(Carni)culture de la viande (à travail)

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Eat or be eaten [Bouffer ou être bouffé], les gros mangent les petits, Si t’as pas les crocs, t’as rien, Faut pas se laisser bouffer — Pas besoin d’aller chercher loin, l’anthropophagie comme régime standard des existences s’inscrit dans la langue la plus commune. Anthropophagie naturalisée.

Bouffer (l’autre) comme condition sine qua non de (sur)vie. Biologie (fictive) appliquée au social : survivre, c’est avant tout se nourrir des autres.

Le mythe d’une prédation généralisée dans la nature sert de justification rationnelle à l’organisation sociale fondée sur la domination et l’exploitation. Mais la prédation, chez les animaux, n’est ni théorisée ni rationalisée par ceux qui la pratiquent.

Cette nature-fiction masque surtout l’existence d’innombrables formes de cohabitation non prédatrices : mutualisme, symbiose, commensalisme. Elles sont partout — pollinisation, lichens, mycorhizes, microbiotes, meutes, bancs, alliances inter-espèces.

La loi de la jungle ne s’applique qu’à l’être humain — parce que, précisément, c’est une loi.

Individus à naître — pas en gestation, ni même encore conçu, déjà les projections : rapports, études et enquêtes sur la natalité, combien de viande à travail à éduquer, former, faire travailler, à assimiler (= bouffer) et pour quelle croissance ? — à venir.

Projection à plus petite échelle — parents proches, familles : sera-t-il fort, l’enfant à naître, réussira-t-il sa vie ? Gagner, être meilleur : aux jeux, au sport(-loisir), à l’école, en mangeant, en pissant, en dormant, en rangeant… Capacité à bouffer l’homologue — surtout. École et en dehors : notes, distinctions et différenciations. Décrocher diplômes, travail — alignés sur les besoins du marché — expériences : place à prendre, à garder, ambition.

Intégration dans le circuit standard(isé) ? Consommation et divertissement. Se faire bouffer soi — temps supposé libre — par le divertissement, et bouffer en même temps force travail des producteurs — de divertissement — et désirer dans la foulée ce qu’il |divertissement] prescrit comme mode de vie : consommation, donc nécessité d’argent — donc de bouffer les autres par l’exploitation — d’autres donc de travail — donc se faire bouffer soi par le travail.

Nécessité alors de bouffer + pour obtenir d’autant +. Plaquer son existence sur les exigences du travail qui ne découlent pas d’un quelconque public ou consommateurs — ces fictions marchandes — mais du marché — qui bouffe tout le monde.

Tant que le marché est mu par la notion de profit,ça suppose de bouffer l’autre. Peu importe que les marchandises soient acquises à vil prix ou à la supposée « vrai-bonne-valeur-éthique » — si on a les moyens, ça permet à l’exploité de (mieux) survivre — même logique : exploitation, double, bouffer ce temps et cette énergie (tranches de vie) vendues, pour que ça arrive, là, sous cette forme, se faire bouffer soi — une énième fois — dépenser cet argent — gagné en se faisant bouffer, et en bouffant d’autres.

Et ça, passe fluide. Normal. Pas vue, la viande bouffée dans ces gestes anodins — ce café commandé en terrasse, payé 2 balles, la quantité de viande à travail contenue dedans, du petit travailleur dans les champs, au barista, en passant par torréfaction et transport, sans oublier machine expresso, tasses et cuillère.

Des accrocs, parfois — pas con·ne·s les gens, on sait bien de quoi tout est fait. Perçue la douleur de se faire bouffer dans regards, mouvements, postures des proies. Une brèche, ça se referme souvent bien trop vite : la vie est ainsi faite.

Anthropophagie < fétichisme de la marchandise.

L’oublier, aussi, la banalité de l’anthropophagie : se faire du bien en s’y plongeant, d’autant plus, en tirer du plaisir pour oublier ou ce plaisir autre, gratification de percer à jour les mécanismes de sa propre soumission : comprendre le monde, comment il fonctionne.

Et cette biologie (fictive) appliquée au social, elle ne se présente ni comme boucle ni comme chaîne alimentaire. Plutôt que Eat or be eaten [Bouffer ou être bouffé] ;

Eat AND be eaten [Bouffer ET être bouffé]. Tout est question ici, relativité. À quelle durée, intensité bouffer l’autre et se faire bouffer. Et dans cette équation, il y a bien évidemment les gagnant·e·s et les perdant·e·s.


