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Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
Pour en connaître le principe, voir ici.

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Je l’ai baisé·e / niqué·e — Nul besoin de s’attarder ici sur le sens propre de ces expressions, ou peut-être que si ? Ou plus tard. On ne s’intéressera d’abord qu’à leur sens figuré. Ce dernier suppose un rapport de force qui a été remporté, soit en suivant les règles, soit par le biais de quelque tromperie ou duperie.

Je l’ai bien baisé·e/niqué·e ! C’est là une formulation banale de la victoire. Partagée lorsque le confort permet l’expression nue et sans fards des rapports sociaux… On pourrait dès lors s’interroger, quel lien peut-il bien y avoir entre l’acte sexuel et le fait de remporter une victoire — voire de dominer un·e autre.

Poser la question en ces termes, c’est y répondre —en partie du moins. Cela nous impose d’en revenir aux codifications dominantes de l’acte sexuel. Ce dernier a cela de particulier qu’il ne se présente pas comme objet immédiatement saisissable. Non parce qu’il relève d’une sphère intime à respecter pudiquement, mais bien parce que l’acte sexuel est avant toute chose rapport social, qu’il n’existe en définitive qu’au travers des formes qui le définissent et le codifient, voir le Leximatériel.

Il n’y a pas d’un côté des pratiques sexuelles réelles, concrètes, de l’autre de simples discours, des métaphores qui s’y superposeraient. Les représentations de l’acte sexuel renvoient de facto aux pratiques (sexuelles) elles-mêmes. Des pratiques qui sont prises d’emblée dans un ensemble de médiations qui en tracent les contours.

Ce n’est donc qu’indirectement, à partir des usages de la langue, des récits, analogies et autres métaphores que l’on peut parvenir à en saisir la structure. Ces déplacements ne constituent pas un détour, mais le seul accès possible à un objet qui ne se manifeste qu’au travers de ses formes socialement produites.

Précisons qu’une telle démarche implique de fait que nous nous intéresserons ici essentiellement aux formes dominantes, il ne s’agit en aucun cas pour nous de réduire TOUTE relation sexuelle à ces codifications.

À ce stade, on objectera sûrement que les verbes niquer, baiser ne renverraient pas aux acceptions les plus neutres de l’acte sexuel. Dès lors, il ne serait par conséquent guère étonnant qu’au figuré de telles expressions impliquent de fait la mise en œuvre d’un rapport de force.

En quoi une relation sexuelle (qu’elle quelle soit) impliquerait-elle victoire, défaite ou quoi que ce soit de ce type ? Et ce même dans le cadre de pratiques sexuelles qui ne correspondraient pas à la norme… En un mot, qu’a-t-on à chercher à moraliser ou prescrire une norme d’actes sexuels ?

Par ailleurs même des formulations moins vulgaires ou plus neutres de l’acte sexuel impliquent un rapport de domination. Que l’on pense à la tirade (célèbre et célébrée) d’un commentateur de foot qui s’est écrié : « il va venir lui faire l’amour sans préliminaire »1

Ce qui est à retenir ici n’est pas tant le faire l’amour, que le sans préliminaire. Cette périphrase accentue le syntagme (a priori) neutre pour lui donner la charge sémantique d’une victoire. Dans ce cadre, les préliminaires ne recoupent pas le sens commun qui leur est donné, à savoir des gestes préparatoires amenant à l’acte — sexuel.

Si l’on s’en tient strictement à l’analogie qui nous est proposée ici ; les préliminaires dont il est question ne renvoient pas à des actions qui préparent le but… Tout ce qui précède et prépare l’action de but. Lors de l’action commentée, de telles opérations ont bien été mises en œuvre. Dès lors, dans ce contexte, les préliminaires relèvent plutôt d’un rapport vif et brutal qu’inflige l’attaquant au défenseur. Ils renvoient au fait que l’adversité que devait constituer le défenseur a été levée de manière abrupte.

Ce type de métaphores jette une lumière crue sur la manière dont est codifié et interprété l’acte sexuel, à commencer par la distinction entre des préliminaires et l’acte sexuel lui-même. Ces formalisations, largement partagées dans l’inconscient collectif définissent l’acte sexuel, opérant un tri et par conséquent une hiérarchisation entre ce qui est considéré comme acte sexuel et ce qui ne l’est pas — affectant par-là même de la valeur à telle ou telle pratique.

