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Un travail à dimension humaine. C’est pas que le rendement et la vente qui comptent. On est à l’écoute des gens. C’est ça le monde associatif / du service public / de l’économie sociale et solidaire — On peut se moquer de telles assertions, en déployer le caractère naïf — et on ne s’en privera pas. On aurait tort pourtant de ne pas prendre ces déclarations pour ce qu’elles sont : prise de conscience (même minime) de la violence du monde marchand, le désir, aussi, de ne pas y prendre part — ou le moins possible.
On n’en veut pas (ou plus) de la concurrence et la productivité généralisées ; pourtant la nécessité du travail persiste, on y est enchaîné·e — faut bien bouffer, non ?
Celles et ceux qui n’ont pas les exigences de l’ordre marchand, n’ont pas totalement aligné leurs existences sur ces injonctions, seront immanquablement condamné·e·s à l’aporie permanente : d’un côté, refus de l’exploitation (la sienne et celle des autres), de l’autre la nécessité de prolonger son existence.
La question de la survie se fait double : prolonger son existence — matériellement, rendre ce monde vivable, donc acceptable. Investir dès lors le travail (obligatoire) de valeurs morales ; non par ruse ou mensonge, mais poussé structurellement à opérer cette gymnastique. Sinon comment y revenir, jour après jour, à l’exploitation ?
Ces travaux supposément non calqués sur les exigences du marché sont, le plus souvent, comme « d’utilité sociale ». Cette expression convenue n’est que la forme idéologique prise par le rendement, lorsque celui-ci s’applique sur la ressource humaine et ne peut plus se dire comme tel. Elle fixe les bornes de l’action tolérée — utile au maintien de l’ordre, parce qu’inintelligible en dehors de lui.
… enfants et adultes qu’on modèle selon les exigences de l’exploitation présente ou future ; ces corps que l’on soigne pour qu’ils y reviennent, au plus vite, au boulot ; et même ces marchandises « éthiques » que l’on produit (avec moins d’exploitation) à qui sont-elles destinées, in fine ? Et que dire de ces contenus médiatiques politisés, soi-disant émancipateurs ?
Tout cela ne reconduit-il pas les logiques d’exploitation ? D’abord vis-à-vis de soi — salaire, tâches, efficacité, rendement — et de cette dimension « humaine ». Ces discours ne sont, en définitive, que le pendant du discours néo-libéral entrepreneurial ; le mythe de l’indépendance et de la naturalisation du mérite et de la réussite remplacé par les discours sur l’entraide, la solidarité, don de soi, soin, passation (éducative, culturelle)…etc.
Deux discours opposés, en apparence. Un même objectif, donner du sens à son exploitation. Deux manières d’habiter ce monde et de survivre à la domination du capitalisme et de sa généralisée. Deux stratégies produites structurellement.
Non pas seulement utiles pour le marché, mais nécessaires à sa perpétuation ; l’anthropophagie déclarée, assumée, la concurrence acceptée, rationalisée comme mode de vie — bouffer [et] être bouffé —n’est que l’autre fausse face de la participation active à la carni-culture : survivance de la ressource humaine, qu’elle poursuive sa : éducation, arts, soin, culture, divertissement…etc. La modeler pour qu’elle se fasse bouffer et qu’elle s’entre-bouffe, avec bienveillance — à l’instar de ces éleveurs et ces carnivores qui se soucient du bien-être des animaux ; ces derniers auront bien vécu, pour finir à l’abattoir.
Les valeurs morales et/ou « humaines » sont la conséquence directe des logiques managériales. Elles prennent la forme d’un récit moral de l’extraction de la force de travail : bienveillance, écoute, sens, solidarité. Il s’agit non pas simplement de masquer la coercition inhérente au travail, mais de la rationaliser, la rendre par-là même acceptable pour celles et ceux qui la subissent, mais également celles et ceux qui l’exercent. À savoir la .
Pour autant, accéder à cette classe ne se fait pas tout seul, faut savoir jouer des coudes. Être à même d’écarter les concurrent·e·s, négocier sa position avec le monde et marchand et ses institutions, en un mot : s’y aligner.
Quelle différence alors avec l’anthropophage imposée, induite par l’organisation sociale marchande ?
On y revient alors, à la question centrale : comment prolonger son existence avec le moins d’exploitation — exercée et subie ?
En les niant, en se donnant le beau rôle ? Participant ainsi de la fausse conscience de classe généralisée. Aucun alignement, ni sur le marché, ni sur un quelconque récit réparateur, de consolidation. S’arrimer à la brèche du refus de la lucidité ET de la naïveté : ni cynique, ni béat.
Creuser les contradictions, à l’endroit même des tensions
— risque : mettre en jeu ses conditions même de survie : psychologique et matérielle.
