Articles

Philosophie pragmatique de l’antiracisme


Par : Guillaume Cingal

Deux essais de la philosophe féministe brésilienne Djamila Ribeiro invitent les lecteur·ices à questionner leurs préjugés ou biais inconscients. Où la réflexion intersectionnelle nourrit une invitation à l’écoute.



Djamila Ribeiro. La place de la parole noire. Traduction Paula Anacaona. Anacaona, 2020, 108 pp. 10 euros.

Djamila Ribeiro. Petit manuel antiraciste et féministe. Traduction Paula Anacaona. Anacaona, 2021, 132 pp., 10 euros.



Djamila Ribeiro est une sociologue et philosophe brésilienne de premier plan, ses textes commencent à être traduits en français à l’instigation des éditions Anacaona. L’éditrice, Paula Anacaona, se charge elle-même des traductions. Ainsi, après La place de la parole noire, publié en 2020, c’est le Petit manuel antiraciste et féministe qui vient de paraître, avec une préface de Françoise Vergès et plusieurs annexes – biographie de l’autrice, notices sur les autrices citées, prolongements bibliographiques sur la situation française.


Féminisme de positionnement et intersectionnalité

Ces deux ouvrages doivent être lus en complément l’un de l’autre, dans une perspective intersectionnelle. Dans La place de la parole noire, Ribeiro prend les textes de Sojourner Truth [1] comme point de départ d’un essai qui vante le décentrement. Elle revient sur le « féminisme de positionnement », en se situant dans la lignée de Patricia Hill Collins ou de Grada Kilomba, qu’elle cite et commente toutes deux abondamment. Elle reprend aussi le postulat de Gayatri Chakravorty Spivak en faveur du renversement des hiérarchies et d’une prise en compte des voix et des paroles des « subalternes » :

« Du fait des expériences de ces groupes localisés socialement, de façon hiérarchisée et déshumanisée, les productions intellectuelles, les savoirs et les voix sont traités de façon tout autant subalternisée – sans oublier le fait que les conditions sociales les maintiennent dans un espace structurellement réduit au silence. »
La place de la parole noire, p. 64

La question centrale est donc :

« Au sein du projet de colonisation, qui ont été les sujets autorisés à parler ? » (p. 78)

La critique post-coloniale doit donc permettre de situer les paroles, d’accorder à toutes les catégories des espaces de parole ; surtout, et plus primordial encore, « ceux qui ont toujours été autorisés à parler doivent savoir écouter » (p. 80).

En effet, « l’absence d’écoute est la tendance à rester dans un lieu commode et confortable chez celui qui s’arroge le droit de pouvoir parler sur les Autres, tandis que ces Autres restent réduits au silence » (ibid.). La démarche, inévitablement intersectionnelle, de Ribeiro a donc pour angle d’attaque l’hétéropatriarcat, et – dans la mesure où cette « majorité » n’en est pas même une, quantitativement, au Brésil – en particulier les sujets qui (se) sont racialisés comme blanc·hes.

Et c’est cela qui, pour le lectorat français, emporte l’adhésion et apporte une perspective vraiment neuve. En effet, ni le « writing back » [2] ni la décolonisation des esprits [3] ne sont des aspects vraiment novateurs ; l’essai de Ribeiro appuie sa démonstration sur l’exemple brésilien, de sorte que, pour un lectorat français peu au fait, il s’agit d’un décentrement supplémentaire, d’un appel simultané à prendre en compte des situations différentes et à relier les arguments de Ribeiro à la situation en France. On peut citer la manière dont Ribeiro déconstruit les annonces médiatiques relatives aux différences salariales entre hommes et femmes au Brésil pour donner des statistiques plus complètes tenant compte de catégories discriminées intermédiaires (« le statut oscillant des femmes blanches et des hommes noirs », p. 40). On doit aussi citer le développement qu’elle consacre à la stérilisation forcée de femmes noires dans les années 80 au Brésil. Le contexte post-esclavagiste et post-colonial du Brésil est tout à fait pertinent, mais à condition de garder l’équilibre entre analogies historiques et différenciation.


Un manuel en onze pistes

Comme son titre l’indique, le Petit manuel antiraciste et féministe est un manuel. D’un format maniable, bref, divisé en 11 chapitres qui sont autant d’injonctions à la réflexion (c’est-à-dire à questionner ses propres préjugés ou biais inconscients), il peut servir de point de départ à de riches discussions. Ribeiro cite et s’appuie sur de nombreuses féministes, dont certaines seront déjà connues (bell hooks, Michelle Alexander) et d’autres moins (Sueli Carneiro, Lélia Gonzalez, Grada Kilomba [4]).

