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Notre planète, notre terre — Ce ne sont pas tant les termes qui frappent, plutôt le pronom ; possessif. Opérateur d’une double. La planète comme possession humaine dont serait exclu de fait le reste des êtres vivants ; réduit à quelque vague décor pittoresque. Ou pire, ces êtres vivants non-humains seraient inclus dans le package de cette propriété humaine, on en disposerait à sa guise. Héritage théologique de la domination de la nature et des animaux, par les hommes. Laïcisé d’une part, adouci d el’autre, parce que la domination est achevée, il s’agit désormais de s’y pencher, avec compassion.
Ainsi cette planète, en tant que possession collective humaine, permettrait à chacun·e d’y vivre librement — planter une tente, constituer des communautés à l’ombre de l’organisation sociale marchande — circuler librement — faire fi des frontières— c’est notre terre, pas vrai ?
Motif (sacré) de la propriété privée, réinjecté dans ce (supposé) commun. Pas dupes les masses exploitées, la est immédiatement démentie par l’amère expérience des fins de mois ; mensualité à payer, loyer ou du crédit — contracté ad vitam æternam — simplement afin de disposer d’une minuscule parcelle de notre terre.
Même en redevenant poussière, encore et toujours astreint·e à payer la parcelle : sa tombe.
La valeur vous (pour)suit,
outre-tombe.
En effet, le possessif ne tient que dans la mesure où il ne touche pas aux nécessités structurelles du capitalisme — travail, valeur, états-nations ; c’est pourquoi ils revêtent un caractère sacré. Rien de contradictoire là-dedans, c’est vous qui ne comprenez pas ! Trop englué·e·s que vous êtes aux logiques capitalistes, trop terre à terre…
Pour ça qu’on en vient à parler d’environnement : ce qui se trouve, en somme, dans les alentours immédiats — loin des yeux, loin des préoccupations.
Le pronom possessif n’est pas à prendre à la lettre, notre planète et notre terre, ce n’est pas une propriété, mais un idéal, une pratique… auto-discipline du quotidien — à l’instar de celle à laquelle vous vous astreignez pour votre bien-être. Il s’agit d’optimiser vos petites existences sur les besoins de la rationalisation — supposée écologique. En somme, cela ne revient qu’à reconfigurer les existences en vue de préserver le bocal à exploitation. Dissertez donc et surtout agissez pour notre planète.
Le mot d’ordre ne prend pas ou si peu — quand il n’est pas contesté… Et on a bien raison de se défier de ces logiques, pour autant cette résistance n’a rien d’émancipateur. Elle recoupe la réalité des existences au sein de cette organisation sociale. Chacun pour sa gueule — l’anthropophagie hissée au rang de modèle.
Et la menace qui plane à l’horizon ? Ces glaciers dont on constate la fonte toujours plus avancée, ce climat dont on éprouve le changement ?
Les crises, les bouleversements et autres catastrophes ne constituent-ils pas autant d’opportunités ; coups de pieds dans la fourmilière, avec ses perdants et surtout ses (rares) gagnants — et si, pour une fois, la pièce tombait de son bon côté ?
Pourquoi irait-on de son sacrifice quand les gains tirés de l’exploitation de notre (supposée) planète ne profite qu’à une minorité ? Personne ne veut être ni le dindon de la farce, et encore moins la fameuse figure du pigeon.
Dès lors, quoi de plus dissonant que d’invoquer, par ce pronom possessif, la pratique d’un commun, mythologique dans les faits ?
Poursuivre sur la même voie ; celle à laquelle contraint l’exploitation. Elle qui prend des allures de choix, subversif : low-cost, fast-fashion et algos génératifs. Aucun souci du lendemain, quitte à crever la gueule ouverte — catastrophes (pas si) naturelles, chaleurs et froids extrêmes.
Pourquoi s’en soucierait-on de ce lendemain, quand on n’a l’exploitation pour seul et unique horizon ?
Là, se niche la véritable fausse conscience de classe. Celle qui ne donne accès qu’à des échappatoires tronquées. Soit s’aligner sur les impératifs prétendument écologiques et rogner sur son confort pour permettre la perpétuation de la domination avec des conditions dégradées ; ou reconduire le contrat social marchand : l’exploitation contre les moyens nécessaires pour l’oublier.
Pas d’aporie ici, seulement la même roue (idéologique) qui tourne — à vide. S’exprime ici, de manière chimiquement pure, le conditionnement par des formes de plaisir. Transformer le plaisir, l’arracher à sa fonction utilitariste, celle de perpétuer le cycle de l’exploitation. Plaisir du travail, et de son envers ; compensateur de l’exploitation — jouissance par le divertissement, la possession et la réussite.
Gripper la mécanique ; s’esquisse ainsi la possibilité de toucher au commun, par-delà la propriété et la pratique. Pas ce commun, concept creux, partout repris désormais… il n’y a pas même eu besoin de le récupérer ; il était déjà grevé — .
La réémergence du concept des communs s’opère au cours des années 1990 avec les mouvements altermondialistes, mais dans un perspective flottante s’agissant essentiellement de former un contre discours au néolibéralisme. Michael Hardt et Toni Negri dans Multitude [La Découverte, 2004] s’en feront l’écho, mais en distinguant les communs [qui désignent eux les espaces communs avant l’avènement de la propriété privée et du capitalisme] du commun, censé représenter (pour le dire rapidement) une sortie dialectique de l’emprise globale du néo-libéralisme. Viendront par la suite Pierre Dardot et Christian Laval qui en instituant le commun comme pratique [Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découvert, 2014] ne heurtent personne, ne mettent rien en crise. Ça glisse, coule, fluide, dans les pompes du circuit à marchandise. On veut arracher ce commun à l’économie et pourtant on sacralise le « travail » [voir : « Proposition politique 3. Le commun est le principe de l’émancipation du travail », in Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle], on vante le travail bien fait, le travail supposément utile socialement ; on ne remet pas même en cause son rôle de médiateur social.
