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temps de consommation de la marchandise-texte :

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Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
Pour en connaître le principe, voir ici.

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La data, c’est le nouveau pétrole — L’expression est répétée, rabâchée doctement. Ça tient de l’évidence, et ce sans même explorer les implications idéologiques d’une telle assertion ; c’est là, la fonction du poncif, mettre d’accord sur tout, donc rien.

Le pétrole est une denrée issue de processus naturels ; les données sont un produit intégralement construit par des dispositifs techniques.

Pourtant, le pétrole, une fois extrait, n’est pas utilisé tel quel ; son usage nécessite du travail humain. Mais il n’en demeure pas moins que la source, elle, se passe de la technique humaine — c’est bien pour cela qu’il s’agit d’une ressource limitée. Contrairement au pétrole, il n’y a pas de données, en elles-mêmes, qui se baladent dans l’air ou dans les tréfonds de quelque puits. C’est avant toute chose un produit fabriqué de toute pièce, par le biais de procédés techniques.

Si les deux produits sont mis ainsi en équivalence c’est avant toute chose sous le sceau de la valeur.

De la même manière que le pétrole est converti en énergie permettant d’alimenter des machines ; les données sont d’abord traitées puis exploitées en vue d’accroître et d’optimiser les processus productifs, logistiques et comportementaux. — voir le Leximatériel.

Ce n’est donc que d’un point de vue — fonctionnel et énergétique — qu’intervient la mise en parallèle de ces deux produits. C’est leur statut commun de valeur, dans le cadre de la production marchande, qui permet l’équivalence.
Mais cette équation : données = valeur n’a pas attendu l’expression : le pétrole, c’est le nouveau pétrole, ni même internet pour exister. Sa source renvoie directement à ce moment, fondateur du capitalisme, où le travail a commencé à exister sous la forme de dépense indifférenciée d’énergie (qu’elle se traduise par du muscle et/ou de la pensée) mesurable par le temps et soumise au rendement — choses explorées précédemment avec Le temps c’est de l’argent ou la logique du record.

Le questionnement ne vise pas tant les données — en tant que telles — ni leur usage, mais plutôt leur mode de production. En effet, au sein de cette organisation spécifique qu’est le capitalisme, les données sont produites avant toute chose comme marchandises, non pour des besoins immédiats, mais pour optimiser l’extraction de survaleur. Pour ne citer que cet exemple : nous avons pu le voir dans le Leximatériel traitant du syntagme « Santé mentale » que ce concept a été forgé sur la base de statistiques ayant trait aux individus qui travaillent ou non, et aux « coûts » que représentent ces individus pour l’État.

Ainsi, la production de ces données est subordonnée aux objectifs structurels d’extraction de la survaleur — en somme au travail. Avec internet, et plus particulièrement le web 2.0, ce ne sont pas les données elles-mêmes qui acquièrent une valeur comparable à celle du pétrole, mais l’extension sans précédent de la mise au travail des pratiques et activités sociales qui sont rendues chiffrables, mesurables donc exploitables au travers de leur médiation technique.

Pour le dire abruptement : le pétrole existait avant même le rapport capitaliste qui le valorise ; la donnée, dans sa configuration donnée-marchandise, elle,n’existe que dans et par ce rapport capitaliste — voir le Leximatériel.

Faire des données numériques l’équivalent des denrées [ou ressources] naturelles— même à des fins pédagogiques — revient non pas simplement à les naturaliser, mais surtout à effacer leur caractère de produit social déterminé, dépendant d’une organisation spécifique du travail, de la technique et de la contrainte.

Que l’on pense aux possibilités d’un web décentralisé, techniquement réalisable ; ce sont bien les conditions sociales et politiques — propriété des infrastructures, centralisation du capital fixe, contrôle étatique et marchand des réseaux — qui empêchent la mise en place et la généralisation d’une telle architecture.

Les données ne sont produites que par le biais de la captation technique de nos faits et gestes sur l’ensemble des infrastructures spécifiques, lesquelles conditionnent l’existence même de ces données et leur usage économique. Les diverses activités humaines — interactions, lectures, visionnage, écritures, réactions, etc. — opérées par le truchement de ces dispositifs techniques spécifiques sont capturables et quantifiables, par conséquent susceptibles d’êtres électionnées, traitées et intégrées dans le procès productif devenant ainsi dispositifs de valorisation, tandis que d’autres demeurent improductives.