La langue la plus banale (et donc la plus masculiniste) abonde en ce sens, une expression telle que conclure avec… en témoigne remarquablement. Elle fixe efficacement ce que doit être la conclusion et donc le but de toute rencontre (plus ou moins) « amoureuse ».

À quoi renvoie cette conclusion ? Passer du temps avec l’autre ? Discuter ? Créer un lien ? Embrasser ? Dormir avec ? La conclusion, ici, est avant toute chose l’aboutissement d’un processus qui dès le départ vise cette fin identifiable : l’acte sexuel — ou pour le dire plus crûment : baiser, niquer, etc. Autant de termes qui ne renvoient qu’à une seule chose : la pénétration.

Une fois encore, le vocabulaire sportif éclaire efficacement cet imaginaire. Que l’on pense à l’expression, certes moins usitée aujourd’hui, garder ses cages inviolées et qu’on la mette en parallèle avec les discours au sujet des footballeurs disposant de bonnes aptitudes techniques — à savoir la capacité à manier le ballon (avec leurs pieds, cela va sans dire). Dans ce contexte précis, on dit qu’ils caressent ou effleurent le ballon, qu’ils ont une conduite de balle soyeuse, un toucher de velours, etc.

Leximatériel « Je l’ai baisé·e »

L’expression je l’ai baisé·e, dans le sens de battre ou d’avoir le dessus sur quelqu’un, est un usage essentiellement oral. Par conséquent, en trouver trace (écrite) est une entreprise délicate, pour le moins. L’une des premières attestations dont nous disposons à ce sujet se trouve dans le Dictionnaire du jargon parisien de Lucien Rigaud [1878] où l’expression se faire baiser est définie comme : « se laisser tromper, se faire remettre à sa place. »

Pour autant, il ne s’agit là que d’une attestation, cela ne veut pas forcément dire que cet usage du terme baiser a commencé à cette époque précisément. Comme on peut le voir avec l’occurrence la plus ancienne que nous ayons trouvée, fin XVe siècle, le Testament de Pathelin. « baiser » y apparaît à deux reprises au sens figuré qu’on lui connaît aujourd’hui « je suis basi si Dieu ne m’ayde .» Cet usage étant un hapax (à savoir qu’il s’agit d’une attestation isolée), il est difficile d’en conclure avec certitude que cet usage du verbe baiser était généralisé.

De la même manière que baiser, dans le sens de coït, a longtemps été en usage à l’oral sans que la chose ne soit mentionnée dans les dictionnaires — ou de manière sibylline. François Villon [1478, Testaments], Clément Marot ou encore Rabelais [1532, Pantagruel] usaient déjà en leur temps du verbe pour évoquer une relation sexuelle.

Le dictionnaire de Richelet en fait mention, donnant à l’un des sens de baiser le fait d’obtenir « la dernière faveur d’une dame » [p.60]. Définition certes bien pudique, mais qui nous fournit un indice tangible sur la manière dont à l’époque déjà était appréhendé l’acte sexuel, comme une fin — entrant en résonance avec le verbe actuel conclure. La relation est déjà structurée par une dissymétrie : conquérir / céder. Distribution qui inscrit déjà la sexualité dans une pratique organisée mais surtout encadrée par des valeurs morales, comme en témoigne le dictionnaire de Furetière, qui explicite l’usage du baiser en le réservant aux femmes : « On dit odieusement , qu’une femme baise : pour dire ; elle n’est pas chaste. » [p.183]

Les rapports sexuels sont alors pleinement intégrés à des logiques extérieures, alliance, reproduction, ordre moral. La domination masculine est déjà pleinement effective.

On pourrait aisément supputer que l’usage du verbe baiser dans le sens figuré que nous lui connaissons aujourd’hui — sortir vainqueur d’un rapport de force — ait été effectif au cours des siècles sans que l’on ne dispose de traces écrites qui en témoignent.

Par ailleurs, l’entrée basiare du W.E.F [Französisches Etymologisches Wörterbuch] fait état de la présence de cette acception (baiser et ses variantes dans le sens de tromper, duper, avoir le dessus) dans plusieurs dialectes et langues régionales [voir ici]. Mais nous ne disposons pas de datations au sujet de ces usages.

Pour autant, même dans son ancienne acception (chaste), celle qui correspond au fait d’apposer les lèvres, le terme baiser renvoie également à plusieurs sens. D’une part, celui affectif ou affectueux bien connu et stabilisé dans la littérature, d’autre part, comme le note le dictionnaire de Furetière, le baiser peut renvoyer à une action de « respect » ou de « soumission ». Il y est également fait mention du baiser de Juda qui est défini comme « un baiser de traître » [p.183] — impliquant de fait tromperie et duperie. Ainsi, même dans le sens dit chaste, le baiser peut renvoyer en certaines circonstances à un rapport de force qui a été remporté.

