couv' Koma Kapital

Déployer les violences sociales

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Riche, dense et expansif, Koma Kapital détonne et dénote dans un univers éditorial où le plat de l’écrit domine, où la poésie se fait vide de toute substance. A.C Hello remue tout cela.

A.C Hello, Koma Kapital, Les Presses du réel, coll. Al Dante, 2021, 112p., 12€.


Pour qui lit Litteralutte, A.C Hello ne doit pas être un nom inconnu, nous avons évoqué sa poésie avec Chambre froide œuvre collective où poème et performance photographique s’entremêlent.

En mars dernier, est paru son dernier recueil Koma Kapital du côté des éditions Les Presses du réel dans la collection Al Dante. Septième publication, tous supports confondus, de l’autrice ; recueil dense et riche dont je vous propose l’exploration.

Montage de violences

Ça commence au passé et s’achève au présent Koma Kapital ; ça commence et se finit avec elle, ce « je », « debout » qui se remet « debout » après la douleur, les douleurs et la « dissolution » de tout, « mémoire, identité, structure » ; après l’amnésie, l’hôpital, le retour. Comment revenir au monde qui a provoqué ces souffrances et ces troubles ? Revenir au « travail » avec toutes les douleurs que cela comporte, revenir à cette existence normée, à la violence banalisée.

moi la violence, moi la violence du choc, moi le choc, moi le choc des foutus de nous, de nous moi la violence des foutus, des foutus le moi de la violence, du choc les nous du foutu, du foutu les mensonges des vendus, des vendus la violence des foutus furieux

p.17

Au travers de ce « je » les violences nous sont données à voir/éprouver. En six parties ou six cercles d’un enfer certain, Koma Kapital trace un parcours. Opérant un montage de différents poèmes parus ces dernières années dans des revues telles que le Pli ou If (entre autres), A.C Hello compose une œuvre mouvante, changeante, avec pour ligne de mire les violences qui parsèment notre mode de vivre. À mesure que l’on progresse dans ces cercles – vers la sortie ? Y a-t-il une issue ? – nous assistons, nous lecteur·ices, à la (re)composition d’un fil narratif, les contours d’un parcours se dégagent, celui de ce « je », cette femme et l’oppression « validiste »[1]Discrimination ou préjugé à l’encontre de personnes vivant un handicap. à laquelle elle fera face tout au long des pages. Oppression d’une organisation sociale qui n’accepte, ni ne tient compte des plus démuni·es, celles te ceux qui ne peuvent suivre les cadences « infernales » imposées. Monde qui tend vers le contrôle, la domestication des corps et des esprits, qui ne vous donne d’autre choix que l’adaptation ou la mort. C’est ce rapport dont se saisit A.C Hello : tension entre des individus et les « normes sociales » qui leur sont imposées – société articulée autour du travail du capacitisme ou du validisme et de la violence patriarcale. Comment (sur)vivre, continuer d’exister, à sa manière, malgré ce pouvoir qui comprime nos manières d’être. Koma Kapital saisit à bras le texte les souffrances et les douleurs qui résultent de cette aporie : être autre que ce qu’on voudrait nous obliger à être.

moi le million par tous les trous s’enfuyant, moi le million s’enfuyant, le tout partout du million convulsif, la totalité du tout partout giclé du million, le million des coins de rue, le souffle du million livide, les jambes du million blanc et sportif, l’opinion du million domestiqué sur le million servile, le million stable et convenable qui stimulait le marché-million, le marché million qui voulait voir dégénérer les hommes par millions, la grande paix conviviale des millions sans pitié qui usaient des million de cadavres, les détenteurs du million qui jouissaient du million de perdants, la mauvaise mémoire

p.17

Au travers de ces six parties, six cercles de la répression sociale plusieurs angles de vues – de manières d’éprouver – sont articulés, ces violences ordinaires, nous y sommes né·es et y avons crû on ne les remarque même plus, elles nous sont devenues banales. L’écriture changeante et mouvante d’A.C Hello la remet dans son anomalie. Pas tant mouvement de l’écrit, ici, que mouvance de l’écriture. Koma Kapital, kaléidoscope des violences.

Mouvance de l’écriture

Koma Kapital est fascinant d’abord par son écriture et sa composition, pas d’uniformité ; constante variation, écriture mouvante et changeante, d’une partie à l’autre ; A.C Hello opère des pas de côté. Sa manière s’adaptant aux situations, aux matières données à lire.

Compacité de l’errance

Les deux premiers poèmes[[« Dissolution <del>structure mémoire identité</del> » et « La persistance du choc »]] du recueil sont tissés d’une maille serrée, écriture dense, visible au premier coup d’œil par la mise en page : succession de blocs textuels. Compacité de l’écrit qu’expriment les séries de juxtapositions[2]Série de phrases mises côte à côte sans liaison, une virgule les séparant., succession de virgules relançant sans cesse le discours, il s’agit de s’y perdre, dans le poème, se perdre en compagnie du « je », cette femme, dans et par l’écriture se matérialise la « dissolution » de tout et le « choc ».