La subsomption qui a déjà cours IRL [dans l’espace social non médiatisé numériquement] est élargie et étendue dans et par ce support spécifique qu’est le web 2.0 ; il s’agit de son prolongement dans et par ce support où la moindre activité est exposée à une conversion possible en travail productif.

On pourrait ici objecter qu’à la différence du travailleur, l’utilisateur·ice des plateformes ne vend pas « librement » sa force de travail ; c’est oublier que cette liberté formelle repose sur une contrainte structurelle : l’impossibilité sociale de se passer de ces dispositifs. Le « contrat » d’usage ne fait qu’entériner, sous une forme idéologique, la dépendance réelle.

Certaines activités, ayant cours sur ces plateformes,sont transformées en travail reconnu comme tel par le capital, à condition qu’elles soient quantifiables, intégrables et rentabilisables. Cela recoupe la logique de subsomption (explorée plus haut) cristallisant le caractère éminemment contradictoire du capitalisme. En effet, si dans sa quête infinie de (sur)valeur il s’appuie sur l’exploitation du travail vivant, sa visée est de toujours le réduire d’autant plus — permettant ainsi d’accroître la part de sur-valeur extraite au travailleur — voire de s’en émanciper. Que la machine à valeur puisse tourner d’elle-même, sans dépendre de personne — ce n’est pas que personne ne serait irremplaçable, comme vu précédemment, mais personne ne serait nécessaire.

Cette idée même que l’extraction de la (sur)valeur puisse se passer du procès du travail recoupe l’enjeu de présenter les données (numériques) comme des denrées naturelles, plutôt qu’une forme d’exploitation des activités humaines.

Mais pour établir une telle dynamique de transformation de l’ensemble de l’existence en données chiffrées (et donc en travail), encore fallait-il une infrastructure apte à capter un ensemble toujours plus élargi des activités humaines et les transformer en données.

En effet, l’expression qui nous intéresse ici [la data c’est le nouveau pétrole] a commencé à se formaliser aux alentours de2008 jusqu’à faire figure, aujourd’hui, de poncif Voir le Leximatériel.

C’est là qu’entre en jeu le web 2.0, appellation pouvant elle-même constituer une entrée potentielle pour le Dialectic-tionnaire. Ce Web 2.0 qui a rendu accessible au plus grand nombre des usages du web qui, autrefois, nécessitaient des moyens matériels — serveurs, stockage, etc. — et des compétences techniques — essentiellement le code.

Leximatériel : la data c’est le nouveau pétrole

La première occurrence de l’expression « Les données, c’est le nouveau pétrole » remonte à 2006, lors d’une conférence organisée par l’« Association of National Advertisers conference ». La phrase, qui deviendra assez rapidement un poncif, est alors prononcée par un certain Clive Humby mathématicien britannique, mais surtout « consultant en marketing ». Il est à ce moment connu (et célébré) pour avoir modélisé, en 1994, le système des « cartes de fidélité » — tel que partout standardisé aujourd’hui.

Modélisation nouvelle ayant permis une capture plus accrue des comportements des clients et leur transformation en une somme de données exploitables, mais surtout exploitées par les enseignes de grande distribution en vue d’optimiser l’extraction de survaleur — tant par la force de travail achetée que l’argent dépensé par les clients.

Dans ce contexte, l’usage qui est fait du concept de données est déjà naturalisé, puisque ce dernier ne renvoie pas simplement à une information quelconque, mais n’est mobilisé que pour évoquer un certain type d’informations ou de données ; extraites et interprétées à la seule fin de les valoriser.

Donnée(s), substantif féminin, désigne au moyen âge, « ce qui est donné », le don ou plus précisément l’aumône [1200] — un exemple, parmi d’autres, ici. À partir du XVIIe, le substantif « données » commence à être mobilisé en géométrie, pour désigner une information ou un ensemble d’informations sur lesquelles échafauder un raisonnement — voir Nouveaux éléments de géométrie, 1683. C’est le sens qu’en donne, par ailleurs, le Dictionnaire Universel de Furetière :

Donné, ée, part. pss. & adj.
(…)
Donnez, en Geometrie, sont certains problemes où on donne une disposition de points ou de lignes, sur lesquels il faut faire quelque construction. Il y a un Livre des Donnez d’Euclide, qui est de 90 theoremes.
Antoine Furetière, Dictionnaire Universel, t.1, 1690,p.668.

