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Travailler pour être indépendant — c’est apprendre à dépendre du marché. La leçon est inculquée dès le plus jeune âge, par le biais de petits riens ; le fric qu’on file aux gamin·e·s à la condition d’avoir rempli certaines tâches, le système de notation scolaire ou encore la logique de performance qui préside à n’importe quel loisir… Tout un maillage de dispositifs serrés, surtout ; un seul but : former des êtres indépendants, c’est-à-dire capables de réaliser des tâches selon des normes spécifiques, non pas tant les comprendre s’y adapter surtout…
Ce sont les conditions minimales pour qu’une activité quelconque se mue en travail. Ce dernier représentant la seule et unique voie en vue d’obtenir l’argent nécessaire au prolongement de son existence et (se) donner ainsi l’illusion de ne dépendre de personne.
Tout à un prix, en ce monde ; il suffit de le payer. Oublier de cette manière qu’en définitive nous dépendons toutes et tous les un·e·s des autres. C’est ça aussi le ; avoir l’impression qu’on a réalisé la chose soi-même — c’est avec mon fric que j’ai réalisé ça, et mon fric, je l’ai durement gagné, pas vrai ?
De là émerge un plaisir spécifique, celui de ce simulacre d’indépendance — l’un de ces (trop nombreux) plaisirs à reconfigurer. Quant à la dépendance ; considérée au mieux comme une tare, associée à quelque maladie chronique dans le pire des cas.
Pourtant, on est bien passé par une autre personne, on a dépendu de ses services ; on y a eu simplement recors en payant, en exploitant la personne en question… Perpétuant ainsi et à sa petite échelle l’anthropophagie généralisée.
La dépendance à l’autre n’est pas invalidée, elle est simplement mise en œuvre par une abstraction : le capitalisme. Ce dernier ne fait que ré-encoder cette dépendance généralisée de toutes et tous selon ses propres logiques, accréditant par-là même l’adage : travailler pour être indépendant.
Parce que l’indépendance, comme tout concept, c’est relatif à l’organisation sociale dans laquelle on l’exprime. En régime capitaliste, elle renvoie donc à la capacité de générer de la valeur sous sa forme : l’argent — c’est pour cela qu’on parle le plus souvent d’indépendance financière ou économique. Et il ne s’obtient, cet argent, que par le travail — pour l’écrasante majorité du moins — en produisant des marchandises. Elles qui prennent des formes diverses : de la camelote jetable vendue pour quelques piécettes, aux services d’un chirurgien.
Ce n’est pas la compétence singulière qui détermine la valeur, mais le fait que, dans l’échange marchand, toutes ces activités sont réduites à du travail humain abstrait, mesuré par le dans les conditions moyennes de production. Ainsi, une opération chirurgicale ou l’assemblage d’un jouet, si différents soient-ils, n’entrent dans le circuit marchand qu’une fois ramenés à cette commune mesure.
C’est ce qui distingue essentiellement les activités réalisées dans le cadre du travail de celles effectuées en dehors. En effet, « pour devenir marchandise, il ne faut pas que le produit soit produit comme moyen de subsistance immédiat pour le producteur lui-même. » [K.Marx, Le Capital, p.190]
C’est, en schématisant, la logique du dealer : sa camelote n’existe pas pour lui, mais pour le marché. Ce n’est pas tant qu’il s’interdise d’en consommer, mais que sa production n’a de sens que tournée vers l’écoulement marchand. Le producteur doit donc rester arrimé au marché, c’est sa seule condition pour générer de l’argent — et nourrir ainsi l’illusion d’indépendance.
L’indépendance (économique) ne renvoie donc qu’à la dépendance (au circuit marchand). Et même cette indépendance (tronquée) acquise par l’argent — et le travail nécessaire à son obtention — n’est pas allé d’elle-même pour tout le monde.
Esclavagisme, domination patriarcale… certaines catégories de la population étaient exclues de ce « droit élémentaire » de travailler. Elles qui pour perpétuer leur existence se trouvaient dans l’obligation de subir une exploitation double — dans le meilleur des cas.
Voici que désormais elles ont acquis, de haute lutte, le privilège de pouvoir se faire exploiter avec moins d’intermédiaires. Dans ce cadre, on ne peut nier que la possibilité de travailler pour toutes et tous ait constitué non pas tant un progrès, mais un nivellement au sein de l’inégalité structurelle de l’organisation sociale marchande.
Ces luttes sont bien évidemment légitimes, elles témoignent de résistances ; elles permettent certes d’amoindrir le poids de l’exploitation. Mais replacées dans leur horizon matériel, elles apparaissent comme des victoires paradoxales : elles n’ouvrent pas sur la sortie de l’exploitation, elles garantissent au contraire que nul ne soit exclu du droit sacré de travailler — donc de se faire exploiter.
Hommes, femmes, transgenre, non-binaires, personnes assignées à une race ; tout le monde peut gagner le droit de prolonger son existence en travaillant, les joies de cette indépendance acquise en travaillant sont ouvertes à toutes et tous !
Ce qui est évidemment faux ; les discriminations persistent d’une part, et ne permettent pas à toutes et à tous d’accéder à ce soi-disant droit élémentaire. D’autre part, même la rémunération et les conditions de travail est fondamentalement inégalitaire, que l’on pense aux personnes (dites) handicapées, exploitées pour de bas salaires dans les ESAT [Établissement et service d’accompagnement par le travail] ou celles et ceux qui privé·e·s de liberté en sont réduit·e·s à trimer pour des salaires dérisoires dans les prisons.
En témoigne, également, la manière dont nombre d’immigré·e·s ne font que réclamer le droit de travailler légalement sur le territoire, et d’ainsi accéder non pas à l’exploitation banale, mais au fait de payer leur droit de se faire exploiter dans les règles de l’art (capitaliste).
Des joies qui peuvent être poussées à leur paroxysme par le travail… indépendant que cristallise l’expression : être son propre patron. Rêve tronqué de l’exploité·e n’ayant pas mesuré les implications d’un tel énoncé. Il ne s’agit pas tant ici de devenir l’un de ces patrons, partie intégrante de la , mais d’intérioriser cette fonction et de l’appliquer à soi. S’auto-discipliner, ajuster l’ensemble de son existence, l’organiser dans et par les perspectives de ce travail (supposément) indépendant.
La liberté fantasmée tiendrait en ce lien direct, sec, sans intermédiaires, si ce ne sont les plateformes qui fixent prix, conditions règles par le truchement d’algorithmes.
N’avoir affaire qu’à l’abstraction marchande comme liberté fantasmée. L’indépendance (en régime capitaliste), proportionnelle à la dépendance au marché.
Modifications du 15 octobre 2026
– Ajout de la définition de «temps de travail socialement nécessaire ».
