Contre Lordon

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Loin de toute querelle de chapelle ou de narcissisme des petites différences, les critiques que formule Benoît Bohy-Bunel à l’encontre de Lordon et de toute une frange de la dite gauche radicale relèvent d’enjeux d’importance, d’enjeux cruciaux si l’on veut réellement sortir du capitalisme.

Benoît Bohy-Bunel, Contre Lordon, Anticapitalisme tronqué et spinozisme dans l’œuvre de Frédéric Lordon, Crise et critique, 218p, 12€

Devenu omniprésent dans le paysage de la dite gauche radicale, le nom de Frédéric Lordon est assez connu de toutes et de tous pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en faire ici la présentation. Économiste de formation, d’abord sollicité par divers médias pour son expertise économique au fil des crises, notamment celle de 2008, il a opéré au fil des années une sorte de transition, revendiquant une position à la croisée de la sociologie et de la philosophie.

On pourrait s’interroger sur l’intérêt, aujourd’hui, de porter une critique radicale à l’encontre de Frédéric Lordon ? Certain·es objecteraient qu’en ces temps il serait plus pertinent de s’attaquer à des figures considérées comme plus réactionnaires. Une telle interrogation manquerait l’essentiel, car pour combattre le plus efficacement possible le fascisme et l’autoritarisme ambiants, il faut d’abord et avant tout les traquer au sein de son « propre camp politique », ou ce qui semble l’être au premier abord. Loin de relever de simples querelles de chapelles ce sont des enjeux éminemment cruciaux que recoupe Contre Lordon de Benoît Bohy-Bunel dont un avant-goût avait déjà été livré dans le n°3 de la revue Jaggernaut.

Avant de nous plonger dans cette mise à l’épreuve de la pensée lordonienne, il nous faut dire quelques mots de l’ouvrage. Loin d’être un de ces livres politiques opaques, par la composition de l’ouvrage et son écriture limpide, Benoît Bohy-Bunel, parvient à décrypter la « pensée » lordonienne. On notera l’attention portée à la fois aux interventions médiatique de Lordon, mais également ses ouvrages théoriques ; de Jusqu’à quand ? [Raisons d’agir, 2008] à Vivre Sans ? [La Fabrique 2019] en passant par La société des affects [Le Seuil, 2013], c’est l’ensemble de la production lordonienne qui est passée au crible d’une analyse exigeante. L’objectif étant d’en discerner les idées, les mouvements, les contradictions – qui sont loin d’être de simples « évolutions » comme nous le verrons. En effet, la démarche de Benoît Bohy-Bunel, loin de tout effet de manche, éloignée de toute radicalité d’apparat, vise avant tout à replacer la critique sur ses pieds historicistes ; il y a un souci des concepts, des pensées, en les remettre dans leur contexte social et historique.

Précisons également qu’il n’est pas simplement question de Frédéric Lordon dans cet ouvrage, la critique porte plus loin, elle vise à dénoncer une critique tronquée du capitalisme qui, loin de nous amener vers une sortie du capitalisme ou son annihilation, prône un aménagement systémique ; un altercapitalisme. À suivre la voie de Lordon & compagnie, ce ne sont pas les sentiers de l’émancipation que nous parcourrons, mais bien plutôt ceux d’une marche vers l’autoritarisme le plus périlleux. Ces errements n’ont pas manqué par le passé, un rapide coup d’œil sur l’histoire suffit pour s’en convaincre, il s’agirait de ne pas les reproduire, en cela ce Contre Lordon constitue un apport non-négligeable.

Le fait qu[e Lordon] pense lui-même rester « cohérent » dans sa démarche en dit long sur les confusions inconscientes d’une certaine gauche alterpcapitaliste. Lordon s’impose ici comme révélateur, comme symptôme d’une situation plus générale.

p. 157-158

Dans cette visée, Benoît Bohy-Bunel articule l’ouvrage en trois temps ; d’abord en scrutant de près les positions ambiguës voire confusionnistes de Lordon – tant sur le plan médiatique que théorique –, le second chapitre est consacré à l’usage que fait Lordon de Spinoza, quant à la dernière, et c’est bien celle qui nous intéressera plus particulièrement ici, c’est la manière dont Bohy-Bunel nous montre : un projet politique lordonien assez précis, autoritaire, populiste, nationaliste et travailliste. 

Anhistoricismes et naturalisations chroniques

La principale faille de la pensée lordonienne porte sur son anhistoricisme chronique. En effet, tout au long de l’ouvrage Benoît Bohy-Bunel n’a de cesse de pointer les usages anachroniques, décontextualisés de certains concepts, et plus particulièrement en ce qui concerne la critique du capitalisme. Qu’il s’agisse de l’usage que fait Lordon de la pensée de Spinoza, de la manière dont Lordon appréhende des concepts aussi fondamentaux que le travail, la marchandise, la valeur, l’État ou l’argent ; on retrouve encore et toujours chez Lordon une approche anhistorique, détachée des conditions sociales et historiques.