Cet usage (spécifique) du terme données sera, au cours du XVIIIe siècle réinvesti dans d’autres domaines, non plus seulement la géométrie, mais également la philosophie, comme ici :

J’ai donc pris le parti de m’en tenir au Fait, ou à ce qui paroît l’être : je veux dire à l’influence Physique. Quoique je n’entrevoye aucun rapport entre les deux Substances [corps et âme], je n’ai pas cru pouvoir décider qu’il n’y en ait point du tout: Il faudroit pour cela que je connusse les Sujets où résident les Propriétés dont j’ai les Idées. On ne regardera donc, fi l’on veut, ce que j’ai exposé dans les cinq premiers Chapitres de mon Ouvrage, que comme les Data des Géomètres. L’Analyse ne commence proprement qu’au Chapitre six.
Charles Bonnet,Essai analytique sur les facultés de l’âme,1760, p.XXIII.

Le déplacement méthodologique est ici décisif, et plus particulièrement s’agissant d’un domaine non-matériel — ou métaphysique — à savoir l’âme. Le geste ne consiste tant pas à réduire l’être humain à des données, mais à réduire le discours sur l’être humain à seulement ce qui peut être traité comme données.

À partir de là, c’est la manière même de raisonner qui s’en trouve chamboulée, le raisonnement doit s’appuyer sur des données, ou comme l’écrit Diderot :

Si un homme raisonne mal, c’est qu’il n’a pas les données pour raisonner mieux. Il n’a pas considéré l’objet sous toutes ses faces.
Denis Diderot, « Réflexions sur le livre De l’esprit » [1783-1786], Œuvres de Denis Diderot, t.III, 1798.

Dès lors, pour être reconnu comme rationnel, tout discours doit se fonder sur des données. Elles deviennent prémisses obligatoires à tout débat — qu’il soit « scientifique » ou public. Elles charpentent les imaginaires eux-mêmes ; y compris quand il s’agit d’envisager une organisation sociale autre.

La marche de ce commerce entre les différentes classes, & ses conditions essentielles ne sont point hypothétiques. Quiconque voudra refléchir, verra qu’elles sont fidèlement copiées d’après la nature : mais les données dont on s’est servi, & l’on en a prévenu, ne sont applicables qu’au cas dont il s’agit ici.
Les divers états de prospérité ou de dépérissement d’une Nation agricole offrent une multitude d’autres cas & par conséquent d’autres données dont chacune est le fondement d’un calcul particulier qui lui est propre en toute rigueur.
1788, Physiocratie, ou Constitution naturelle du gouvernement le plus avantageux au genre humain, François Quesnay

Les données constituent le point de départ de la réflexion, elles ne sont plus simplement méthodologie, mais elles structurent le réel même. Les données sont « copiées » d’après la nature ; ainsi elle ne servent pas tant à décrire le réel — ou une partie de ce réel ; elles fondent le réel tel qu’il est appréhendé, par conséquent les décisions politiques et donc l’éventail des possibles.

Pour autant, les données sont explicitement qualifiées de particulières— ne s’appliquant qu’à un cas. Assertion qui ne remet pas en cause leur primauté ; la logique est simplement étendue à l’infini. Il devient donc nécessaire, pour chaque cas particulier, de calculer des données qui lui sont propres.

Nous n’en sommes plus à la donnée géométrique, synonyme d’information. La perception même du monde est assujettie à des données, le monde et le réel ne deviennent pensables que par le biais de l’accumulation de données.

Cette manière d’appréhender le raisonnement même, ne se résume pas à des débats de philosophes, elle irrigue au niveau même de ces entités en cours de formation, à savoir les États. Ces derniers se structurent en amassant des données — statut social des individus, activités, revenus, possessions, etc. Dès la constitution des États, leurs représentants n’ont pensé, n’ont organisé leurs actions et n’ont duré — jusqu’à aujourd’hui — que par le biais de la mise en place de catégorisations et de comptabilités.1 L’impôt, et la recherche de liquidités pour le fonctionnement et la perpétuation de l’État, jouant à ce titre un rôle primordial — voir le Leximatériel « Nos impôts ».

