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par-dela le bon et le mauvais deleuze


Par : Brissenden

Dark Deleuze est une sorte de "film négatif" Deleuze joyeux alimentant un capitalisme "accélérationniste" et "connectiviste". Une invitation, une ouverture à la relecture de l’œuvre du philosophe du philosophe du désir que nous propose Andrew Culp, dévoilant ainsi les atours d’un Deleuze sombre dont le compagnonnage nous permettrait d’analyser et détruire les forces d’un monde intolérable.




Andrew Culp, Dark Deleuze, trad. Philippe Blouin, Éditions Divergences, 2020, 104 pp., 13,00€.

« Lignes transversales, connexions rhizomatiques [1], réseaux composites, agencements complexes, expériences affectives et objets enchantés  » (p. 14) cet ensemble de concepts, fruits d’une étroite collaboration, de l’agencement de deux pensée, ont pendant cinquante ans permis d’avoir une prise critique sur l’organisation sociale de l’époque de leur énonciation, avec la volonté d’opérer des changements radicaux. Or, avec la mutation du néolibéralisme et l’émergence d’un capitalisme des flux et de la connexion, la philosophie deleuzienne a été embarquée, récupérée. L’autonomie du sujet et la décentralisation ne sont qu’une des nouvelles faces - des relations, des stratégies - de ce modèle de pouvoir.

Face à ce constat Andrew Culp appelle à une « destruction du monde ». Le caractère intolérable de ce dernier annihile tout espoir de s’en accommoder et bien plus, il nous intime l’ordre d’ « abandonner toutes les raisons qui nous sont données de (le) sauver » (p. 90). Le capitalisme s’est approprié les critiques faites à son encontre, plus encore il a capitalisé sur ces critiques pour opérer sa mutation. Qu’il fasse sienne la revendication des rapports horizontaux et antiautoritaires, propres à la philosophie de Deleuze, voilà qui doit être pris en compte par toute critique qui veut saisir et agir sur la marche du monde. « La nécessité de faire un « pas de côté » vis-à-vis de Deleuze à la lettre est d’autant plus cruciale que les capitalistes l’ont cité comme une influence majeure » (p.10).

Avec et contre Deleuze

Il n’est plus possible, dès lors, d’en rester à un régime de discours et de pratiques qui revendique et pose la créativité, l’optimisme, la connectivité, le rhizome comme forces actives. Ou plutôt, si ces forces sont actives, c’est dans le sens de la marche du monde qu’elles doivent œuvrer, en son sein et pour lui.

Œuvrer pour le monde : le capitalisme fonctionne par accumulation et productivisme, la philosophie deleuzienne procède par affirmation. Aussi celle-ci se couple-t-elle au fonctionnement de celui-là, en devenant, d’une part, une philosophie prête-à-penser de « développement personnel » destinée à l’archétype de l’individu « néolibéralisé » ; on les connaît les discours éculés de la réalisation de soi. D’autre part, la matrice fondamentale de la marchandisation – les individus autant que les concepts sont assimilés, dans une logique d’accumulation et de productivisme, par le capitalisme. Dit autrement, il y a « collusion entre la création de concepts et la reproduction de ce monde » (p. 61).

C’est la figure du « chief happiness officer » [Directeur général du bonheur] proclamant que le bonheur, la joie ou tout autre affect d’« emporwement » permettent de résoudre les problèmes sociaux et/ou existentiels ; l’entrepreneur pour lequel toute initiative créatrice est bonne parce que monnayable ; etc. Par cette rencontre, une critique du capitalisme s’exprime, est ré-adaptée et re-codée en son sein. Autrement dit, si les concepts de Deleuze œuvrent dans le capitalisme mondialisé, saturé de transparence, de constructivité, d’expressivité, c’est à la faveur d’un nouvel esprit du capitalisme [2] dont il faut 1/ prendre acte, pour ensuite 2/ ré-examiner la philosophie deleuzienne et 3/ réemployer cette philosophie à un « communisme noir et furieux » (p 60).

Andrew Culp nous enjoint à repenser Deleuze, en le lisant, bien sûr, en le complétant, et en ne détournant surtout pas le regard vis-à-vis de ce qui, aujourd’hui, est devenu une idéologie dominante. Re-prendre Deleuze, donc, mais pas dans son intégralité, le lire autrement - pourquoi pas ?

