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Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
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Et tout ça avec NOS impôts ! — Par l’entremise du possessif [nos], les sommes versées à l’État — ou prélevées par ce dernier — ne cesseraient d’appartenir à celles et ceux qui les ont payées, ainsi devrait-on décider de la manière dont elles sont dépensées. La question politique est évacuée d’emblée, ne subsiste ici que le rapport économique.

Dire nos impôts c’est reconduire la fiction marchande ; ce qui est payé = possédé. Et dans le cadre du paiement des impôts, cela ouvrirait mécaniquement à un droit d’usage. L’État apparaît dès lors comme une entité dont les contribuables représenteraient les actionnaires, habilités par-là même à en orienter la conduite et donc les dépenses.

Au sein d’un monde où la propriété est instituée comme seul rapport au monde, elle affleure à même la langue :nos impôts= les impôts comme (marqueurs) de propriété, l’État appartiendrait donc avant toute chose à ses contribuables.

Voici par quelles torsions l’impôt, en principe public, est converti en bien privé. Le possessif recoupant un processus idéologique.Utilisé aussi bien par ceux qui s’alarment de l’augmentation des dépenses publiques que de celles et ceux qui s’offusquent du désengagement de l’État. Une seule et unique logique préside ici :l’imposition est pensée comme propriété. Le paiement (d’impôt)doit imposer une conduite —c’est mon argent, il devrait être investi selon mes idées.

Le paiement d’impôts, dans la logique bourgeoise, institue le droit de se constituer comme sujet légitime à parler au nom de l’État — oui, madame, oui, monsieur, je paie mes impôts, illustre d’ailleurs parfaitement cela.

N’est-ce pas là le fonctionnement standardisé ? + d’argent = + de droits. La mécanique est ubiquiste. Le paiement d’impôts devrait également fonctionner sur le même principe.L’obtention d’une citoyenneté premium qui contrebalancerait celle de ceux qui ne payent rien — ou si peu.

Le droit devrait être proportionnel à l’argent que l’on paye ! L’équation est simple, elle est répercutée à la lettre dans l’usage de la langue — et pas seulement, puisque l’équation est d’ores et déjà en application, notamment au sein de la population qualifiée d’étrangère.

Le suffrage censitaire n’a pas par ailleurs pas tout à fait été abandonné, simplement maquillé sous les oripeaux du libre arbitre.

Ainsi le possessif cristallise l’institution historique d’un sujet politique à part entière : le contribuable.Ce nos impôts s’est construit historiquement, il est contemporain de l’État moderne ; celui qui prélève, redistribue, administre. L’impôt, de ce point de vue, n’a rien à voir avec celui d’autres systèmes politiques, telle que la monarchie. Et cette machine étatique s’est construite sur une double extraction, celle de la valeur produite par la force de travail « locale » et la spoliation coloniale. À ce titre, « nos impôts » naturalise cette frontière, il reconduit la division coloniale entre payeurs-propriétaires et exploité·e·s sans propriétés ni voix — qu’elles et ils appartiennent aux colonies ou la métropole. Voir, au sujet de la dimension coloniale, le passage du Leximatériel concernant la colonie de Saint-Domingue.

L’impôt représente alors une partie de la valeur générée par la consommation de la force de travail — qu’importe à qui appartient cette dernière, à soi ou à des gens que l’on a payé pour ça et qu’on appelle employé·e·s.

Ce qui compte, avant toute chose, c’est la force de travail globalement exploitée à l’échelle de l’ensemble de l’organisation sociale. L’impôt n’est certainement pas là pour protéger, aider, ni même émanciper ; il est le coût du fonctionnement de l’abstraction travail. Sa fin et son but ? Reproduire, pérenniser surtout, les conditions générales de l’exploitation capitaliste.

En cela on peut d’ores et déjà affirmer que celles et ceux qui s’écrient : Et tout ça avec nos impôts ! en ontdéjà pour leur argent, que la (fameuse) contrepartie exigée, ils et elles la perçoivent déjà, puisque c’est (en partie) cet argent même qui permet de pérenniser cette organisation sociale et le système du travail tant chéri !

Ainsi, le lien entre État et citoyen·ne relève donc avant toute chose de la valeur, et c’est bien sa forme phénoménale (l’argent) qui permet à cette dernière d’ainsi circuler.

De ce point de vue, la langue anglaise a le mérite d’être plus directe avec le terme taxpayer ; le payeur (d’impôt) est explicitement constitué comme sujet politique. Nous n’en sommes pas à la simple contribution, mais au paiement.