Ça s’entre-bouffe comme on consomme de la viande ; l’animale, dans l’assiette, l’humaine par le divertissement-spectacle. Dans les deux cas,exhiber le muscle-performance célébrer la puissance, parce qu’on s’apprête à l’absorber. De là vient, notamment, la célébration du travail. Le bourgeois valorise ce qu’il consomme ; le travail.

Et ce qui est inhérent à ce dernier, doit se mériter : le repos.

L’injonction à être productif ne va pas sans un repos aligné sur le travail. Le rythme même de l’existence se calque se de telles exigences, celles d’être éveillé le jour, de dormir la nuit. C’est là un modèle de sommeil d’origine contrôlée : étiqueté capitalisme. Sommeil réifié. La fatigue n’est plus signal du corps — fatigué. Elle devient, selon l’ingénierie médicale « dette de sommeil » et surtout opportunité de maximiser le rendement du sommeil (de nuit). En cela, le savoir médical n’a fait que s’adapter et adapter les individus à cette exigence non-négociable en régime capitaliste : le travail. Il l’a naturalisé.

Ainsi se justifie la cadence des existences sous le joug du travail : 6, 7 ou 8 heures sans repos réel ; nécessitant la consommation de produits excitant [boissons caféinées de toutes sortes et autres camelotes énergétiques, alcools, produits chimiques — appelés communément drogues] ; puis survient le relâchement et avec lui, la consommation du divertissement, de productions accessibles qui ne nécessitent aucun effort, enfin arrive le sommeil qui, pour beaucoup, nécessite, lui aussi, des produits chimiques.

« That is, the idea that an individual will experience being tired regularly was normalized; exhaustion at the end of the day without a nap is quite different from exhaustion that is experienced despite a daily rest. Dement writes, “[A] small amount of sleep debt is good, indeed is necessary, for sleeping efficiently.” Fatigue became “sleep debt,” and “efficient” sleep became of paramount clinical concern. » Matthew Wolf-Meyer, The Slumbering Masses: Sleep, Medicine, and Modern American Life, 2012, p.38.

On s’éloigne du schéma de prédation (non-rationalisé) tel qu’on le retrouve dans la nature, ce n’est pas non plus le modèle de l’élevage animal ; dans les deux cas, cela suppose d’abattre la bête. Il existe certes des formes d’élevage par extraction — lait, œufs, miel — mais elles s’inscrivent dans une logique d’épuisement, de rentabilité à court terme, avec la mort en bout de chaîne. Un tel modèle a été appliqué — s’applique encore d’ailleurs sur certaines catégories, les étrangers et racisé·e·s notamment.

Mais ce modèle est dépassé, ce qui s’impose c’est la culture : faire pousser de l’humain exploitable, soutenable, découpable sans fin. Prélever sans tuer, maintenir en vie juste ce qu’il faut, rien que le corps et de quoi le faire fonctionner et exécuter les ordres.

La culture de l’être humain ne nie pas la fin de son exploitation, elle l’a prévoit — la retraite. Cette même retraite qui fait office de terre promise du capitalisme, puisqu’elle ne peut être acquise qu’à la condition de s’être durablement enchaîné au régime du travail. Ainsi, l’être humain n’est pas abattu, il est épuisé. C’est son inutilité économique qui signe l’arrêt de son exploitation.

🗘 extraction, consommation, agriculture du vivant exploitable, extraction, consommation 🗘

… arroser, laisser reposer, que ça pousse, que ça fasse des fruits, pour les cueillir, gérer au plus près, la quantité prise, pour ne pas tuer la plante, puis arroser, laisser reposer, que ça pousse…

Si la consommation relève de la spectacularisation de la viande, sa culture (reproduction) s’assimile au végétal — silence, ça pousse.

L’aboutissement : viande cultivée en laboratoire.

« … la même chose que la viande traditionnelle [mais] l’animal n’entre pas dans l’équation »

Le fantasme est là : la même chose que la force de travail mais l’être humain ne rentre pas dans l’équation. Voilà ce que vend l’automatisation généralisée, le mythe qu’elle entend faire proliférer :

elle échouera (encore et encore) à réaliser, mais, comme la prédation dans la nature, elle peut toujours le naturaliser.

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