agissent ou non, portant toujours son style vers une ouverture de l’expression, un rythme infatigable et comme improvisée. On pourrait parler de lyrisme désinhibé. La poésie de Buron possède, dans son essence, une charge assumée d’autodérision et de provocation : le trait, forcé à dessein, est oxymorique [1] pour mieux mettre à distance tout ce qui deviendrait grave, trop sérieux dans la réception. Plus Buron exagère et plus il nous fait sentir la vanité de ses images. Les personnages eux-mêmes ont conscience de l’inutilité de leur démarche, du comique de leur quête mégalomaniaque :

« […] entendu qu’il n’y a que nous pour défiler comme de grands ducs sur un cratère que nous avons façonné pour nous mêmes ».

La recherche de vertige artistique, qui remplace ici la quête métaphysique, est bien une geôle de chair, un non-sens, une manière de s’aveugler, de ne plus entendre « le galop des chevaux rapides » – cette phrase, l’un des leitmotiv du livre, serait la dernière parole de Néron et présage l’imminence d’une mort dont on ne peut s’extraire. L’exemple de Néron est équivoque : cet empereur romain fou, dément, mégalomane, est, pour l’ère antique, ce que croit être Marquis pour l’ère moderne : un empereur, un “Alexandre et [un] Darius de faubourg”, mais qui aurait conscience, cette fois, de sa vanité. La quête de Major Zénith et de Marquis Minuit est ouvertement artistique, elle vise à retrouver quelque chose qui s’est perdu dans le mode de vie, comme dans la manière poétique contemporaine :

Le sublime, la terre natale, les deux personnages voudraient ressusciter par leur voyage ce que se permettait la littérature, avant que ne retombe la méfiance sur le langage et les artifices rhétoriques ; une forme de lyrisme contemporain ?

Major Nadir

Tom Buron s’inscrit autant dans le mouvement de la Beat génération [2], dont il se revendique, que dans ce que Jean-Michel Maulpoix a pu appeler « Lyrisme critique ». Lyrisme réassumé qui porte, toutefois, une charge critique contre ce qu’il reste d’artificiel en lui-même. Ainsi, en dépit de sa préciosité, de son baroque, un profond sentiment de non-sens traverse le recueil, non-sens dont deux images successives semblent illustrer la vanité :

et, quelques vers plus loin :

Comme cet enfant qui cherche à échapper à la pluie, ou cette phalène qui tinte contre du verre et ne peut entrer dans la lumière pour fuir un monde nocturne, Marquis ne peut échapper au « galop des chevaux rapides ». Il ne peut sortir de la geôle de chair, ce corps par-lequel se traduisent ses désirs et ses sensations. La voie musicale, tout autant que celle des psychotropes ou de la littérature, ne peut décrocher tout à fait cette membrane qui le tient rivé au monde ; il est prisonnier de sa parole comme de ses dépendances. Le personnage est vite interné dans un hôpital psychiatrique, où il va fréquenter ceux qui, comme lui, ont ressenti l’absurde de leurs existences :

S’en suit une illustration de ce que la société impose à celles et ceux qui ne cadrent pas, et brûlent d’outrepasser ses bornes, à coup de piqûres, de médicaments, d’internement, de « siestes infâmes », visant à domestiquer, à redimensionner les consciences et les peurs.


Les internés comme les poètes voudraient ajourner les limites du monde et s’occuper ensemble de « réinventer des synonymes au réel ». Marquis Minuit parvient à s’échapper de cet hôpital, qu’il nomme « cathédrale de la déroute », pour continuer sa route seul, à la recherche de son ancien compagnon, Major Zénith, devenu introuvable.

Comme Jazzabelle, Major est une allégorie, solaire, illustrant l’apogée de ce qu’il est permis de vivre et d’exprimer, aussi disparaît-il dès l’internement de Marquis. Une certaine rédemption s’opère : resté seul, le personnage doit dire adieu « aux analogies hallucinatoires », il est une « queue de comète », un reste, quelque chose qui vient après l’objet principal, l’astre enflammé.

Au même titre que l’hôpital psychiatrique, c’est bien la poésie contemporaine (ou les injonctions qui pèsent sur ses formes) qui vient re-limiter les recherches esthétiques, existentielles, du personnage. Si Major Zénith, comme la poésie lyrique, sont deux grands prédécesseurs radieux, son nom à lui, Minuit, souligne sa différence : il est apparu au milieu d’une nuit, en pleine nuit lyrique. Impossible de sortir de sa destinée par le langage, impossible d’écrire une épopée sans sa charge d’autodérision, impossible de danser sur un cratère pour quelqu’un d’autre que soi. Marquis, comme peut-être Tom Buron lui-même, ne peut plus qu’entrer « dans le saut périlleux permanent ». Et si c’est la vanité du lyrisme, du plein chant, qui sont ici questionnés, la démarche de Buron, dans son ensemble, abrite une qualité nécessaire, devenue si rare : celle d’oser, oser le lyrisme !





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[1Oxymore : figure de style qui consiste à allier deux mots de sens contradictoires.