L’État n’est que l’infrastructure administrative qui organise cette circulation de la valeur, c’est à lui que revient la tâche d’assurer au capitalisme ses conditions de reproduction, fournissant, par son existence même, la possibilité d’extraire de la valeur. Il n’est ni le maître du jeu, ni celui qui fixe les règles : L’État est là pour veiller au respect — et l’assimilation — des lois, capitalistes.

Et ce par le biais de ses institutions diverses, de l’école à la police, en passant par l’hôpital. Sans oublier, bien évidemment, les infrastructures diverses — réseaux routiers, électriques, numériques, etc. — qui rendent possible la poursuite de l’extraction de la survaleur.

Ainsi, l’idée selon laquelle la sphère publique constituerait un contrepoids au capital privé aurait dû, depuis longtemps, être reléguée aux oubliettes. La fameuse dichotomie public / privé ne décrit pas deux ordres distincts, mais deux modalités de la même logique.

Leximatériel

L’usage du possessif pour désigner le cens — prélèvement féodal puis monarchique partiellement centralisé dans le cadre de la monarchie absolue — apparaît stabilisé au XVIIe siècle. Plusieurs textes administratifs qui usent du syntagme « nos cens » pour évoquer les tributs qui sont dus au « fisque » royal.

Nombre de traités juridiques légitiment ce système en se référant explicitement à l’impôt romain1 — qui s’appliquait alors sur les territoires conquis par l’Empire romain. Mais cette filiation ne sert qu’à inscrire la monarchie dans la continuité d’une souveraineté qui s’exerce sur des sujets et des terres, non à partir d’eux.2 Ainsi le « nos » n’est en aucun cas propriété des payeurs, mais celle fisc royal et donc de la souveraineté monarchique.

Pour autant, on trouve à cette même période des occurrences d’un possessif utilisé par ceux qui s’acquittent de taxes3, mais ce « nos taxes » ne marque pas la propriété, mais renvoie à l’obligation, à la charge, au fardeau que constitue le tribut à payer. C’est dans ce même registre que s’inscrit l’une des premières occurrences identifiées du syntagme nos impôts, elle apparaît dans la traduction française d’un texte de Benjamin Franklin (1758, trad. 1777, rééditions et influence jusqu’au XIXe siècle4) :

« Mais il faut travailler à son métier & soutenir sa réputation autrement, ni le fonds, ni le magasin ne nos aideront pas à payer nos impôts » Benjamin Franklin, La science du bonhomme Richard moyen facile de payer les impôts, p.10.

C’est alors la constitution du motif de la dette nationale à rembourser. En effet, l’impôt moderne naît dans le contexte de crise de financement permanentes des États — aussi bien Français qu’États-uniens — liées à la levée de fonds pour les guerres. Les dettes publiques augmentent, il devient alors nécessaire de construire un sujet collectif qui se porte garant du remboursement — d’où la fabrication de « nous » fiscal.

La formation de l’État-nation opère ici la rupture structurelle : la souveraineté ne s’énonce plus depuis un centre extérieur mais se présente comme émanant des assujettis eux-mêmes, permettant l’apparition du possessif moderne. Il cesse d’être un tribut exigé par un pouvoir extérieur et devient contribution au gouvernement. Avec cette transformation les occurrences du possessif se multiplient, en découlent également les revendications à l’« égalité de répartition »5 de l’impôt et par conséquent la fin des exemptions féodales ou ecclésiastiques6, s’ajoute à cela la question du contrôle de cet impôt — qui est désormais appréhendé comme propriété de cette figure mythologique naissante, peuple :

 « … nous demandons que vous soyez des hommes Libres &ne dépëndans que des loix que nous nous donnerons nous-mêmes & pour cet effet, nous demandons que nos impôts soient régis, notre police exercée, nos personnes ‘gouvernées par des gens que nous choisissons nous-mêmes, dont l’Assemblée s’appellera les Etats de Province. Et ces gens ne feront pas nos maîtres, mais feulement nos fondés de procuration pour le bien de la chose publique.» Constantin-François de Chasseboeuf de Volney, Lettre des bourgeois aux gens de la campagne, fermiers, métayers et vassaux de certains seigneurs qui trompent le peuple. Pour servir de suite à l’Avis au peuple, 1789.

Ce sont là les signes de la formation de la propriété d’un « nous » national, impliquant de fait une opposition avec des « autres ». Et cette modalité excluante du possessif a aussi son occurrence, elle est datée de 1789, au cours d’un débat sur la représentation de Saint-Domingue : les colons ne doivent pas voter « sur nos impôts, nos chemins, nos établissements publics » [« Discours de M. Garat sur la députation des colonies », Lettres du comte de Mirabeau à ses commettans, 3 juillet 1789]

Le possessif moderne acte la division coloniale entre payeurs-propriétaires et populations exploitées — sans voix, sans représentation, sans part dans le « nous ». L’État moderne, fiscal et colonial, se forme sur cette double extraction : travail « national » et spoliation coloniale. « Nos impôts » ne fait qu’entériner la frontière au niveau de la langue et des discours. Elle recoupe un changement radical d’organisation sociale acté par la constitution française [1791], cette dernière mettra en place le premier système fiscal moderne [en France] et structurera durablement la figure du contribuable. Le « nous » est produit d’une fiction administrative.