Comme on peut le constater, les différents usages et sens du verbe baiser peuvent impliquer une tromperie [baiser de Juda]. Mais également (et surtout) le verbe renvoie à une relation asymétrique dont la finalité est la relation sexuelle qui ne renvoie à rien d’autre qu’à la fameuse pénétration.

Comme on le voit de telles considérations n’ont pas attendu l’organisation sociale marchande pour être effectives. La domination masculine précède le capitalisme, et certains de ces schèmes existaient, sans nul doute.

Pour autant, il serait difficile de les mettre sur le même plan. Tout ce qui entourait les relations et les actes sexuels était subsumé par un ordre religieux et d’un cadre moral — qui n’avaient par ailleurs strictement rien d’émancipateur. De là vient par ailleurs le fait que nous disposions de si peu d’occurrences — ajouté au fait que les « études » au sujet de la langue étaient plus normatives que descriptives dans la mesure où il s’agissait de prôner des règles de bonne conduite de la langue.

Avec le recul relatif de l’emprise religieuse et le développement du capitalisme, les cadres spécifiques qui assignaient à la sexualité des finalités déterminées se désagrègent. Ce qui était auparavant encadré, finalisé, limité, se trouve progressivement abstrait de ses conditions. L’acte sexuel n’est plus subsumé sous une finalité externe unique (procréation, alliance), mais devient lui-même une unité identifiable, reproductible, comparable.

Cette opération d’abstraction ne supprime pas les significations antérieures ; elle les réorganise. L’asymétrie (conquérir / céder), la tromperie (baiser de Judas), la hiérarchie (respect / soumission) ne disparaissent pas : elles sont intégrées dans une forme unifiée où l’acte sexuel peut fonctionner comme indice de réussite. La pénétration s’impose dès lors d’autant plus comme forme abstraite dominante, non parce qu’elle serait plus “réelle”, mais parce qu’elle permet cette unification : elle condense l’aboutissement, la conquête et la validation dans un geste identifiable — je l’ai baisé·e.

Exit le rapport de force, on bascule dans la sensualité — voire l’érotisme. Un tel changement de registre est à mettre en lien avec le fait que le type de rapport évoqué ici (joueur ⟷ ballon) n’implique pas un rapport d’opposition, mais une harmonie — entre joueur et ballon. La manipulation délicate et soyeuse du ballon permettant in fine d’arriver à ses fins, marquer le but et par-là même triompher de son ou de ses adversaires.

À partir de là, ressurgit le registre (codifié socialement comme) sexuel = victoire = je l’ai ou je les baisé·e·s, niqué·e·s… Tout ce qui entoure ou précède l’acte sexuel n’est alors appréhendé, en somme, que comme un ensemble de moyens permettant d’atteindre le but (socialement) fixé ; conclure = aboutissement d’un processus = pénétration = victoire.

La sexualité, telle que codifiée en ces circonstances, ne relèverait donc pas tant d’une relation avec un·e autre, mais de l’aboutissement d’un processus — les moyens mis en œuvre pour atteindre ce but importent peu. L’acte sexuel est dès lors appréhendé comme activité indifférenciée, sa définition minimale renvoie à la pénétration.

La représentation de la sexualité dans l’industrie culturelle, et plus encore dans l’industrie pornographique, ne fait que condenser et rendre immédiatement lisibles ces codifications. À titre d’exemple, la séquence classique : rencontre, flirts, temps d’attente, rendez-vous, dîner, puis la fameuse nuit où se déroule l’acte sexuel (= pénétration) vue et revue dans les productions de l’industrie culturelle — des romans aux films en passant par les séries. Ou encore la séquence canonique de l’industrie pornographique : dénudement, simulacres de caresses, fellation, puis pénétration(s).

Ces ordonnancements n’ont rien d’anodin, ils fixent une progression, organisent les pratiques, hiérarchisent les gestes et reconduisent la centralité de la pénétration comme aboutissement : point vers lequel devrait converger l’ensemble des actions. Elle se présente dès lors comme unité de mesure, c’est par elle qu’on juge de la victoire ou de l’échec — que cristallisent les expressions, je l’ai baisé·e, je l’ai niqué·e.