Ainsi les civilisations ne sont plus seulement appréhendées au travers d’une histoire, mais d’une collection de données— « … nous saisirons toutes les données possibles pour indiquer par quelles transformations successives la civilisation est arrivée jusqu’ici. » [1766, Affiches d’Austrasie : feuille hebdomadaire]

Ce geste se consolide au XIXe siècle avec l’avènement de l’organisation sociale capitaliste et les implications de cette dernière. En effet, le travail (abstrait) exige l’indifférenciation des activités humaines, qui sont alors recoupées sous des unités communes, l’extraction de la survaleur suppose la prévisibilité des comportements et la production de marchandises requiert des conduites compatibles avec leur circulation. L’ensemble, pour fonctionner, nécessite : mesure, comptabilité, donc données. Ainsi les données ne sont pas un simple accompagnement technique du capitalisme, mais la condition même de sa stabilité.

Par ailleurs, ce procès de production affecte l’élaboration même de ces données. Celles-ci ne sont plus tant produites pour décrire le réel qu’en vue d’agir sur lui : améliorer les conditions de production, accroître le rendement de la force de travail, optimiser l’exploitation des denrées.

Le déplacement de la fonction des données est ici décisif. Elles ne visent plus l’exactitude descriptive, mais la lisibilité statistique du monde — social, notamment. Ce qui est recherché n’est pas une vérité quelconque, mais la stabilité. Cette dernière étant nécessaire dans la mesure où le pouvoir ne repose plus sur une coercition explicite, mais elle est mise en œuvre par le contrôle des populations.

Dans cette perspective, l’usage et la production même de données visent essentiellement à dégager des moyennes, et par-là même produire des normes. Le processus de standardisation, qui subsume l’ensemble de l’organisation sociale, est répercuté sur l’être humain. Il ne manque dès lors plus qu’un opérateur pour concrétiser tout cela ; il aura pour nom Adolphe Quetelet. Ce mathématicien et astronome belge, cherchera à appliquer des modèles physiques et astronomiques au monde social, débouchant, selon ses termes, sur une « physique sociale » :

Ces lois, par la manière même dont on les a déterminées, ne présentent plus rien d’individuel et par conséquent, on ne saurait les appliquer aux individus que dans de certaines limites. Toutes les applications qu’on voudrait en faire à un homme en particulier seraient essentiellement fausses; de même que si l’on prétendait déterminer l’époque à laquelle une personne doit mourir, en faisant usage des tables de mortalité.
Adolphe Quetelet, Sur l’homme et le développement de ses facultés. Ou essai de physique sociale, livre 1, 1835, p.14.

Les « lois » ne s’appliquent donc pas aux individus, leur dévoilement doit mener à dégager ce que nomme Quetelet l’« homme moyen », à savoir l’homme tel que le fait entrevoir la compilation de données. Cet « homme moyen » qui, à l’instar des fameuses« lois sociales », ne recoupe aucun individu en particulier, pour autant cet « homme moyen » se trouve pris en compte pour agir sur le réel, affectant par-là même les individus, dans leurs particularités.

Pour le dire rapidement, ce que fait ici Quetelet, c’est généraliser l’abstraction, appliquer l’abstraction capitaliste à l’être humain en tant que tel, et ce par le biais de données statistiques. Chez Quetelet tout peut (potentiellement) se prêter à la mesure, si tant est que l’on dispose de données. Les données se muent en synonymes de faits,sans que ne soient interrogées la notion de données— parallèle plus d’actualité que jamais, il n’y qu’à scruter les définitions successives du termes données dans le dictionnaire de l’Académie française, si en 1878 et 1935 le terme désignait « le point sur lequel se fonde un raisonnement », en 2024, il devient synonyme de « fait ou principe indiscuté ».

Ainsi les données ne sont plus simplement le nouveau pétrole, mais (supposément) la seule forme de savoir dont nous devrions disposer, en régime capitaliste.

1 Voir Ian Hacking, « Public amateurs, secret bureaucrats », The taming of chance, Cambridge University Press, 1990, pp.16-26.

