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On ne lit plus [de livres], internet a tué le livre — La mort du livre ? Insensé. La thèse de l’assassinat est à privilégier plutôt, et ça n’aura pas attendu internet pour ça.

Rhétorique à part, il se porte bien le livre. Déjà prescrit par le circuit de la recommandation culturelle, en passe d’être délivré sur ordonnance. Une assurance sociale du livre, ne serait-ce pas beau ?

Le remboursement du livre pourrait à ce titre constituer une revendication porteuse !

… si elle n’était pas déjà là : chèque lecture et autre chèque culture ! Nécessité de divertir convenablement les masses, de maintenir, par-là même, un secteur économique sous perfusion.

Et puis, la pratique est bien implantée ; la bibliothèque publique, c’est un peu ça aussi. Ces livres qu’on emprunte gratuitement — ou quasi. Que les masses aient de quoi se divertir adéquatement, apprendre aussi. À cet effet qu’on leur mitonne une sélection de livres susceptibles d’accrocher leur intérêt, de leur être utiles. Prescrits, en définitive, par le marché ; administrés aux lecteur·ice·s-patient·e·s.

Pour autant, le livre et sa galaxie continuent de se draper sous les atours du hors-marché. Et à mesure de la création de (prétendus) nouveaux outils, désignés par les ingénieurs de la réification, intégreront le quotidien, la même scène se rejouera, se radicalisera :

l’industrie du livre justifiera son existence en tant que pratique sacralisée.

Il ne s’agit pas tant de reconfigurer la sphère du plaisir, non, la reconduire, en s’alignant dessus — reprendre les codes (gamification, accessibilité, etc.) les réencoder dans le support livre — et/ou en se singularisant — faire de la lecture [de livres] une activité utilitaire : participant d’un soi-disant bien-être.

Accentuer les catégorisations marchandes qui segmentent ce monde ; la lecture, déjà encrassée, par le souvenir des affres de l’école, reconduite comme activité nécessaire.

Voici, en somme, les recettes avec lesquelles l’industrie du livre pense survivre dans le marché de l’industrie culturelle — c’est aussi le business model de l’industrie culturelle prétendument autonome ; du cinéma d’auteur au théâtre subventionné en passant par l’édition critique, etc.

Et en agrandissant l‘échelle, ce sont à peu de choses près les mêmes ressort que l’on découvre partout. Ces divertisseurs qui se vantent d’améliorer le quotidien des exploité·e·s lambda en exploitant leur temps libre.

Le fétichisme de la lecture a encore de beaux jours devant lui !

Dissimuler le caractère forme-marchandise du livre pour mieux l’exploiter en tant que tel, il est là le credo. Et c’est bien pour cela que le livre est au centre des attentions :

— qu’il s’agisse de sa conception : l’inquiétude de voir des productions issues d’algorithmes génératifs succéder à des productions normalisées par le marché — ce soucis du caractère supposément humain ne semble d’ailleurs se résumer qu’au travail scriptural. Il ne prend pas en compte des travaux tout aussi essentiels (si ce n’est plus) correction, mise en page, maquette, fabrication, transport, livraison. Préoccupations traduisant par là-même la hiérarchie qui préside à la division sociale du travail.

— ou de la possession des outils de production : par des détenteurs de capitaux qui investissent massivement dedans, pas tant pour gratter quelques (millions de) billets en supplément, mais pour asseoir une idéologie… ou encore ces figures de pouvoir que représentent aujourd’hui les influenceurs qui eux aussi, investissent, s’y investissent massivement dans le livre.

Des vidéastes gaguesques [Squeezie, Bob Lennon] aux entités les plus réifiées [Léna situation ou Mr. Beast] jusqu’aux plateformes ou personnalités plus « politiques » [Binge audio | plateforme de podcast, Victoire Tuallion ou Camille Étienne, ou encore plus récemment Léa Alestra] ça investit et s’investit massivement dans le livre, soit en créant ses propres plateformes ou en passant par les tuyaux de l’édition stanrad(isée).

… malgré la multiplication des supports — vidéo, audio, etc. — le livre — en tant que forme-marchandise — demeure, en dernière, l’opérateur suprême de légitimation — intellectuelle, politique, artistique.

Le livre est une forme historique de consécration ; et dans ce contexte il s’agit à la fois de capitaliser sur le réseau d’influence déjà constitué, de stabiliser un prestige perçu comme instable ou volatile, mais surtout de s’inscrire dans la veine du fétichisme de la lecture — ce présupposé que la lecture, en tant que telle, serait ontologiquement bonne (pour la santé).

Rien de nouveau, là-dedans, la valeur consacrante du livre est induite par sa matérialité, ce support, depuis son invention, permis de matérialiser un capital symbolique accumulé, de le présenter sous une forme phénoménale [voir à ce sujet : Robert Darnton, Édition et sédition, Marshal McLuhan, La galaxie Gutenberg — notamment].

Aujourd’hui, sa (relative) lenteur de production (vis-à-vis de supports du web 2.0), mais également sa permanence (tout aussi relative) face aux flux numériques, sans oublier sa transformation en pratique bien-être ne font que rehausser ce prestige déjà bien établi ; pour autant il reste une forme-marchandise. À l’instar des autres supports alignés sur les exigences marchandes…

De le provoc’, tout ça ! Dangereux nivellement auquel on se prête ici !

Le livre, pas pareil que ces trucs à écran ; films, séries et autres jeux-vidéos ! Tout n’y est pas donné. On fait bosser son imagination. Pas de prolétarisation — ou moins. Ça requiert la participation active du récepteur. Elle est là, la spécificité de la lecture (de livres). Là réside différence réelle, décisive.

Si le livre demeure forme-marchandise-consacrante il n’échappe en rien aux logiques du web 2.0. Il les ré-encode ; les exemples en ce sens abondent — à ce titre l’instagramisation de la bande-dessinée en est l’illustration exemplaire. Le bullshit du protocole SEO [Search Engine Optimization] tend ainsi à se normaliser : paragraphes courts, transitions fluides, le dogme de l’accessibilité, lexique optimisé. Croire que ces pratiques n’affectent que le web 2.0 relève au mieux de la naïveté — qui, en ces temps de paranoïa généralisée est plutôt une qualité. L’écrit, même au sein du support livre, se voit de plus en plus affecté par les logiques scripturales du web.

Ainsi le livre, n’est in fine, qu’un prolongement imprimé des logiques qu’il penser combattre :

venez feuilleter ce que vous avez cliqué et scrollé !

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Journal litteralutte - Juger le livre à sa marchandise