Le terme contribuable constitue d’ailleurs un tour rhétorique au XVIIIe siècle, l’impôt est de fait transformé en « contribution ». Il efface le prélèvement (obligatoire) et construit la fiscalité comme participation volontaire.

Cette même année se trouve être celle de la traduction de Le Sens commun de Thomas Paine (1776, trad. 1791), constituant une autre occurrence du possessif « nos impôts », utilisé pour articuler la relation entre impôts et garanties, en effet, le paiement d’impôts est la condition de possibilité d’un gouvernement qui doit « maintenir la paix ». L’impôt devient un indice d’une fiction d’auto-gouvernement — qui n’est en réalité que le gouvernement des possédants.

Après la constitution du « nous » contributeur vient la désignation de son adversaire intérieur : ceux qui vivent « sur nos impôts », les agents de l’État. Une rhétorique nouvelle se stabilise : celle qui oppose contribuables et fonctionnaires, payeurs et employés publics. La figure du fonctionnaire salarié « sur nos impôts » naît avec la Révolution et s’inscrit immédiatement dans ce partage 

« Le Maître : Nicolas, les juges Sont salariés sur nos impôts ; ainsi , vous qui ne plaidez pas, vous payez pour les plaideurs , ce qui ne les empêche pas de financer comme, à l’ordinaire. » Conversation entre un maitre d’école, un grenadier, et un paysan ; ou le peuple désabusé, 1792.

Qu’elle persiste encore aujourd’hui signale moins une croyance, qu’une incapacité structurelle à penser adéquatement le capitalisme.Et ce à cause du médium même qui sert à penser, la langue, historiquement et matériellement affectée par la gangue de la forme-valeur, des catégories bourgeoises, en un mot, du capitalisme naturalisé en somme, tout ce qu’explore cette série critique.

La naturalisation des formes bourgeoises est telle que l’État apparaît spontanément comme espace du commun, quand il n’est que l’appareil de gestion des conditions générales de la valorisation. Le public est historiquement l’espace de la propriété collective des propriétaires. Le Leximatériel nos impôts,en montre la formation historique.

L’enjeu de l’imposition (des hauts revenus notamment) et de la redistribution condense l’impasse politique contemporaine : déplacer la répartition de la valeur plutôt que rompre avec la production de la survaleur. Le problème se situerait non pas dans la source (la valeur), mais dans la modification de la répartition de cette même valeur. On fait ainsi fi de l’abstraction travail, celle-là même qui organise l’exploitation et la hiérarchisation des existences.

Posée en ces termes, l’équation politique [public vs privé] ne peut déboucher que sur l’impasse dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui : la maison (capitaliste) gagne à tous les coups !

Enterrer ces dissociations séculaires, et pour ça, ni volonté ni libre arbitre quelconque, d’abord et avant toute chose : une compréhension adéquate de de l’organisation sociale capitaliste et plus particulièrement de ses contradictions spécifiques. Le récit individualiste que le capitalisme construit ne s’érige en définitive que sur la base de l’exploitation collective. Il nous revient, avant toute chose, d’en défaire la langue pour parvenir à penser en dehors du cadre que le capitalisme prescrit dans et par elle.

  1. «… on sçait que comme les plus beaux secrets de nostre droict François sont tirez du droict Romain, aussi la source & origine de nos cens, rentes, redeuances en sans esté puisee » [Le vray styl general, du conseil prive du roy,1628]. ↩︎
  2. Voir Les anciennes et nouvelles coutumes locales de Berry, et celles de Lorris, 1678. ↩︎
  3. « Ostez nos fradeaux, supprimez nos taxes, celle de Contribution soit posée sur ceux qui ont esté grands incendiaires & autheyrs de la guerre, estant injisture (comme nous l’estimon) qu’ils ayent fait le crime & que nous en portions la peine » Gazette, 1663. ↩︎
  4. voir à ce sujet la thèse de Claire Linhart : « Le Bonhomme Richard » de Benjamin Franklin à la conquête de l’Europe : la diffusion d’un best-seller américain en France, en Grande-Bretagne et dans les Etats allemands des années 1770 à 1830. ↩︎
  5. Lettre à la chambre de Normandie, 1788. ↩︎
  6. Bulletin de l’Assemblée nationale,26 septembre 1789, p.7. ↩︎

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