Les + dans le texte sont interactifs : cliquez dessus pour afficher du contenu supplémentaire qui explicite certaines réflexions. Les termes en gras et soulignés contiennent une définition accessible au survol.
L’argent va à l’argent — Quoi de plus évident ? Sentence éprouvée, notamment par celles et ceux qui marchandent, au quotidien, leur existence en vue de simplement la prolonger ; ils et elles voient les capitaux s’accumuler, toujours mieux fructifiés, quand leur , elle, est consommée. À ce jeu-là, les gains ne se mesurent certainement pas à la peine endurée — contredisant de fait le no pain, no gain.
L’argent va à l’argent,ainsi s’incarne la (supposée) sagesse populaire.L’effet est peut-être saisi, mais il manque encore les causes :la marchandise et la survaleur. Eux qui pourtant marquent au fer rouge l’ensemble des existences. Et si ces deux éléments sont absents de l’adage, ce n’est certainement pas un oubli : l’« omission » cristallise un décalage entre l’expression et le type d’organisation sociale.
L’adage, lui, est séculaire. Aristote dénonçait déjà en son temps « l’argent né [ou issu] de l’argent. » [Les Politiques, 1258b] ; pratique jugée impropre dans la mesure où le gain n’a pas pour seul but de prolonger son existence, mais d’accumuler la richesse.
Aristote fait la différence entre ce qu’il nomme la Chrématistique (considérée comme) naturelle et la Chrématistique commerciale, distinction que reprendra le christianisme, par le biais de Thomas D’aquin et qui persistera sous une forme morale jusqu’à aujourd’hui.
Et c’est là que se niche la différence fondamentale. L’argent dispose d’un rôle spécifique au sein du capitalisme. Au sein d’autres organisations sociales l’argent sert essentiellement de moyen pour stocker de la richesse — du grain, des outils, des objets dont l’utilité est immédiate — n’étant, in fine, que le signe d’une chose concrète.1 Sous le capitalisme, l’argent a une fonction toute autre. Ce n’est rigoureusement plus le même argent.
Avec le capitalisme l’argent n’est plus le signe d’une richesse matérielle. Il ne représente plus des biens utiles : il exprime la valeur. La valeur, elle,n’a aucune qualité matérielle ; elle n’exprime ni l’utilité d’un objet (en l’occurrence une marchandise) ni sa consistance. La valeur renvoie avant toute chose à un rapport social abstrait fondé sur le temps de travail ; l’activité humaine est réduite à une dépense indifférenciée d’énergie (qu’elle se traduise par du muscle et/ou de la pensée) mesurable par le temps. C’est le travail, tel que nous le vivons.
Faire du pain, écrire un bouquin, soigner un enfant : ces activités n’ont rien de commun dans leur contenu. Le capital les égalise néanmoins, les réduit à une seule chose : du travail producteurde valeur. Ce n’est pas leur utilité qui compte, mais leur convertibilité en temps de travail abstrait — du temps socialement nécessaire, homogénéisé, arraché à toute qualité.
Ainsi n’est-il pas étonnant que des activités dont l’utilité est manifeste soient dénigrées: l’entraide informelle, la transmission non institutionnelle, la maintenance quotidienne des espaces communs, le soin, les tâches domestiques, etc.Tout ce qui soutient la vie sociale sans passer par le marché tombe hors de la valeur — et donc hors de toute reconnaissance, non pas simplement invisible, mais méprisé.
La raison ? Elle est bien connue, elle peut être résumée par l’expression ça ne rapporte pas ! Ça ne rapporte pas quoi ? De l’argent, forme de la valeur.
Ce n’est pas la richesse qui fonde l’argent ; c’est la valeur qui se dote d’un équivalent universel pour circuler.
Cette transformation de l’argent — d’un équivalent de la richesse matérielle à forme de la valeur — n’est pas advenue ex-nihilo : elle renvoie à des dispositifs concrets qu’il s’agisse du crédit, de la banque, de l’État et de la colonisation qui ont arraché la richesse à sa base matérielle pour en faire une pure forme sociale.
