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temps de consommation de la marchandise-texte :

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Éduquez-vous ! Instruisez-vous ! — À la fois prêche ritualisé et argument d’autorité… voilà à quoi sont renvoyé·e·s celles et ceux qui prennent au sérieux les supposées vertus de l’échange sous emprise algorithmique… Parce que réduit·e·s à la figure d’abonné·e·s ou de follower, ils/elles ne peuvent prétendre à pousser trop loin le mythe du débat d’idées : si ces masses algorithmiques ont l’outrecuidance de (re)mettre (un peu trop) en question les dires de quelque divertisseur (vulgarisateur ou militant) auquel elles se sont vouées, le couperet tombe immanquablement : Instruisez-vous ! Éduquez-vous !

Évacuons d’ores et déjà la fameuse figure du troll qui n’est en somme que le produit chimiquement pur de ces interactions du web 2.0. Puisque dans et par ces supports tout se nivelle, tout est égal à tout ; autant ne rien prendre au sérieux. Le troll est peut-être celui (ou celle) qui a tout compris à l’interaction en mode algorithmique ; ça ne se prête plus à l’illusion de l’apparence de l’échange. Ça applique, à la lettre, les préceptes du web 2.0. Il est sa créature.

Même l’apparence inclusive tant prisée par ces commu’s en ligne a ses limites, elle s’arrête aux portes des références… communes. L’espace d’échange, d’apprentissage ludique (et attentionnel) de la militance (supposée radicale) s’évanouit face à ce simple constat ; il faut être d’accord sur l’essentiel afin de pouvoir discuter (fiévreusement) du dérisoire — ce qui en somme ne fait que rejouer les débats mimés par l’idéologie dominante.

Toute possibilité d’échange est réifiée. L’horizontalité et l’interactivité, annihilées par le support même : vitesse, nombre et variété d’interaction. Désormais, il n’est pas besoin de préciser que ce support n’a d’immatériel que le nom, il constitue la meilleure illustration du fétichisme de la marchandise. Derrière la bouillie de pixels, il y a des capitaux, des serveurs qui bouffent le vivant et l’exploitation de milliers (millions ?) d’individus.

Ce qui se présente comme « simple échange » s’inscrit dans les logiques anthropophages de l’organisation sociale marchande et affecte par-là bien plus le monde que les échanges opérés supposément IRL [In Real Life].

Pour autant les codes de la conversation restent les mêmes, sur support numérique comme en présentiel. Même l’échange le plus informel — celui qui s’improvise autour de bières tièdes et de cafés sans saveur — est affecté par la valeur ; celle-ci se mesurant à la qualité des interlocuteurs, à leur aisance dans l’exercice de la parole, la maîtrise de la rhétorique qui lui afférente — et autant de paramètres qu’il serait trop long d’énumérer ici.

La nuance, ici, tient d’abord au fait que la valeur s’encode autrement sur les plateformes ; elle est chiffrée, cristallisée par la quantité de masse inconsistance sur qui l’on exerce (potentiellement) son emprise — ce que l’on appelle communément le nombre d’abonné·e·s ou followers — et validée par le nombre d’interaction que suscite sa propre activité.

Ainsi, n’est-ce pas tant le contenu (pour reprendre le terme en usage en ces milieux) qui prime que la valeur dont est affecté le divertisseur — ce qui d’ailleurs recoupe les mêmes mécanismes qu’en IRL. En définitive, ne demeure que le ou la sachant·e (validée par la valeur algorithmique) d’un côté et de l’autre le public : matière incandescente, à manager avec ménagement — car elle représente l’expression la plus pure du marché, sans elle le divertisseur (politique ou non) ne serait rien. Elle qui est à même défaire ce qu’elle a elle-même produit.

Il s’agira donc de l’exploiter avec discernement, en la domestiquant ; on la priera de bien vouloir s’éduquer et s’instruire avant d’oser commettre un commentaire. Ainsi, le follower parce qu’il est le public et l’incarnation du marché se trouve être une force de travail exploitée, doublement. Par le divertisseur d’abord, puis la plateforme qui subsume le tout.