  • Re-prendre Deleuze et se saisir de sa pensée, c’est voir que qu’elle n’est pas uniquement celle de l’affirmation, du réseau, de la construction. Car Gilles Deleuze, avance Culp, était tout autant le penseur de la cruauté, de la conspiration, de la destruction, du « non » qui résistait à la douce et insidieuse puissance de l’affirmation – des singularités, de la créativité, des associations ...etc. « Nous ne manquons pas de communication, au contraire nous en avons trop (...). Nous manquons de résistance au présent  » écrivaient Deleuze et Guattari [3]. Deleuze, lu attentivement et en étant départi·e d’une vision technico-optimiste, est donc loin de s’arrêter à une simple ode de la pensée-en-réseau. Il faut alors fouiller et retrouver la négativité, l’inactualité, l’opposition aux forces du présent qui sont structurantes - mais aussi, parfois, plus souterraines - au sein de l’œuvre deleuzienne.
  • Re-prendre Deleuze, c’est, de manière lucide et rigoureuse, établir le fait qu’il écrivait dans une époque autre, avec une configuration différente tant du point de vue politique, économique, social et culturel. La critique de Culp se fait ici plus précise. Le pensée de Deleuze, aujourd’hui, va dans le sens du discours capitaliste, elle s’y insère et nourrit ce capitalisme connectiviste et joyeux dont subissons les affres au quotidien - et plus particulièrement en ces temps de pandémie et de l’hyper-connexion qu’elle induit. Re-contextualisée au sein de son époque, la pensée de Deleuze opérait une réelle critique, aujourd’hui, elle a perdu en vigueur, en tranchant, en corrosion. Ainsi la question, n’est-elle pas simplement d’avoir une bonne ou une mauvaise lecture de Deleuze [et Guattari], mais de voir en quoi cette pensée a été approprié par le monde actuel, voire en quoi cette pensée a peut-être contribué à le faire advenir – si nous voulons être un tantinet provocateurs.

« Ce livre, Deleuze n’aurait jamais pu l’écrire, car son époque n’était pas encore celle de l’optimisme obligatoire, du management distributif et de la transparence étouffante. Mon argument principal est qu’une nouvelle actualité, à une époque qui n’est plus celle de Deleuze, requiert un projet négatif que son œuvre avait introduit sans mener à bout : la Mort de ce Monde » (p. 88).

Il y a donc bien eu récupération par le capitalisme. Mais, s’il y a de ça, cela n’épuise pas le sujet. Andrew Culp va plus loin. Ce ne sont pas simplement les manageurs-startupers-joyeux qui ont réadapté Deleuze en en trahissant le projet initial. Non, Deleuze lui-même se trouve coupable. Déclaré coupable par qui ? pour devenir qui ?

La réponse : Dark Deleuze.

La structure du livre se présente comme suit : Andrew Culp reprend les concepts deleuziens récupérés, digérés, assimilés et rendus inoffensifs et leur oppose d’autres qu’il va chercher dans les écrits du philosophe français par-delà les interprétations et les lectures capitalo-compatibles.

D’un côté, les concepts d’un Deleuze joyeux : expression créative, agencement singulier et expérience de la différence. De l’autre, ceux d’un Dark Deleuze pour lequel résister au présent, être inactuel au sens nietzschéen [4] passe par la valorisation du sombre, du hors-circuit, de la conspiration. C’est en finir avec la bienveillance, la complaisance et le moralisme. Projet négatif qui dé-structure le monde, s’y attaque et le ronge. « C’est dans (l)es instants d’opacité, d’insuffisance et de défaillance que l’obscurité menace le plus les chaînes qui nous attachent à ce monde  » (p.94).

Pour ce faire, Andrew Culp déploie une méthode instructive dans laquelle la critique n’est pas un vain mot, plutôt un mode opératoire constamment reconduite. Aux mantras deleuziens actuels, il répond par de nouveaux concepts. Non pas des concepts opposés, mais des contraires. S’il apparaît d’abord que cette distinction est une affaire de détail, elle est significative - et renoue avec le geste deleuzien. Pourquoi opposés et pas contraire ?

1/ En effet, les opposés tendent inévitablement à un juste milieu qui rend inopérante la critique opposée au premier concept. « La complexité d’une matière est devenue un prétexte pour différer une réponse satisfaisante » (p.49) : soit l’ « ajournement » d’une décision, d’une action, comme force réactionnaire qui permet de reconduire l’état actuel des choses en repoussant à plus loin sa mise en branle.

2/ Une complémentarité des opposés qui, là encore, dévitalise la critique. Par exemple, l’État est constitué d’un « pôle libéral » et d’un « pôle autoritaire » (p. 29) qui s’opposent formellement et se complètent en pratique. Procéder par opposition est donc vain (Culp reprend ici l’aversion deleuzienne pour la dialectique).
Il s’agit donc de fonder et déployer des contraires : ces derniers se situent sur un autre plan que les concepts qu’ils contrarient, leur sont extérieurs, les bouleversent et les destituent par leur hétérogénéité même. Par l’ « extranéité de leur relation », la « contrepartie joyeuse » (p. 29) est défaite ; si la contrepartie négative en reprenait la forme, elle serait absorbée par celle-ci et contribuerait, à nouveau, au productivisme et à l’accumulation capitalistes.

