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Tu ferais quoi, toi, si tu gagnes au loto ? — De ces questions qui émergent dès que l’exploitation se fait moins pesante, on en pense alors le possible au-delà… pause clope ou verre en terrasse… on envisage le carpe diem, se la couler douce pour le reste de son existence ; on veut faire fructifier son pactole, devenir à son tour l’exploiteur ; ou alors ça serait l’occasion de réaliser quelque projet personnel, un rêve de gamin ; ou enfin, on partagerait ses gains — mettant ainsi sa famille à l’abri.

Même celles et ceux qui opteraient pour la thésaurisation en continuant le travail verraient leur position changer ; puisque ce travail ne recouperait alors aucune nécessité matérielle : l’enjeu principal serait dissipé.

Les jeux d’argent et de hasard recoupent le rêve de tout exploité ; que s’évanouisse d’un simple geste la contrainte de vendre force de travail. Le phantasme ; pas simplement de l’argent facile, mais avant toute chose de l’argent sans travail.

Il n’est nul besoin ici de s’attarder trop longtemps sur le fait que les diverses allocations sont loin de constituer le fameux argent sans travail. Elles ne représentent qu’un envers du travail ; dispositif n’ayant d’autre optique que de permettre une bonne conservation de la chair à travail, cette dernière doit par ailleurs faire montre de disponibilité et de sa bonne volonté dans l’optique d’un retour vers l’emploi.

Rompre la causalité entre travail et argent, privilège exclusivement réservé aux détenteurs de capitaux ; par l’entremise des jeux de hasard, voilà que cette possibilité s’ouvre à tout un chacun·e !

Quelques piécettes (et beaucoup de chance) suffisent pour… endosser le rôle d’exploiteur. Gagner à un jeu d’argent n’est-ce pas tirer profit de l’exploitation des autres joueurs ? Ici encore le fétichisme de la marchandise, la somme gagnée ne représente in fine qu’une partie de l’argent perdu par les autres…

Quand on n’a de quoi jouer sur les valeurs boursières ; 5 balles suffisent pour acheter son ticket à gratter ou parier sur le match de foot du week-end. Et dans le cadre de ces paris sportifs, on n’est pas confronté à d’obscures entreprises aux noms et aux business flous ; on a affaire à des figures familières, sportifs et des équipes dont on a pris l’habitude d’en (ad)mirer le spectacle.

Tout ce temps que l’on passe à suivre sa passion, peut-être que ça serait l’occasion de le faire fructifier ? Ça représenterait à peine des miettes comparé à ce qu’il brasse, le monde du sport et du foot en particulier — dans ces pôles les plus visibles et spectaculaires du moins.

La seule et vraie différence entre ces jeux d’argent et le jeu de l’existence subsumée sous le capital ne tient pas tant au hasard, mais le fait que ces jeux de hasard ne s’en cachent pas : c’est écrit sur le produit.

… tandis qu’ailleurs, dans cet autre jeu d’argent que constitue la vie sous le capitalisme, la dose hasard nécessaire est nappée par des récits mythologiques — réussite, résilience, self-made-man — ou encore des discours rationalisants ou (pseudo-)scientifiques.

La logique sur laquelle reposent les jeux d’argent et de hasard ne fait que cristalliser celle qui préside à l’organisation sociale dans son ensemble ; poser clairement et distinctement que seule une poignée d’élu·e·s est destinée à réussir, faire croire dans le même temps que tout le monde peut en faire partie. Ainsi capter les besoins et les transformer en ressources exploitables. De la même manière que l’exploité éprouve le besoin de consommer plus pour pallier aux souffrances qu’engendre l’exploitation, ce rêve de décrocher le gros lot (et changer radicalement le cours de son existence) ne constitue donc qu’un procédé de capture dont le but est de pousser le plus grand nombre à jouer et le jeu et tenter sa chance ! Oui, oui, 100 % des gagnants ont joué !

La cible, ce ne sont pas tant les joueurs occasionnels, mais les plus fragiles, celles et ceux qui sont les plus susceptibles de sombrer dans cet énième gouffre induit par l’organisation sociale anthropophage.