En mettant de côté ces contextualisations, en n’opérant pas une démarche historiciste, pour le dire rapidement, « ce sont toutes les catégories de base du capitalisme qui sont bien naturalisées (marchandise, valeur, travail, argent) »[p.123]. Par « naturaliser », Bohy-Bunel entend le fait que ces catégories, qui relèvent essentiellement du capitalisme moderne et lui sont spécifiques, se trouvent considérées comme inhérentes à toute organisation sociale. Prenons l’exemple de la catégorie travail ; dans le sens que nous lui donnons aujourd’hui, le travail n’a pas existé de tout temps. Elle est historiquement située. Des activités aussi diverses que faire du pain, cultiver un champ ou moudre du grain n’ont pas toujours été recoupées dans et par cette catégorie de travail. C’est bien parce que l’ensemble de ces activités ont été ainsi subsumées sous cette catégorie : travail que l’on peut mesurer la valeur d’échange des marchandises à l’aune du temps nécessaire à leur production. Valeur d’échange qui, dans sa forme phénoménale, renvoie à l’argent. Manquer une définition stricte et historiquement déterminée des catégories de base du capitalisme, revient à formuler une critique inopérante du capitalisme, et plus encore à faire de celui-ci le seul horizon possible de toute société.

 De telles reconstructions conceptuelles invisibilisent finalement la barbarie absolue de la genèse historique du capitalisme. (…) La domination capitaliste suppose des expropriations barbares, se développe au fil des meurtres de masse coloniaux, signifie la chosification amorale des femmes, des « fous », des prolétaires, ainsi que la réduction de l’être-ressource des vivants non-humains.

p. 111

Travaillisme, personnification et dérive autoritaire

En omettant – sciemment ou non – de replacer ces catégories de base du capitalisme dans leur contexte historique, en les naturalisant, Lordon en vient à projeter « la valeur économique sur le tout de l’existant, sur toutes les « productions » psychiques ou physiques humaines »[p.123] – en témoigne la manière dont il envisage le « salaire à vie » de Bernard Friot. Ainsi Lordon considère que toute activité pourrait être considérée comme une contribution sociale et donc être rémunérée[1]Voir F.Lordon, Vivre sans ?, La Fabrique; 2019, p.229. ; logique qui tend à soumettre « tous les aspects de la vie (…) à l’évaluation marchande, même les aspects conviviaux. »[p.124]. Loin de prôner une sortie effective et définitive du capitalisme, il s’agirait bien au contraire de l’étendre à tous les aspects de la vie, puisque tout serait médiatisé par l’abstraction marchande ; des impératifs de rentabilité pourraient ainsi s’appliquer à toutes les interactions sociales possibles dans et par le système qu’envisage Frédéric Lordon.

[Le position de Lordon] débouche de façon assez cohérente sur la validation de l’autoritarisme et du travaillisme friotiens : le salaire à vie, fondé sur des institutions et un État national centralisés, correspondra assez bien à un tel logiciel altercapitaliste. Ici encore, le capitalisme est associé au marché et à la propriété privée, tandis que le productivisme et la valorisation économique restent non critiquées.

p. 141

Dans le modèle de société prôné par Lordon – auquel il faut joindre Bernard Friot – la « mise au travail » de l’ensemble de la société resterait donc d’actualité. Ne saisissant pas l’enjeu que représente le concept de travail (notamment) et les bouleversements qu’il a pu opérer sur nos organisations sociales, Lordon ne mesure pas la violence de ce travail, violence qui ne se réduit pas aux conditions de travail, ni à l’aliénation salariale, comme le note Benoît Bohy-Bunel : « il n’évoque presque jamais les personnes tout simplement exclues du marché du travail, les précaires, les personnes devenues « superflues »…»[p.147]. Et ce ne sont pas les seules personnes que la rhétorique lordonienne exclut, il faut y joindre les personnes racisées, de celles qui subissent la violence patriarcale ou cissexiste ; d’autant plus que cette rhétorique se situe bien loin de toute revendication internationaliste et reste empêtrée dans un cadre exclusivement franco-français.