En effet, si chez Aristote « l’argent né de l’argent » représente(ce qu’il considère être)une aberration ;l’adage moderne décrit la texture même de l’existence telle que régie par l’organisation sociale qui la le capitalisme.
Aucune activité (ou presque) n’échappe à la sphère de valorisation ; le gain d’argent (même pour simplement subvenir à ses besoins) implique de fait un procès de valorisation de la valeur. Commerce, travail salarié ou libéral, l’ensemble de l’ingénierie sociale repose sur la vente de marchandises (celles-ci prenant la forme de force de travail, de produits ou de denrées) et la qui en est arrachée.
Précisons néanmoins que l’antiquité ne fait en aucun cas figure de cadre social idyllique, il reposait essentiellement sur l’esclavagisme et la traite d’êtres humains— ce qui ne peut être en aucun cas comparé à l’exploitation dans et par le travail qui, elle, relève d’un processus tout autre, spécifique au capitalisme.
Ce n’est pas l’être humain, en tant que tel, qui est acheté, mais sa force de travail sur une durée donnée — d’où la nécessité, pour le capitalisme, de disposer d’un temps mesurable. À cela s’ajoute le fait que la transaction, entre l’acheteur et le vendeur (de force de travail) s’opère de manière libre et non-contrainte — si ce n’est celle de la survie pour le second.
L’expression a survécu telle quelle, mais l’argent, il a changé.
Ce changement, il est possible de l’éprouver dès la fin du XVIIe siècle au niveau de la langue, l’expression prend alors la forme : « Le bien cherche le bien, pour dire, que Le bien vient à celuy qui en a desja beaucoup.» [Dictionnaire de l’Académie Française, 1694]. Pas de dénonciation ici, seulement l’exposition d’une mécanique.
Ce mouvement ira en s’accentuant, en témoigne la transformation progressive de l’expression à partir de la fin du XVIIIe siècle (et plus particulièrement au XIXe)avec l’adjonction d’une comparaison issue de la physique : « l’argent va à l’argent. (…) C’est comme l’eau qui va à la rivière »2 — pour plus de détails, voir le Leximatériel.
L’image naturelle fait ici le travail (idéologique) : elle scelle l’équivalence entre circulation de l’eau et celle de la valeur. Rien de plus efficace pour faire passer un agencement social pour une dynamique physique. Une pente, un courant, un flux, l’argent ne ferait que couler, comme de l’eau. L’analogie naturelle installe l’évidence — comme vu précédemment avec l’association entre pétrole et données numériques. La valeur emprunte le vocabulaire de la nature pour se déguiser en phénomène naturel.
La langue porte la marque du rapport social. De la même manière que le temps abstrait n’est pas né de l’horloge mais du capital qui en avait besoin, l’argent ne s’est pas inscrit dans la langue comme mesure neutre de la richesse : c’est la forme sociale de la richesse qui a modelé la langue. Le constat traverse les siècles : l’expression ne reflète pas un fait, elle reconduit une structure — celle où la valeur impose ses catégories jusque dans le vocabulaire.
Pourtant, c’est à cette même époque (approximativement) que Marx formule l’équation devenue fameuse : Argent – Marchandise – Argent’ — A-M-A’, pour les intimes.
Leximatériel
L’adage l’eau va à la rivière est déjà stabilisé en 1756 — présenté comme équivalent de le bien cherche le bien [voir Dictionnaire languedocien-francois] ; plus d’un siècle plus trad, la même expression devient synonyme de l’argent va toujours aux riches[voir Dictionnaire étymologique du patois lyonnais, 1887].