La dépendance aux jeux de hasard et d’argent n’a rien de nouveau. Elle se trouve simplement intensifiée par la mise en œuvre d’outils algorithmiques. On n’en est plus au simple grattage et autres grilles de loto, les paris sportifs (pour ne citer que cet exemple) sont ré-encodés par les plateformes numériques — sites, applications. À l’excitation du gain, s’ajoute celle des supports et des UX [expérience utilisateur] ; mails, notifications, alarmes, rappels constants d’opportunités, rabais, mises « offertes », cotes maximisées, etc. Autant de procédés qui permettent d’achever l’emprisonnement des plus fragiles.

Si, de prime abord, on exploite les nécessités matérielles des joueurs ou leur rêve d’argent sans travail ; ce qui est avant toute chose exploité, c’est leur dépendance. En cela, les jeux d’argent sont à rapprocher des commerces tels que l’alcool, le tabac/vapotage et le sucre.

Des business qui cristallisent la contradiction capitaliste ; d’une part la nécessité de profit ET celle de préserver la « ressource » afin qu’elle puisse être exploitée à long terme. C’est pourquoi — comme l’alcool, le tabac et le sucre — l’État intervient en imposant des limites ; certainement pas par souci d’émancipation, mais avant tout en vue de prévenir les coûts qu’engendreraient la gestion sanitaire de ces dépendances.

Loi Évin [1991] [interdisant la promotion de l’alcool], les diverses augmentations du prix du tabac, le fameux manger, bouger mis en place en 2007, etc. Autant de dispositions censées réguler l’exploitation des masses (exploitées) consuméristes…

Jusqu’en 2010, de telles actions n’étaient pas nécessaires dans le cadre des jeux d’argent et de hasard puisque ce secteur relevait alors d’un monopole d’État — exception faite des casinos. L’ouverture à la concurrence de ce marché a dès lors impliqué la création d’une structure chargée de le réguler.

C’est également en 2010 qu’ont été légalisés, en France, les paris sportifs qui ont trouvé naturellement leurs victimes au sein de ce public passionné de sport (et plus spécifiquement de foot) érigé, depuis maintenant des décennies, en spectacle.

Une régulation qui passe essentiellement (voire exclusivement) par le contrôle de la publicité ; ainsi est-il interdit aux entreprises de suggérer que jouer puisse permettre de « gagner sa vie » ou de « constituer une alternative au travail rémunéré », mais surtout que les jeux d’argent et de hasard ne « contribuent pas à la réussite sociale » ni ne permettent de « changer de statut social ».

Il est intéressant par ailleurs de noter la manière dont l’ANJ [Autorité Nationale des Jeux] se fait de l’idée de la réussite sociale, elle ne recoupe que les formes les plus grossières et les plus ostentatoires : Yacht, jet privé, villas, voyages extraordinaires, etc. Voir : https://anj.fr/lignes-directrices


Autant de dispositions qui visent à briser le mythe qu’enclosent les jeux d’argent, à les remettre sur leurs pieds et en faire ce qu’ils devraient être : de simples jeux auxquels on se prête, des loisirs, un divertissement. Et dans cette perspective, le concept de responsabilité individuelle tient un rôle crucial, à chacun·e de jouer responsable, de se contrôler — dans la logique mise en œuvre par le capitalisme thérapeutique. Ainsi ne s’agit-il pas de protéger les plus faibles — à savoir ceux qui sont dépendants de ces jeux ; mais de préserver les joueurs occasionnels d’une dépendance éventuelle. La contradiction capitaliste est amenée à son paroxysme.

Il n’est bien évidemment pas question d’affirmer que l’État aurait dû faire autrement ; il joue simplement sa partition, ce pourquoi il existe et se maintient : encadrer l’exploitation. Ménager la création de sur-valeur en lui fournissant un cadre légal. Et dans le cadre des jeux de hasard, cela passe par le fait de les détacher du fantasme du gain d’argent facile en les transformant en pratiques institutionnalisées et par-là même acceptables. C’est par là que s’opère la naturalisation du plaisir qui leur est associé — ce dernier étant produit par les conditions matérielles de cette organisation sociale.

Les jeux d’argent rejoignent donc le (déjà) large éventail de produits proposés par l’industrie culturelle. On dépenserait pour sa mise ou son ticket à gratter, comme on le ferait pour son abonnement à quelque plateforme de streaming… sans penser aux gains potentiels — qu’il s’agisse de la possibilité de décrocher le Graal d’une libération suprême, une somme qui permettrait de se donner un peu d’air (économique) ou même de quoi s’offrir un petit quelque chose…

Vraiment ?

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