N’oublions pas également la propension qu’a Lordon – dans ses interventions médiatiques notamment – à personnifier la domination, il va ainsi évoquer un Macron, la figure du banquier ou encore celle du trader, du patron ; cette rhétorique n’est pas sans poser problème et ce de plusieurs points de vue. Dans le cadre d’une critique radicale du capitalisme ce ne sont pas les individus qui sont en cause, plutôt le système (en l’occurrence capitaliste ici) dans lequel ils évoluent. Ainsi ne s’agit-il pas simplement de remplacer ces individus par d’autres pour solutionner le problème, mais bien plutôt remettre en cause «une synthèse sociale à la fois totalisante et dissociatrice, qui conditionne tous les individus, au quotidien. »[pp.162,163]. L’usage de cette personnification de la domination recouvre un enjeu pour Lordon ; celui de la préservation des institutions, de l’État – qu’il défend par ailleurs dans La condition anarchique et Vivre sans ?. L’idéal pour Lordon étant que des « sages » soient à la tête de ces institutions à même de gérer (gouverner?) la « plèbe ». Car c’est là où se révèle la dimension éminemment populiste de la pensée lordonienne ; celle de l’assimilation de ce qu’il nomme les « masses » à « une servitude passionnelle indépassable »[p.167], Benoît Bohy-Bunel de noter également avec à-propos :

[Lordon] s’exclut lui-même systématiquement de la « multitude » (…), puisqu’il la mobilise toujours, dans ses textes, comme un hypostase extérieure à lui, qui ne le concerne que comme objet d’étude : Lordon ne dit jamais « nous, la multitude « , comme s’il l’appréhendait de l’extérieur, de son point de vue d’expert distancié et rationnel.

p. 167

Le mépris évoqué plus haut se prolonge dans la manière qu’a Lordon d’envisager une société soi-disant post-capitaliste ; assumant le fait que perdurera la catégorie « travail » ainsi que la division du travail. Se préoccupant, au sein de cette société dite post-capitaliste, des moyens de la mise au travail des individus. Ainsi faudra-t-il pour Lordon (et Bernard Friot) envisager une forme de coercition nécessaire afin de mettre les gens au travail, malgré le salaire à vie. Ainsi surgit la question vitale pour Lordon dans la société « postcapitaliste » qu’il envisage ; qui va vider les poubelles ?

Nous voici renvoyé·es à la division du travail, à une élite intellectuelle d’un côté, aux forçats de l’autre ; « Avec Lordon et Friot, l’assignation autoritaire est préservée, et le travailleur intellectuel spécialisé continue de revendiquer sa supériorité insupportable »[p.211] ; ainsi se dévoilent, au travers de cet essai, les positions réelles que dissimule le spectacle permanent d’une radicalité de surface.

Bonus, le cas Spinoza :

Concernant Spinoza, Bohy-Bunel prône un dépassement du Spinoza des lumières, par Spinoza et les lumières, geste dialectique par excellence s’il en est[2]« … si l’on radicalisait l’exigence spinozienne de démystification, cela induirait le nécessaire auto-dépassement de la rationalité spinoziste dogmatique » p. 51. Pourtant, ce geste nécessaire, Lordon ne l’opère pas, et use des concepts spinozistes sans contextualisation, sans scruter, ni se soucier du contexte historique et social dans lequel ont été produits ces concepts et de leur inadéquation avec le contexte social et politique actuel.

Il ne s’agit pas de dénoncer, anachroniquement, le manque de radicalité de la philosophie de Spinoza. On peut seulement constater que la pensée de Spinoza ne fournit pas le cadre théorique le plus adapté pour critiquer de façon conséquente et radicale la modernité capitaliste.

p. 58

Le philosophe hollandais ayant évolué dans « un capitalisme hollandais essentiellement commercial et financier » n’avait pas les éléments à disposition pour saisir la manière dont l’argent devient une forme tautologique, qu’explicite Karl Marx dans le capital au travers du A-M-A’ [pour Argent – Marchandise – Argent prime] ; à savoir que l’argent devient une fin en soi. Spinoza n’ayant pas assisté à une telle évolution de la fonction de l’argent dans le capitalisme moderne, ne formulera pas une critique de l’argent, mais de son usage dans L’Éthique[3]Baruch Spinoza, Éthique, Appendice, chapitres XXVIII et XXIX.. Lordon va user de ce même passage de l’Éthique au sujet de l’argent sagement dépensé de manière positive, appliquant à la lettre le passage, sans contextualiser les enjeux que recoupait l’argent au temps de Spinoza et au nôtre.

Références

Références
1 Voir F.Lordon, Vivre sans ?, La Fabrique; 2019, p.229.
2 « … si l’on radicalisait l’exigence spinozienne de démystification, cela induirait le nécessaire auto-dépassement de la rationalité spinoziste dogmatique » p. 51
3 Baruch Spinoza, Éthique, Appendice, chapitres XXVIII et XXIX.


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Écrit de tout, tout le temps et par tous les temps, fait aussi des vidéos voir sa chaîne Youtube. A publié, entre autres, Marche-Fontière aux éditions Publie.net,. à commander au format numérique ou papier pour soutenir l'auteur, sa chaîne et le site littéralutte.


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