L’accessibilité des usages du web a eu un prix ; celui d’une part d’augmenter significativement le nombre de données disponibles — puisque l’ensemble des usages du web 2.0 génèrent des données exploitables et valorisables. D’autre part, cela a mené à une la prolétarisation plus accrue des usages, jusqu’à une perte de tout savoir lié à la technologie numérique, celle-ci devenant d’autant plus assimilée à une sorte de pensée magique, et plus particulièrement auprès du grand public.

C’est dans ce moment — où l’infrastructure de l’exploitation devient omniprésente tout en la rendant invisible— que prolifèrent les fables explicatives. Quand le procès du travail devient opaque, la domination ne peut plus être pensée qu’en récit : non plus comme rapport social, mais comme pouvoir extérieur.

De là, opère la fameuse association entre magie et technique — cette dernière n’a d’ailleurs pas attendu le web 2.0. Dès les années 1970 l’industrie culturelle a fondé l’archétype du hacker — cet·te informaticien·ne [le ou la nerd]capable de résoudre n’importe quel problème par un simple pianotage de clavier, comme s’il s’agissait là d’une opération magique. Mais c’est plus particulièrement le courant littéraire cyberpunk1 qui la cristallise ; nombre de ces productions vont transposer la figure du mage (archétype de l’heroic fantasy)à celle du hacker— ou plus généralement du technicien. Si le premier utilisait de la magie pour soigner, combattre ou résoudre quelques problèmes, le second effectuera de telles opérations en mobilisant ses compétences techniques et sa maîtrise des réseaux.

Que ce déplacement prenne cette forme dans l’imaginaire cyberpunk n’a rien d’anecdotique. Il signale la manière dont, lorsque la valorisation se déploie comme infrastructure totale, elle cesse d’apparaître comme capitalisme pour se donner comme monde.

On pensera notamment au roman de William Gibson Neuromancer[1984] qui reprend la figure du nécromancien en en faisant une sorte de mage des réseaux, le neuromancien qui ne contrôle non plus les morts ou les esprits — préfixe, nécro désignant le mort — mais les données, et plus particulièrement les consciences numérisées et les esprits informatiques.

Ce n’est pas un hasard si des théories prétendument critiques se sont emparées de l’imaginaire cyberpunk, en introduisant le néologisme « techno-féodalisme ».2 Ce « concept » qui prétend décrire l’organisation sociale actuelle, en actant la mort du capitalisme, remplacé par une soi-disant féodalité nouvelle (numérique). Il nomme, sous forme de fable, l’expérience d’une domination devenue infrastructure, alors même qu’elle reste un moment du capital — et non sa sortie.

Un tel imaginaire ne traduit non pas tant une incompréhension des enjeux impliqués par la question des données, mais bien plutôt une compréhension (et donc une critique ) tronquée du capitalisme. Comme vu plus haut, l’objet même du capital est de se passer, in fine, du travail vivant dans sa quête (infinie) de valorisation de la valeur. Ainsi, le fait qu’il ne produise plus rien (en apparence) et qu’il se contente d’exploiter sans procès du travail en tant que tel, n’acte en aucun cas la fin du capitalisme, mais en constitue plutôt un stade supérieur.

Cette non-compréhension fondamentale du capitalisme — et plus particulièrement du rôle qu’y joue le travail (abstrait) — engendre un type de lecture mystifiante (voire mythologique) du capitalisme : données naturalisées, appréhendées comme denrées naturelles, capital personnifié, domination pensée comme extérieure au rapport capitaliste.

Les discours sur le « technoféodalisme » relèvent de cette mystification : ils substituent à l’analyse des rapports sociaux une fable politique où la domination est pensée comme extérieure au capitalisme. Ce déplacement neutralise la critique en occultant le rôle central du travail et de la valorisation dans les formes contemporaines de domination.

1 Il est nécessaire de distinguer le cyberpunk en tant que « courant littéraire » de la licence cyberpunk 2020 publié aux éditions R. Talsorian Games, puis récemment adaptée en jeu-vidéo sous le nom Cyberpunk 2077 par le studio polonais CD Projekt — celui-là même qui a publié quelques années auparavant le jeu-vidéo The Witcher adapté d’un roman médiéval-fantastique.

2 Cédric Durant évoque explicitement cet « emprunt » à la littérature Cyberpunk. Voir Cédric Durand, « introduction », Techno-fédoalisme. Critique de l’économie numérique [sic], La découverte, coll. Zones, 2020.

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