C’est d’abord l’argent attire l’argent [première occurrence trouvée en 1796] qui est formalisée et stabilisé au XVIIIe siècle ; l’idée de l’attraction est déjà là. C’est avec le XIXe siècle qu’apparaît la forme l’argent va à l’argent [première occurrence trouvée dans La Gazette de France du 22 juillet 1825]. Les deux variantes coexisteront. On note, en parallèle, que l’eau va toujours à la rivière est elle également utilisée dans ce contexte, essentiellement comme métaphore :
« Je viens de voir la liste de la loterie de France, j’ai gagné neuf cents livres passé. Hélas ! quand j’étois dans l’embarras, je n’aurois pas eu ce bonheur là. L’eau va toujours la riviere. » [Lettres de Julie à Eulalie ou Tableau du libertinage de paris,1784]
ou encore :
« M. Bordeu avoit placé 80.000 livres à rentres viageres, entre les mains de M. de la Borde, ancien Banquier de la Cour. Voilà comme l’eau va toujours à la riviere. » [Guillaume Imbert, Correspondance secrète, politique et littéraire…, Volume 4, 1787].
Si dans ces deux extraits l’équivalence entre eau qui va à la rivière et argent qui va à l’argent est implicite ; la première occurrence d’une mise en parallèle de ces deux expressions, nous l’avons trouvée chez Balzac « L’eau va toujours à la rivière, le bonhomme allait à ses écus ! » [Eugénie Grandet, 1839 — nous n’avons, pour l’instant, pu consulter l’édition de 1834].
L’occurrence suivante rencontrée achève de stabiliser le parallèle, et le grave dans le marbre de ce qui deviendra — ou est déjà — poncif : « l’argent va à l’argent. (…) C’est comme l’eau qui va à la rivière ». [Adolphe Belot et Ernest Daudet, « La Venus de Gordes », Le Figaro du 21 novembre 1886]
Elle n’a rien du caractère figé et reproductible du poncif: l’argent va à l’argent. Ce dernier reconduit l’évidence dans un mouvement autoréalisateur ; l’équation A-M-A’ décrit les éléments que le poncif efface.
La marchandise, d’une part, dont l’achat et la vente permet de réaliser l’opération d’accumulation du capital. Mais surtout, l’expression appréhende seulement l’argent comme richesse (matérielle) et non pas comme forme de la valeur. En effet, elle donne l’impression que c’est rigoureusement le même argent qui s’est démultiplié, tandis que dans les faits A-(M-)A’ n’est pas une équivalence, c’est un écart. Un écart, produit par le travail — et l’extraction de survaleur qui lui est inhérente.
Neutraliser la perception du phénomène, là est l’enjeu du poncif. Qu’aucune analyse — même intuitive — ne puisse déboucher sur quoi que ce soit. Il suffit d’énoncer l’adage pour que les mécanismes d’enrichissement disparaissent dans l’évidence sociale. Aucune conspiration : l’effacement opère à même la langue. Le capital se reproduit parce que les catégories qui l’engendrent— le travail et la valeur— ne sont pas même exprimés ; laissés intacts, intouchables. Circuler devient la règle : non parce qu’il n’y a rien à voir, mais parce que les conditions mêmes de visibilité ont été supprimées.
1 Comme en atteste la définition de l’argent par Aristote : « … quand on eut plus recours à l’étranger pour importer ce dont on manquait et exporter ce qu’on avait en surplus, nécessairement s’introduisit l’usage de la monnaie. Il n’est pas aisé, en effet, de transporter toutes les denrées naturellement [35] indispensables ; c’est pourquoi, pour les troquer, on convint de quelque chose que l’on pût aussi bien donner que recevoir, et qui, tout en étant elle-même au nombre des choses utiles, ait la faculté de changer facilement de mains pour les besoins de la vie, par exemple le fer, l’argent et toute autre matière semblable, dont la valeur fut d’abord simplement définie par les dimensions et le poids, puis finalement [40] par l’apposition d’une empreinte, pour éviter d’avoir sans cesse à les mesurer ; l’empreinte, en effet, fut apposée comme signe de la quantité de métal. (…) [Les Politiques, 1257b], l’ensemble des citations de Les Politiques d’Aristote sont tirées de Aristote, Œuvres complètes, Flammarion, 2014.
2 Voir Adolphe Belot et Ernest Daudet,« la Venus de Gordes », Le figaro, 21 novmebre 1866.
