Casser le livre, refaire le monde

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Lire en cassant le livre, lire comme on marche, dans et par le poème, c’est un re-création du monde à laquelle nous invite Vincent Lafaille dans ce « Il a fallu apprendre à lire dans le noir ».

Vincent Lafaille, Il a fallu apprendre à lire dans le noir, Les presses du réel, Al Dante, 2021, 64p, 10€.

Il a fallu apprendre à lire dans le noir, recueil qu’on lit dans le blanc, celui de la page ; excepté quelques poèmes, les vers se trouvent noyés dans ce blanc de la page, à nous lectrices et lecteurs, de le remplir, de lier les mots, les sonorités, reconstituer les images esquissées dans et par les pointillés de la langue ; pointillisme langagier, de la disposition des vers, le flou – artistique – des images. C’est tout cela que l’on (re)trouve/éprouve à la lecture des poèmes de Vincent Lafaille et que nous allons, ensemble, explorer.

Avant d’aller plus avant dans la fouille, l’exploration de ce poème, disons quelques mots de sa composition, en effet, l’ensemble du recueil répond à une organisation particulière, alternant entre deux types de poèmes, des sortes de lettres, ou des adresses plutôt à l’intention d’une Chère M – ils sont au nombre de 9 ; puis viennent des poèmes numérotés de 1 à 7. L’alternance, tout au long du recueil, entre ces deux poèmes se fait deux par deux. L’ouverture s’opérant par deux poèmes commençant par Chère M, puis les poèmes 1 & 2, puis deux Chères M et ainsi de suite… Composition binaire, deux par deux, on avance par deux, mouvement d’une démarche poétique ; on marche à la lecture du recueil, on esquisse des pas dans et par la lecture, et déjà émerge un autre motif prépondérant de Il a fallu apprendre à lire dans le noir ; la marche.

Chère M,

À la surface, depuis la surface, je tente de t’écrire.

Il y a le mouvement de la rue, les mouvements de la rue, je tente de t’écrire.

Il y a du monde ici, en ce moment, il y a du monde ici et partout, ensemble. Il y a du monde partout, en mouvement, ensemble, et les gestes sont imprévisibles.

p.5

Marcher, (re)créer :

Il est impossible d’évoquer la figure du flâneur en littérature, et plus particulièrement en poésie, sans en passer par le XIXe siècle. Siècle matrice de nos organisations sociales actuelles, lors duquel se sont opérés deux basculements majeurs, avec le devenir médiatique incarné par l’invention de la presse, et le devenir marchand au travers de la structuration du capitalisme moderne – médias et marchandise ; deux faces d’une même pièce. Walter Benjamin a développé la consubstantialité du flâneur avec cet espace devenu essentiellement marchand, le flâneur[1]« Le flâneur fait figure d’éclaireur sur le marché.», «Dans la personne du flâneur l’intelligence se familiarise avec le marché. Elle s’y rend, croyant y faire un tour ; en … Continue reading évolue parmi les marchandises et dans le marché, passant à côté des galeries marchandes qui alors voyaient le jour, projetant la substance capitaliste dans et autour de nos pas. La figure du flâneur, on la trouve également chez Lafaille, même si le terme « flâneur » ou le verbe « flâner » sont absents, les références à la marche et aux pas abondent, parsèment le recueil[2]p. 10, 11, 23, 25, de la page 41 à 45 & p. 52.. Le troisième poème est tout entier dédié à la description de la marche, l’action de marcher. Par là que tout commence :

Alors oui comment ça commence, comment ça marche la marche ; tension puis propulsion, au début ni la jambe gauche ni la jambe droite, le choix n’est pas fait. Un double appui double appui de propulsion, les deux en même temps, parallèles.
(…)
ça ressemble à une chute d’abord, très brève, imperceptible. Et puis un pied, un des deux, un des deux pieds appuie, appuie plus fort que l’autre et c’est parti, du talon ça passe à l’orteil, le gros, et c’est parti c’est lui qui appuie, le gros orteil, c’est lui qui nous lance notre corps, qui nous fait avancer.

pp. 9-10

On notera la binarité qui enveloppe ces deux extraits, le mécanisme de la marche découpé en deux actions, tension / propulsion, gauche ou droite / droite ou gauche / double appui…etc. Mais la marche et les pas esquissés dans Il a fallu apprendre à lire dans le noir ne sont pas admiration et immersion dans le marché, bien au contraire ce sont les « obstacles », les « recoins » [p. 24] que recherche cette figure flâneuse, elle veut se « dissimuler » [p. 24] dans les trous de la ville.