Altération qui trouble les repères :

Je ne sais pas si ce fut à partir d’un jour précis, si ce fut sur plusieurs jours ou plusieurs mois, je crois que c’était en hiver mais rien n’est moins sûr, je me remettais lentement debout, j’appelais ma mère, c’était peut-être en été, les gens s’enfuyaient se jetaient les uns sur les autres puis se noyaient en grand nombre, avant que j’aie pu comprendre les raisons de leur gros bouillonnement…

p.9

Altération qui trouble les perceptions :

je m’étais remise debout au milieu des coquelicots et des tilleuls, quoiqu’il s’agissait plus probablement d’une herbe jaune jonchée de saloperies, j’étais persuadée que je me trompais encore,

p.9

Altération advenue par les violences subies :

le vent me violait sous le ciel bleu, je dégueulais de la viande, ça s’était sûrement produit dans cette rue pleine de boue où l’on m’avait jetée, cette rue que flanquaient de gros garçons qui rêvaient de victoire et d’écrasement, souvent il n’y avait personne, bien souvent il n’y avait personne maintenant que je m’en souviens, et j’appelais souvent ma mère (…) il y a même plusieurs décennies, ma mère pensait que j’étais morte,

p.9

Altération qui se poursuit et « persiste » à la sortie de l’hôpital, le «je» au-dehors, elle exposée dans une sorte de délire qui se présente à nous tel un miroir déformé par l’écrit et dont on peut suivre les courbures et les ondulations pour reconstituer un certain réel, miroir déformant non-dénué d’humour caustique.

[Il] m’offrait plusieurs pintes de bière, insistant de façon menaçante pour toutes les payer. Peut-être croyait-il que j’étais seule. Bien évidemment que je n’étais pas seule, j’avais couché avec tout un tas de types flous, qui ahanaient des Oh c’est bon ça, mais depuis j’étais passée à des activités plus sédatives comme l’observation pacifique du monde et je n’étais plus jamais seule…

p.39

Fluide du réel

À cette écriture compacte usant du passé simple et de l’imparfait, retraçant la chute puis le rétablissement (précaire) de ce « je », vient le présent, le retour effectif – sans rien d’affectif – à ce que l’on nomme sottement « la vie active » – comme si en dehors du travail, nous étions condamné·es à la passivité. Au présent, la psyché du « je » rétablie, l’écrit se meut différemment, il ne sera plus question de compacité, c’est un autre régime de violence qui nous est restitué. Violence crue et sans ambage, celle du travail qui se signale dès le premier vers du troisième cercle (ou troisième poème) : « Le jour sale traverse les façades de verre fumé »[p.41]

Après l’écriture dense et compacte qui avance par blocs textuels, advient la finesse de l’écrit, matérialisée par ce vers, la métaphore du « jour sale » traversant la « façade » d’un de ces bâtiments que l’on ne connaît que trop bien et qui abrite bureaux et open-spaces. Un seul vers suffit à lier la violence du dehors, de la rue subie (dans le poème précédent) à ce qui va advenir, la répression du travail et son oppression managériale.

Véritable caméléon scriptural, A.C Hello sait user de différents procédés scripturaux pour rendre au mieux les diverses violences et leur intensité. Et ici l’on se focalisera sur celles du monde du travail, parfois dépeint de manière caricaturale, mais tout ça est rattrapé, compensé par la composition d’A.C Hello, la manière dont elle capte les détails, développe et déploie la violence coagulée dans les choses les plus anodines qui nous entourent ; qu’il s’agisse d’un jean « artificiellement vieilli par le sable à haute pression des prisons du textiles»[p.53] ou de noix de cajou.

J’ai la brusque vision d’une vieille (…) qui brise la coque dure des noix. Le liquide corrosif présent dans la coque des noix inflige à ses mains des blessures permanentes.

p.64

Écriture qui sait également rire (jaune), ainsi les poèmes se trouvent émaillés de « notifications » ; titres d’articles invasifs qui envahissent nos téléphones dits intelligents.

Le silence s’aggrave. Dans cette paix mortelle, rien ne sort sauf le vertige. Mes collègues sont un élargissement de moi-même. Je me traîne dans leurs corps, assise derrière leurs yeux. Je me souviens d’avoir flotté des jours, ds semaines, aux aguets, en suspens, mes souvenirs devenus blancs et obliques. (…)

Ma poche vibre. Je reçois une notification

ACTUALITÉ : « IL PENSE VOIR UN PONEY DANS LE RUE, S’APPROCHE POUR LE CARESSER & A LE CHOC DE SA VIE. C’EST EN RÉALITÉ UN DOGUE ALLEMAND.»

p.52

Riche, dense et expansif, Koma Kapital détonne et dénote dans un univers éditorial où le plat de l’écrit domine, où la poésie se fait vide de toute substance. A.C Hello remue tout cela.

Références

Références
1 Discrimination ou préjugé à l’encontre de personnes vivant un handicap.
2 Série de phrases mises côte à côte sans liaison, une virgule les séparant.


À propos de

Écrit de tout, tout le temps et par tous les temps, fait aussi des vidéos voir sa chaîne Youtube. A publié, entre autres, Marche-Fontière aux éditions Publie.net,. à commander au format numérique au papier pour soutenir l'auteur, sa chaîne et le site littéralutte".


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