L’herbier retrouvé de Sabine Sicaud

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Grâce aux éditions des Véliplanchistes, on peut enfin lire la poésie de Sabine Sicaud, jeune poète adolescente célébrée de son temps et oubliée (ou effacée) depuis lors. C’est une des ambitions de cette micro-maison d’édition, au modèle éco-responsable, que de valoriser le matrimoine, et on ne peut que se féliciter de voir Sabine Sicaud rejoindre au catalogue Renée Dunan (déjà éditée) et Judith Gautier (en cours d’édition).

L’herbier de Sabine Sicaud, éditions des Véliplanchistes, 2021, 128 p., 18€.


Sabine Sicaud est une adolescente dont le premier recueil Poèmes d’enfant est publié en 1926 alors qu’elle âgée de 13 ans. Elle meurt prématurément à 15 ans. Anna de Noailles écrit la préface du recueil et devient en quelque sorte la marraine littéraire de la jeune fille dont elle célèbre à juste titre « les rythmes brisés, rattachés, qui nous dispensent avec un heureux mouvement, le monde varié des images ». Preuve en est cette strophe de « L’allée des bambous » où les enjambements, rejets et contre-rejets dynamisent le dialogue qui se tisse avec la nature, tension entre la description bucolique et l’inquiétude qui sourd du monde extérieur.

Elles disent au vent : « Tu vois ;

Nos petites lames tranchantes ?

Ce sont des couteaux verts, des sabres que tes doigts

Ne détacheront pas de leur tige. Tu vois,

Nous sommes là depuis les vieilles guerres

Et nous serons

De la prochaine guerre… Vois nos lames claires !

p. 73

Rosemonde Gérard, elle aussi, rendra hommage à Sabine Sicaud dans les Muses Françaises en 1949.  Quant à Roland Barthes, s’il la cite dans les Mythologies, c’est pour la rapprocher de Minou Drouet et pour ne rien en dire ; l’a-t-il lue ? On peut en douter mais son nom semble circuler encore en 1957.

La solitude

Sabine Sicaud, c’est un peu une anti-Rimbaud s’il fallait la comparer à un autre adolescent poète. Au fougueux et fugueur adolescent, « Petit Poucet rêveur » qui écrit sa légende « dans sa course », c’est-à-dire en s’enfuyant de la maison familiale, répond la jeune fille de la bourgeoisie provinciale, enfermée (comme toutes) dans la demeure familiale de Villeneuve-sur-Lot, nommée « la Solitude ». Cette demeure, plus particulièrement son jardin, est le lieu de l’écriture, loin d’être une prison ni le carcan bourgeois qu’aurait détesté Arthur, il devient l’espace de toute création. Sabine Sicaud a ceci de touchant qu’elle métamorphose ce qui pourrait être considéré comme limitatif. D’ailleurs le poème « La solitude », publié à titre posthume en 1958, ouvre l’anthologie proposée par les éditions des Véliplanchistes.

Solitude… Pour vous cela veut dire seul.

Pour moi – qui saura me comprendre ?

Cela veut dire : vert, vert dru, vivace tendre,

Vert platane, vert calycanthe, vert tilleul

[…]

Un mot vert… Qui dira la fraîcheur infinie

D’un mot couleur de sève et de source et de l’air

Qui baigne une maison depuis toujours la vôtre,

Un mot désert peut-être et desséché pour d’autres,

Mais pour soi, familier, si proche, tendre, vert
Comme un ilôt, un cher îlot dans l’univers ?

p. 35-38

Finalement, Arthur Rimbaud, celui des premières poésies, n’est peut-être pas si loin. Entre 1926 et 1928, qu’est-ce qu’une jeune fille de la bourgeoisie provinciale pouvait faire d’autre que de transformer l’enfermement domestique en acte de création libérateur, en « îlot » ?

L’herbier

L’anthologie proposée fait le choix de créer un herbier, joliment illustré par Gaëlle Privat et savamment préfacé par Wendy Prin-Conti. La démarche a de quoi surprendre car elle bouleverse la chronologie de l’œuvre de Sabine Sicaud et puise dans les deux recueils (celui publié du vivant de l’autrice et le recueil posthume paru en 1958).  Le choix a été fait de présenter aux lecteurs les poèmes consacrés à la nature, thème majeur de la poésie de Sabine Sicaud. On pourrait regretter que les poèmes plus sombres, ceux écrits dans la maladie et la souffrance, soient laissés de côté. Toutefois, la démarche de l’herbier impose sa lecture en prescrivant une méthode efficace. Comme dans un herbier, le lecteur ou la lectrice peut à s’attacher à la fois au réalisme des descriptions poétiques minutieuses et au dépassement de celui-ci. Le jardin de Sabine Sicaud est à la fois arpenté au fil des chemins (tel est le titre de plusieurs poèmes) et des saisons, et métamorphosé par l’écriture poétique qui invite à l’ailleurs.