La discussion pourra s’appuyer sur tel ou tel des chapitres du « manuel », par exemple pour revenir sur la notion de privilège blanc, tant décriée ces temps-ci car mal comprise, de bonne ou de mauvaise foi :

« Cette catégorie (le·la Noir·e) a été créée au cours d’un processus de discrimination, qui visait à traiter les êtres humains comme des marchandises. Le racisme a donc été inventé par la blanchité, qui, puisqu’elle en est la créatrice, doit s’en responsabiliser. Outre le fait de se comprendre comme privilégiée, la personne blanche doit adopter des attitudes antiracistes. Il ne s’agit pas de se sentir coupable d’être Blanc·he : il s’agit de se responsabiliser. La culpabilité mène à l’inertie, à la différence de la responsabilité qui mène à l’action. »
Petit manuel antiraciste et féministe , p.37.

Si l’objectif est l’action collective autant qu’individuelle, on ne s’étonnera pas que les titres des chapitres soient des verbes à la forme impérative : « transformez votre environnement de travail », « questionnez la culture que vous consommez », « combattez la violence raciale », « soutenez les politiques éducatives affirmatives », etc. Là encore, les spécificités de la situation brésilienne invitent le lectorat français à davantage de curiosité et de prise en compte de situations moins médiatisées de ce côté-ci de l’Atlantique, autant qu’à réfléchir sur les points de convergence, comme lorsque Ribeiro dénonce « une politique de sécurité publique tournée vers la répression et l’extermination des personnes noires, surtout masculines » (p. 88).

À l’heure où bon nombre de Français·es atteint·es de dissonance médiatique se déclarent farouchement anti-Trump ou anti-Bolsonaro tout en tenant, sur la situation française et sur le mode de la dénégation (chez nous c’est pas pareil), un discours teinté de suprémacisme, un tel livre doit permettre d’enfoncer un coin dans certaines certitudes.

Un petit bémol, toutefois, en dépit du travail remarquable des éditions Anacaona : la traduction paraît parfois approximative, sur certains concepts comme dans l’usage de l’écriture inclusive. Pour le dernier point, c’est anecdotique, mais pourquoi utiliser individus en le faisant suivre d’un adjectif avec point médian quand le mot personnes en français permet l’inclusion d’une façon moins pesante, tant syntaxiquement que morphologiquement ?

Pour les concepts, c’est surtout l’utilisation des mots travestie, et, dans une moindre mesure, transsexuel·les, qui est problématique. Confondre les personnes travesties et les personnes transgenre est une erreur qui pourrait faire passer pour transphobe le texte de Ribeiro, ce qu’il n’est évidemment pas. [5]

Connaissance de soi

Pour clore sur une note plus positive, ces deux livres de Djamila Ribeiro, riches des nombreuses pistes ouvertes et de son argumentation rigoureuse, doivent conduire lectrices et lecteurs à toujours prendre en compte les situations de paroles et à ne pas préjuger. Il n’existe pas d’identité par défaut : « il est indispensable que les hommes blancs cisgenre étudient la blanchité, le cisgenrisme, les masculinités » (p. 84). De ce fait même, Ribeiro encourage ici « la connaissance de soi et la construction de pratiques antiracistes »(p. 98).

[1Sojourner Truth, ( 1797-1883) est le nom que s’est donné en 1843 une abolitionniste afro-américaine et une militante pour le droit de vote des femmes, née de parents esclaves. Son nom de naissance était Isabella Baumfree, bien que certaines sources la nomment Isabella Van Wagener.

[2Nous faisons ici référence à l’essai désormais classique de Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Empire Writes Back : Theory and Practice in Post-Colonial Literatures. Publié en 1989, son titre est presque devenu un pont-aux-ânes de la théorie post-coloniale.

[3Ngũgĩ wa Thiong’o, Decolonising the Mind : the Politics of Language in African Literature, Heinemann, 1986. La traduction française de Sylvain Prudhomme est parue en 2011 aux éditions La Fabrique sous le titre Décoloniser l’esprit. Qu’il ait fallu 25 ans pour que le lectorat de langue française puisse avoir accès à cet essai fondamental est malheureusement tout à fait habituel. Notons au passage que le français est la seule langue européenne « majeure » dans laquelle plusieurs livres de Ngũgĩ, annoncés depuis des années comme nobélisable, restent indisponibles. Soit qu’ils soient épuisés soit qu’ils n’aient jamais été traduits.

[4Le livre de Grada Kilomba Mémoires de la plantation a été également traduit et publié aux éditions Anacaona.

[5« Une travestie noire peut ne pas se sentir représentée par un homme blanc cisgenre, mais cet homme blanc cisgenre peut néanmoins théoriser sur la réalité des transsexuels et travestis à partir de la place qu’il occupe. » (p.83)