Contre la transparence

Si Michel Foucault a étudié les sociétés disciplinaires, Gilles Deleuze a vu l’avènement de sociétés dites de contrôle. À l’organisation disciplinaire qui fonctionnait par enfermement succède - ou plutôt se superpose - un nouveau diagramme organisant une société basée sur le mouvement, la liberté formelle, la connexion.
Au sein des sociétés de contrôle, les relations tissent un réseau composé de l’ensemble des comportements et des déplacements des individus dont la transparence permet le suivi.

Plus de panoptique surveillant d’en haut et au milieu de l’espace public, les allées et les venues. C’est de manière immanente, par leur achats, par leurs activités productives ou de loisir que les traces des individus sont récupérées et analysées : le numérique et Internet ont supplanté, dépassé, affiné l’usine et l’enfermement. Soit des « formes ultra-rapides de contrôle à l’air libre, qui remplacent les vieilles disciplines opérant dans la durée d’un système clos (...), variations inséparables, formant un système à géométrie variable dont le langage est numérique » [5] . Or, si Deleuze s’est montré fin analyste de ce changement, le joyeux-Deleuze l’a nourri. Les concepts comme le rhizome, les agencements, l’intensité sont au cœur du fonctionnement de cette « écologie ouverte des réseaux » (p.54).

« Internet, chose on ne peut plus rhizomatique, reste gouverné par une série de protocoles décentralisés qui l’aident à maintenir sa consistance ; la contrepartie étant que ces formes de contrôle diffuses ne sont pas immédiatement apparentes et qu’il est difficile d’y opposer une résistance  » (p.54)

Dark-Deleuze permet à contre-coup d’opérer un décalage, de contrer efficacement cette assignation à la participation connectée au réseau d’ensemble. Tracer une ligne de fuite, se faire barbare, refuser la complexité et la procédure, interrompre les flux. Autant de stratégies qui aujourd’hui et concrètement, même si la formulation demeure évanescente chez Culp, permettent de résister à l’organisation sociale actuelle, de la détruire.

« Les barbares, au dehors de la nouvelle économie « socialement consciente », contournent le piège libéral de la tolérance, de la compassion et du respect. Le seul risque est que leur férocité se calme et que leur passion s’estompe » (p.77).

Néanmoins, ici, un doute apparaît. À trop valoriser le hors-circuit, le hors et contre-monde, Culp prête le flanc à une critique sévère. C’est que la recherche du sombre n’est pas sans connotation romantiques et romanesques. Il dépeint une valorisation du souterrain dont le sens rappelle l’attitude de ces bourgeois et aristocrates qui pour jouer, pour se faire peur ou pour changer d’air exploraient les bas-fonds des villes au tournant du XX siècle. Voilà ce qu’écrit Dominique Kalifa, historien de ces imaginaires, à propos des voyages réalisés par les dominants dans ces quartiers à la recherche des "barbares", qui donnent à voir un « tourisme des bas-fonds » (Les bas-fonds : Histoire d’un imaginaire, p. 223) :

« N’y trouve-t-on pas tout ce qui fait l’attrait des mauvais lieux : l’exotisme et le dépaysement, l’étrange désir de répulsion, le frisson du danger, celui de l’érotisme aussi, tout autant que la certitude réconfortante d’appartenir à un autre monde ? » (page 172)

Même s’il est du côté de la cruauté, de l’opacité, le Dark-Deleuze dépeint par Culp n’est pas exempt de sublimation, ce qui peut poser problème dans le sens où ce communisme est voué à rester le communisme de quelques uns. Culp ne semble pas ignorer cette aporie, ce point de tension. Il essaie de tenir la valorisation d’une action révolutionnaire souterraine et le fait que se trouver effectivement dans la situation concrète du hors circuit ne procède pas d’un choix mais d’une exclusion sociale, d’une exploitation de classe qui maintient hors du monde (d’ailleurs, le terme de classe manque cruellement à cet ouvrage qui veut renouer avec le communisme et le matérialisme de Deleuze face à l’anti-marxisme et à l’individualisme libéral des joyeux-deleuziens). Il ne l’ignore pas puisqu’il écrit en conclusion : « il y en a pour qui le dur labeur du quotidien complique la possibilité de contribuer à la conspiration, bien qu’il soit beaucoup plus commun pour des gens de cette position de mener des affaires secrètes en sous-main » (p.93).