Enjoindre ainsi le public à s’instruire et à s’éduquer soi-même n’est-ce pas faire preuve d’humilité ? Nier son importance en tant que producteur·ice de contenus [pour reprendre l’expression consacrée] militants et politiques. Assumer le fait que son rôle, au fond, n’est ni nécessaire ni décisif ; ça serait prôner l’autonomie du public ; son émancipation.

C’eût été le cas si l’injonction ne visait une concordance idéologique. Par éduquez-vous, instruisez-vous on invite avant toute chose les réfractaires à quitter la commu’ ou à en accepter les règles tacites, à savoir : s’abreuver à la même source idéologique. Accepter cette dernière comme vérité absolue, gravée dans le marbre des certitudes. Contrôler le public d’un côté ; le discipliner de l’autre. Dans la veine du capitalisme thérapeutique le renvoyer à son auto-gestion, à un « réajustement progressif et vigilant de soi » pour correspondre mieux à la commu’ et s’y fondre surtout. L’injonction à l’éducation et à l’instruction ne renvoie à rien d’autre qu’à un impératif disciplinaire.

En cela, ces injonctions ne font que prolonger le mythe du savoir appréhendé comme outil d’émancipation : « Éclairez les masses (qu’ils disaient) et elles se libéreront de l’oppression » — ici, rejoué à la sauce web 2.0.

Même le savoir qui se veut le plus radical s’agence et se construit à destination des dominants, eux qui sont à même d’en récompenser les auteur·ice·s adéquatement en leur fournissant les moyens de leur subsistance. On peut toujours s’amuser — un temps — mais l’addition arrive aussi sûrement que la mort ; un moment ou à un autre, on le ploie sous la pression.

Ça ou rejeté…

dans les limbes

celui qui écrit, là :

pas exempt — de ça.

Sauf que là

disparition — des radars

ac(cep)tée

dans la mesure où

produit (= écrit) « comme moyen de subsistance immédiat pour le producteur lui-même » [Karl Marx, La Capital livre 1, trad. Coll, PUF, Quadrige, 1993 p.190]

donc ≠ devenir marchandise

et pourtant…

C’est en somme le rôle et la fonction que pensent assumer les trafiquant·e·s de l’influence. Si ça obéit si servilement aux algorithmes, aux formats de publication, à l’accessibilité ce n’est certainement pas pour en tirer quelque profit — économique ou symbolique ; non ! À l’instar de cet homme politique affirmant qu’il postule à telle ou telle élection : c’est un sacerdoce ! Et pour le mener à bien, la base militante doit elle aussi y mettre du sien et s’aligner : éduquez-vous, instruisez-vous — pour ma réussite !

Il est par ailleurs cocasse de voir cet argument mis en œuvre par des divertisseurs de gôche ; eux si prompts habituellement à mettre en cause la responsabilité individuelle, les voici, le temps d’une joute verbale, qui rangent leur kit du parfait·e sociolo-gisant

On en oublie vite que ces abonné·e·s en sont réduit·e·s à suivre les divertisseurs (politiques) parce que la compression de temps imposée par l’organisation sociale marchande ne leur laisse pas d’autres moyens pour s’éduquer et s’instruire autrement — en témoigne le fétichisme de la lecture et du livre exploré précédemment. L’occasion serait dès lors toute trouvée d’en revenir à questionner les supports, à la manière dont ces derniers annihilent toute possibilité d’échange et de débat. Mais cela reviendrait à ce que le divertisseur mette en cause sa position propre, et par-là même d’annihiler la légitimité octroyée par l’infrastructure et qui permet au divertisseur d’ainsi poursuivre son trafic d’influence… C’est qu’il y a sa réputation et sa valeur à défendre, et par-là même son business — symbolique à minima.

Le capitalisme ne vend certainement pas des cordes pour pendre les capitalistes, il met plutôt en œuvre la possible d’exploiter par la dénonciation de l’exploitation même, sous-couvert d’émancipation…

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Fabrique algorithmique de l’éducation populaire