Non parce qu’elles décriraient une réalité naturelle — qui irait d’elle même — des relations sexuelles, mais parce qu’elle traduit une manière socialement construite, stabilisée, mais (surtout) profondément codifiée d’organiser les rapports sexuels. Et dans ce cadre, la pénétration ne représente que la forme standardisée de la sexualité ou, pour le dire autrement, la forme abstraite dominante.

À partir du moment où l’acte sexuel est ramené à une unité abstraite — détachée de ses conditions, de ses formes singulières, de la relation qui le constitue — il devient possible de le comparer, de l’accumuler, de l’évaluer et, ce faisant, de l’inscrire dans un régime d’équivalence généralisée.

Ce n’est toutefois pas la seule stabilisation de l’acte sexuel comme unité qui permet une telle lecture, mais le fait que cette unité vienne sanctionner l’issue d’un processus orienté et socialement structuré comme épreuve — impliquant obstacle, franchissement et validation — et puisse, à ce titre, fonctionner comme indice de réussite ou d’échec.

L’acte sexuel devient alors à la fois mesure et instrument de mesure. Mesuré par la quantification ; durée et la fréquence des ébats fait figure de débat, le nombre de partenaires (appelé dans la langue masculiniste bodycount), sans oublier la fameuse taille du pénis, la provenance de la jouissance chez les femmes (vaginienne ou clitroidienne), quelles positions ? Quelles pratiques ? …etc.

L’acte sexuel est dans le même temps instrument de mesure puisqu’il peut être indicateur de santé mentale, du bien-être de tel ou tel individu, de sa sociabilité, de la (supposée) « santé du couple » etc.

De telles pratiques dénotent du fait que l’acte sexuel est appréhendé comme activité détachée de toute singularité, ce qui compte ce n’est pas tant une relation, mais le fait d’avoir pratiqué d’avoir baisé, niqué Faire ainsi partie des pratiquant·e·s revient à se compter parmi celles et ceux qui parviennent à réaliser ce but socialement fixé, mais surtout socialement valorisé, ainsi traduit, une fois de plus, l’équivalence entre acte sexuel et victoire.

À ce titre l’acte sexuel n’est pas seulement codé comme rapport de force victorieux, mais se trouve structuré comme forme de valorisation compétitive. À l’instar de l’homme qui, face à la nature, devrait aller chercher les moyens de sa subsistance, il en irait de même pour l’acte sexuel. Ce pas, certain·e·s ingénieur·e·s des « relations humaines » n’hésitent pas le franchir en appliquant à ces rapports éminemment sociaux et historiques les schèmes de la sélection naturelle développée par Charles Darwin.

Il existerait ainsi une sélection naturelle opérée par le biais de la compétition sexuelle, où celles et ceux qui y triomphent ne seraient, en dernière instance, que celles et ceux qui ont su s’adapter aux exigences de la compétition sexuelle — voir au sujet du darwinisme social l’entrée : l’intelligence, c’est la faculté d’adaptation.

Transposé au registre des relations sexuelles, ce principe contribue à structurer les interactions sous forme d’épreuves, de stratégies et d’ajustements ; en somme, un jeu social réglé — avec ses vainqueurs et ses perdant·e·s.

Ainsi l’emploi au figuré de ces expressions — baiser, niquer ne déforme rien, il s’inscrit simplement dans le prolongement du sens propre ; il ne fait en somme que révéler ce qui est déjà là. Ce ne sont pas tant les acceptions métaphoriques de ces expressions qui relèvent du rapport de force, la connotation est déjà effective dans le sens propre.

Pour le dire autrement, on ne projette pas tant le rapport de force sur l’acte sexuel ; ce rapport de force victorieux est encodé dans la manière même dont est défini l’acte sexuel.

Le schème est intériorisé, auto-valorisé. Pas même besoin d’inculquer la leçon, ni même d’exprimer les règles ; tout cela est intégré. La contrainte se mue en motivation, la domination en auto-gestion.

Ce qui devrait (aurait dû?) être un rapport est réduit à quelque acte mécanique, activité indifférenciée poursuivie seulement parce que socialement valorisée. La supposée victoire qui lui est inhérente ne signe en définitive que la défaite d’un rapport singé.

1 Omar Da Fonseca lors de une action de but menée par un ailier [Arjen Robben] le mettant aux prises à un défenseur [Sergio Ramos] à l’occasion du match d’ouverture de la coupe du monde 2014 opposant l’Espagne aux Pays-bas.

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