Ainsi, on se plaît à contempler l’éclosion du « camélia rouge » suivie minutieusement par l’œil de la poétesse :

Au milieu des plantes fragiles

qu’une vitre épaisse défend

plusieurs boutons pointent, fragiles,

un premier cocon vert se fend.

p. 59

La couleur rouge est d’ailleurs travaillée à plusieurs reprises par l’autrice, à la manière du peintre, nous conviant à une métamorphose dans « Vigne vierge d’automne » :

Et pourtant que vos mains sont tremblantes !

Leurs veines

Se rompent une à une… Tant de sang…

Et cette odeur si fade, étrange.

Ces mains qui tombent d’un air las,

Ô vigne vierge, d’un air las et comme absent,

Ces mains abandonnées…

.

(Lady Macbeth n’eut-elle pas ce geste

Après avoir frotté la tache si longtemps ?)

p. 88

Si la nature est contemplée, elle est donc aussi largement objet de méditation et de transfiguration poétique. Ainsi, Sabine Sicaud entretient un dialogue permanent avec la nature comme l’écrit Wendy Prin-Conti : « Chaque élément vit sous sa plume, prend de l’ampleur et s’impose au lecteur.  Chaque arbre, plante, fleur sont dignes d’être admirés, observés de près, compris. » [préface, p. 24].  On sent, bien sûr, le modèle hugolien des Contemplations qui souffle ici, notamment au travers de l’adresse à la nature, l’échange avec les éléments dont l’apostrophe est le signe :

Ô bruyère, bruyère

Je croyais te connaître et je ne savais rien

p. 77

Contrairement à Hugo, Sabine Sicaud reste à la place qu’on lui a assignée et s’il y a médiation, il n’y a rien là du poète prophète qui voudrait transmettre une vérité aux hommes. On est bien plus, effectivement, dans la démarche de l’herbier, création à la fois intimiste et de transmission.

Jardin d’écrit

D’ailleurs, le jardin de la Solitude est bien souvent un lieu d’évasion, ouvertement vu et vécu comme propice à l’éclosion de l’imaginaire. Le microcosme est métamorphosé par l’acte d’écriture, il devient un ailleurs tour à tour exotique, féerique, anachronique, où entre le monde macrocosmique transfiguré par l’imaginaire de la poétesse comme dans « Le Cytise » :

Survient le vent

Et c’est une cascade lumineuse de topazes,

Un long feu d’artifice, un jet d’eau qui s’embrase,

Un quatorze juillet de mai ! Vois dans le vent,

La joie ardente du printemps !

.

Pas de canon, d’ailleurs, ni de Bastilles prises

C’est la fête rustique du Cytise.

p. 67

Plus que décrit, « la Solitude » est donc un jardin d’écrit. Le très beau poème « L’heure du platane » fait d’ailleurs fusionner l’arbre lui-même avec l’objet livre dans une démarche sensorielle et métatextuelle, étonnante sous la plume d’une si jeune autrice. On ne peut en douter, il y a là projet d’écriture dont Sabine Sicaud est bien consciente. Pas de texte théorique chez Sabine Sicaud évidemment, mais certaines strophes laissent percer un art poétique qui fait de la transfiguration du réel un principe poétique, pleinement assumé et revendiqué :

Dans les pots d’argile, saignait

Leur sève épaisse, goutte à goutte…

Les premiers pins suivaient leur route.

.

Moi seule les accompagnais…

Vers quelle Espagne de miracles ?

Vers quelles sierras, quels châteaux,

Quels tabernacles ?

.

Non ne me dites pas tout haut

L’histoire des pins de la dune,

L’histoire vraie en quatre mots…

p. 106



À propos de

Agrégée de Lettres Modernes. Après avoir enseigné dans un collège de zone sensible, elle enseigne le Français dans un lycée de périphérie urbaine d'une ville de province. Passionnée par la littérature, elle s'intéresse tout particulièrement au matrimoine.


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