Si en pratique la tâche s’avère difficile, la levée des équivoques, des trahisons conscientes ou des impasses inhérentes à l’historicité de l’œuvre de Deleuze n’en demeure pas moins nécessaire. Nécessaire parce qu’il s’agit de retrouver la férocité d’une pensée philosophique qui œuvrait à produire du décalage, à déranger, qui dévoilait et destituait le mode de fonctionnement de l’ordre et du pouvoir tels qu’ils se manifestaient. Une pensée qui aujourd’hui va pourtant dans le sens des discours et des pratiques d’un capitalisme hybride, entre flux liquides et autoritarisme sévère. Si des réserves émergent quant à la réalisation de l’aventure « barbare » à laquelle il nous convie, il faut alors re-situer le propos du livre, ce qui permet de revoir nos doutes. En se focalisant sur la tâche que Culp se fixe, à savoir l’invitation à lire autrement une œuvre de philosophie majeure, alors être barbare retrouve son sens autant que sa puissance. C’est envers Deleuze lui-même qu’il nous faut nous montrer barbares, « contourner le piège » de la lecture simple et adoucie afin d’en retrouver l’intensité.

𝐁𝐫𝐢𝐬𝐬𝐞𝐧𝐝𝐞𝐧

* Pour une lecture détaillée des liens entre la pensée de Deleuze et un "turbocapitalisme accélérationniste", voir l’article de Jacques Fradin sur le site lundi matin : https://lundi.am/Neoliberalisme-ou-Turbocapitalisme

[1Par rhizome est désigné un plan d’organisation et de relations qui combine mobilité, souplesse, décentrement, horizontalité, autonomie.

« Il n’est pas fait d’unités, mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes. Il n’a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde. (...). A l’opposé d’une structure qui se définit par un ensemble de points et de positions, de rapports binaires entre ces points et de relations biunivoques entre ces positions, le rhizome n’est fait que de lignes : lignes de segmentarité, de stratification, comme dimensions, mais aussi ligne de fuite ou de déterritorialisation (...). Contre les systèmes centrés (même polycentrés), à communication hiérarchique et liaisons préétablies, le rhizome est un système acentré, non hiérarchique et non signifiant, sans Général, sans mémoire organisatrice ou automate central, uniquement défini par une circulation d’états. Ce qui est en question dans le rhizome, c’est un rapport avec la sexualité, mais aussi avec l’animal, avec le végétal, avec le monde, avec la politique, avec le livre, avec les choses de la nature et de l’artifice, tout différent du rapport arborescent : toutes sortes de “devenirs”. »

Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Éditions de Minuit, coll. Critiques, 1980, p.31-32

[2Le nouvel esprit du capitalisme (1999) de L. Boltanski et È. Chiapello est un ouvrage marquant en sociologie. Y est analysée la reprise par le capitalisme de la critique « artiste », exprimée par exemple durant les événements de 68, afin de dépasser la forme du capitalisme des années 1960. Pour une recension, voir https://www.cairn.info/revue-l-annee-sociologique-2001-1-page-257.htm#re2no2

[3Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie, Éditions de Minuit, coll. Critique, 1991, p.104, p. 12

[4Dans la philosophie nietzschéenne l’inactuel désigne la capacité à agir « contre le temps, et donc sur le temps et - on peut le souhaiter - au bénéfice d’un temps à venir  », F. Nietzsche Seconde considération inactuelle. De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie, p. 5.

[5Les sociétés de contrôle se caractérisent par la crise des institutions traditionnelles, dont la forme et la nature sont remises en question. « Dans le régime des prisons  : la recherche de peines de « substitution » au moins pour la petite délinquance, et l’utilisation de colliers électroniques qui imposent au condamné de rester chez lui à telles heures. Dans le régime des écoles  : les formes de contrôle continu, et l’action de la formation permanente sur l’école, l’abandon correspondant de toute recherche à l’Université, l’intro­duction de l’« entreprise » à tous les niveaux de scolarité. Dans le régime des hôpitaux : la nouvelle médecine « sans médecin ni malade » qui dégage des malades potentiels et des sujets à risque, qui ne témoigne nullement d’un progrès vers l’individuation, comme on le dit, mais substitue au corps individuel ou numérique le chiffre d’une matière « dividuelle » à contrôler. Dans le régime d’entreprise : les nouveaux traitements de l’argent, des produits et des hommes qui ne passent plus par la vieille forme-usine. » Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », Dans L’Autre journal, 1, mai 1990, repris in Pourparlers. 1972-1990, Éd. de Minuit, 1990, post-scriptum.