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temps de consommation de la marchandise-texte :

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La vérité sort de la bouche des enfants — Ou comment exprimer trivialement le mythe de l’état de nature. Du fait que les enfants en seraient au début de leur vie, les normes sociales ne s’imposeraient pas (encore) ; leur existence ne serait pas régie par les contraintes sociales. Libres, les enfants.

Dès lors, il y a ces « pourquoi » incessants… ça surgit, impromptu… À la sortie de l’un de ces supermarchés bon chic bon bio, une association de collecte alimentaire, un gamin qui demande : pourquoi ils prennent gratuitement ce qu’achètent les gens ? — C’est pour les pauvres… — Et pourquoi ils ne travaillent pas pour s’acheter à manger ?

La naïveté tient ici simplement au fait que la sentence est énoncée sans que l’enfant sache adapter sa parole au contexte — l’apprentissage est en cours, et de telles situations en font partie intégrante.

Quant à la sentence énoncée, elle tient d’une logique apprise ; non pas seulement par l’entremise d’un parent ou d’un proche, mais de l’ensemble des dispositifs serrés de l’organisation sociale marchande : travail et mérite. Tout ce qu’on obtient doit se mériter, travailler pour être indépendant.

La logique (apprise) est simplement appliquée ici, à un cas concret. Et c’est bien ainsi qu’est mise en lumière nombre de contradictions capitalistes : le travail est posé comme condition sine qua non de (sur)vie, non en produisant directement des produits nécessaires au prolongement de son existence, mais parce qu’il permet l’argent permettant d’acheter ces produits.

Le travailleur est lui-même traité comme une marchandise ; on prélève de la sur-valeur (part du travail non payée au salarié et appropriée par le capitaliste) sur sa force de travail, ainsi, pour certain·e·s les salaires sont maintenus en dessous du seuil de reproduction — c’est-à-dire qu’ils et elles ne parviennent pas même à (sur)vivre dans et par le travail.

À cela s’ajoute le fait que la réduction temps de travail socialement nécessaire à la production de marchandises accroît l’extraction de sur-valeur (on exploite plus, pour la même durée de travail) mais dans le même temps elle tend à diminuer la quantité relative de travail vivant (le nombre d’employé·e·s), ce qui expulse une partie des travailleurs hors du marché du travail. Ainsi, si le travail est posé comme condition de survie, il n’est pas pour autant accessible à toutes et tous.

Que faire dès lors de ces travailleurs-marchandises qui se retrouvent sur le carreau ? Surgit alors la nécessité d’opérer une répartition (minime) de la valeur et elle doit se faire sur la base du bon vouloir des possédants, ne surtout pas brusquer le droit sacré à la propriété. Et ça passe par l’invention de ces dispositifs qui permettent à beaucoup de ne pas crever de faim, maquillés sous les atours de la charité

Bien que les agents, ces millions de bénévoles, y croient, et s’y prêtent de bonne volonté, à cette charité.

Pour qu’il y ait des (gosses) de riches comme ce gamin qui exploite(ro)nt — tireront de la survaleur, il faut qu’il y ait des pauvres à exploiter.

Autre jour, autre lieu, autre enfant : Pourquoi le monsieur il est dehors alors qu’il fait froid ? De ces questions qui ne frôlent même plus l’esprit des adultes. — C’est parce qu’il n’a pas de « chez lui »… — Et pourquoi tu as aidé la dame, l’autre jour ? Elle aussi elle n’avait pas de chez elle ?

Les données ont été assimilées ; les êtres humains sont triés sur le volet. À l’instar des marchandises chacun dispose d’une valeur, une place, sa catégorie sociale ; elles sont relatives à la qualité (économique) de l’individu. Réifiés : l’existence humaine transformée en un signe mesurable, pourvu d’une valeur. On ne s’inquiète que si la place d’un individu ne correspond pas à sa valeur supposée.

Ainsi s’organise le tri effectif des existences — dans les rues comme dans les dispositifs sociaux ; l’aide n’est jamais inconditionnelle, mais filtrée par le revenu, la conformité à la norme, le comportement. L’aide ne relève en définitive que d’une discipline et d’un conditionnement social, de la manière que ces gamin·e à qui l’on distribue les mauvais et les bons points.

Dis maman, pourquoi tu es grosse ? Vu jusque-là comme banal, le corps maternel devient suspect. Il ne correspond pas aux critères en cours d’inculcation par ce réseau de dispositifs serrés de l’organisation sociale marchande ; du divertissement et de son prolongement publicitaire à l’école, en passant par la médecine, ça converge vers le même point, la minceur est non seulement synonyme de bonne santé, mais avant toute chose de réussite — sociale.

Ces critères d’ordre sanitaire et/ou esthétiques ne constituent en définitive qu’un ré-encodage de la visée véritable de tels dispositifs ; la nécessité de corps employables. Pas seulement dans le cadre de travaux physiques, car le corps mince est signe de fiabilité et de performance. Il renvoie surtout à une capacité d’adaptation. L’agent prouve ainsi qu’il lui est possible d’appliquer une discipline stricte. Signe de bonne gestion de son capital corporel. Ce n’est qu’à cette condition qu’il sera possible d’optimiser l’extraction de la sur-valeur. Réussir (à modeler) son corps comme on réussit sa vie.

Ils gênent, ces « pourquoi » non pas tant vis-à-vis de la gêne sociale qu’ils occasionnent, plutôt de leur logique implacable. Ils troublent la personne qui les reçoit non parce qu’ils dérogent aux codes sociaux et à leurs normes, mais parce qu’ils les appliquent à la lettre, ils les révèlent dans leur nudité, sans apprêts aucuns.

Rien de subversif là-dedans, simplement le processus de naturalisation qui est en marche. À la manière de ces matières premières dont le destin sera d’être transformées en marchandises ; les corps et les esprits des gamin·e·s sont en cours de standardisation et normalisation. Leur existence progressivement et minutieusement alignée sur les besoins de l’organisation sociale même.

C’est un lent et progressif cheminement vers le devenir marchandise-humaine et la marchandisation du rapport au monde même ; cette marche forcée n’a pourtant rien d’inexorable. Un court-circuit est si vite arrivé, car ces « pourquoi » révèlent déjà les failles : le capitalisme et son organisation sociale marchande ne sont faits que de contradictions, naturalisées.

Reste à (sa)voir, si ces fils de contradictions qui débordent de la couture seront tirés, s’ils mèneront vers l’effilochage du tissu de l’organisation sociale marchande menant ainsi au point de rupture — dialectique.

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Journal litteralutte - Le pourquoi des enfatns