Il tente d’habiter l’espace par fragments
Entre, il ramasse des projectiles il collectionne les munitions

bois pierres bouteilles plastiques feuilles

papiers de tous les grammages de toutes les tailles et de toutes les couleurs

Il aligne les cailloux

Il aligne les déchets

Il aligne tous les bouts de la ville

p. 20

La marche s’opère à rebours de la marche du monde, de la ville hostile. Il s’agira de s’opposer à elle, d’habiter ses marges [fragments], et comme nous le voyons dans l’extrait ci-dessus ce ne sont pas les marchandises de la ville qui se trouvent citées, ce qui ne relève pas de cette sphère plutôt [bois, pierres, feuilles, cailloux], ou ce qui a été consommé, jeté [bouteilles, déchets]. Par ce qui n’appartient pas au monde marchand, ce qui a été consommé et digéré par ce dernier, recréer le monde, la ville.

Cette marche et ces pas qui traversent Il a fallu apprendre à lire dans le noir peuvent également s’interpréter comme une métaphore de la lecture. Cette dernière est elle aussi recréation du monde, d’un monde du moins. L’association entre la marche et la lecture est par ailleurs explicitée dès le quatrième poème.

Il faut casser le livre pour pouvoir commencer la lecture

Un pied devant l’autre

C’est juste

Un pied devant l’autre

Et recommencer

p. 11

Du sens & des sens

Nous pourrions ici faire le parallèle avec ce que l’on nomme l’« arpentage » qui est une méthode de lecture collective, née au XIXe dans les cercles ouvriers. Méthode encore pratiquée aujourd’hui, il s’agit de « casser le livre », d’en déchirer les pages et de les distribuer en vue donc de sa lecture par les membres du groupe.

C’est lent et long

C’est lent ça peut durer longtemps

Ça peut durer longtemps comme ça lentement

p. 28

Au travers de cette lecture-marche, arpentage lecture que nous offre Vincent Lafaille s’esquisse un jeu permanent, et il faut ici s’attarder ici sur la manière dont s’opèrent ces jeux sémantiques, ces allitérations qui parfois émaillent le texte [comme dans l’extrait ci-dessus], procédés scripturaux qui, loin d’être de simples effets de manche, recoupent de véritables enjeux. Ainsi les vers de la page 31 à la 38 sont une véritable exploration du sens, de ses enjeux, de l’impossibilité de la langue à dire, et comment par le maniement de la langue, son mouvement, on parvient à dire l’ineffable ; « penser serait chercher une phrase » [p. 34]. Ou encore la répétition, aux pages 21 & 27, de ce vers :

C’est une image avec beaucoup de bruit

moins le son

Le jeu sur la polysémie de terme « bruit » ; le bruit étant, pour le dire rapidement, le son que nous ne voulons pas entendre. Donc ici, il s’agirait d’une image qu’accompagnerait un désordre auditif. Mais le bruit, appliqué à la photographie, désigne également la dégradation d’une image sous forme de pixels noirs et blancs. Les vers ci-dessus désignent, dans et par cette subtile polysémie, cette association entre l’ouïe et la vue. Un tout qu’enveloppe le poème, nous avons plus loin évoqué les allitérations, il y a également ces blancs qui émaillent la page, des silences : « L’espace est le signe qui sert au silence » [p. 30].

Et avant de nous quitter, revenons au tout début de ce texte consacré à Il aura fallu apprendre à lire dans le noir, nous avions écrit qu’il y avait deux types de poèmes, au nombre de 9 pour les premiers et 7 pour les seconds, et que ces deux types de poèmes se succédaient deux par deux. Il n’aura pas échappé aux esprits méthodiques qu’il est tout à fait impossible de tenir cette composition – 7 et 9 étant des chiffres impairs. En effet, lors de la dernière série, qui clôt donc le recueil, un type de poème suit l’autre. Voici un extrait de l’avant-dernier :

Il construit un abri
Il trouve une forme et lorsqu’il a terminé la forme s’écroule
Il reprend et trouve une autre forme

p. 59

Achèvement du poème, une forme pour chaque poème, on suivra avec attention, le prochain de Vincent Lafaille.

Références

Références
1 « Le flâneur fait figure d’éclaireur sur le marché.», «Dans la personne du flâneur l’intelligence se familiarise avec le marché. Elle s’y rend, croyant y faire un tour ; en fait c’est déjà pour trouver preneur. » Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, 1982.
2 p. 10, 11, 23, 25, de la page 41 à 45 & p. 52.


À propos de

Écrit de tout, tout le temps et par tous les temps, fait aussi des vidéos voir sa chaîne Youtube. A publié, entre autres, Marche-Fontière aux éditions Publie.net,. à commander au format numérique ou papier pour soutenir l'auteur, sa chaîne et le site littéralutte.


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