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Free Gaza, Free Palestine — L’assertion est pourtant simple. Slogan ou revendication, qu’importe la dénomination, Free Gaza, Free Palestine ça s’ajouterait au large éventail de causes neutralisées : féminisme institutionnel, antiracisme managérial, reconnaissance LGBT transformée en branding, etc.
On pourrait objecter qu’avec le retour de discours réactionnaires assumés — domination frontale, racisme décomplexé, sexisme sans masque — ce temps-là serait fini. Mais ce serait confondre la surface conjoncturelle avec la structure. Le capitalisme intégratif ne disparaît pas sous l’effet de ces offensives, il se recompose : l’agressivité frontale ne contredit pas la logique d’absorption, elle la complète. Le même mécanisme continue d’opérer, simplement doublé d’une brutalité verbale et politique qui donne l’illusion d’une rupture.
Dans la logique du capitalisme intégratif, ça n’aurait pas même besoin d’être récupéré, ça se fonderait dans l’idéologie humaniste neutralisante que promeut l’organisation sociale marchande dans la mesure où Free Gaza, Free Palestine ne renvoie ni à l’abolition de la propriété privée, ni celle du marché, mais simplement à ce concept aussi mou qu’anesthésiant : la liberté. Qu’une population puisse vivre en paix — ce qui revient à dire, dans le contexte de l’hégémonie capitaliste, reconduire la qui préside (presque) partout ailleurs aux existences.
Autant de revendications absorbées, devenues sédatives par leur reconditionnement en . Phénomène dont n’est pas exempt Free Gaza / Free Palestine, mais de manière localisée…
Free Gaza / Free Palestine : on capitalise dessus au sein des cercles militants pour promouvoir par ce biais ses idées rances, celles d’une dialectique mutilée. L’industrie culturelle, les chaînes caritatives et les campagnes BDS participent chacune, à leur manière, du même mécanisme : transformer une revendication en segment exploitable, qu’il s’agisse de vendre, de capter des dons ou de reconfigurer les hiérarchies d’exploitation.
On pense notamment à ces marathons de streams mis en place par les ingénieurs de l’influence pour la bonne cause, redorer (à cette occasion) leur blason d’exploiteurs de temps libre, faisant alors accroire (aux plus naïfs) qu’ils disposent de quelque utilité sociale autre que celle de huiler la roue de l’exploitation.
Voilà en somme à quoi [nous] réduit la forme aliénée des existences ; quémander l’exploitation « ordinaire ». Mais dans le cadre de Free Gaza, Free Palestine, même ces conditions d’existence mutilée sont refusées. La « liberté », même dans son acception la plus neutralisante, fait bugger la machine à guimauve du capitalisme intégratif. Non parce que la revendication est clivante, mais c’est justement par sa banalité qu’elle polarise autant.
En effet, on en a fini avec le temps de la colonisation revendiquée et assumée. Elle s’est faite plus rationnelle, on laisse aux logiques concurrentielles du marché le soin de tout aplanir, d’opérer le tri des existences.
Et c’est bien pour cela que le capitalisme intégratif est incapable d’absorber Free Gaza, Free Palestine. Son logiciel n’est pas construit pour ça, impossible d’euphémiser ce rapport de colonisation rationalisé, continu et intégré au capitalisme mondialisé (voir + ci-dessous). Ces millions de morts causés par une guerre (in)directement menée et soutenue (in)directement par plusieurs gouvernements — et non des populations —, sans oublier la famine entretenue par ces derniers — en somme, l’annihilation organisée d’une population — dit plus clairement : un génocide.
La colonisation israélienne en Palestine, ce n’est pas seulement un projet territorial : c’est l’intégration forcée d’une population à un régime d’exploitation totale — dépossession, destruction, contrôle. Les terres arrachées, les infrastructures rasées, les ressources verrouillées ; le tout relié aux circuits mondiaux du capital. Les corps palestiniens deviennent terrain d’essai pour technologies de surveillance, de contrôle de foule, d’armement — ensuite vendues comme « éprouvées au combat ». Les accords commerciaux, agricoles ou high-tech, les flux financiers et les subventions militaires cimentent cette asymétrie ; une colonisation qui ne se contente pas d’occuper, mais d’optimiser.
Que la valeur des vies humaines diffère en fonction d’assignations telles que le genre, la (soi-disant) validité, l’orientation sexuelle ou la race, la nationalité n’est donc pas chose nouvelle ; des luttes politiques se sont structurées afin que le marché intègre ces minorités, ces dernières luttent par ailleurs et payent uniquement pour le droit d’accéder à l’exploitation normalisée.
On peut ajouter à cela le fait que les États payent de leur poche — au travers d’aides, de subventions ou même d’exonérations fiscales — les entreprises pour qu’elles acceptent de bien vouloir exploiter cette chair à travail non conforme.
Ces distinctions, bien que toujours opérantes, ont cessé d’être affirmées et assumées. Dissimulées sous le vernis d’un racisme culturel ou de l’inclusion voire de la résilience — transformant ainsi les discriminations en épreuves censées rendre la victime meilleure https://www.litteralutte.com/raciser-lexception/. Autant d’approches nécessaires à l’ambition pacificatrice du capitalisme intégratif, faisant de « l’égalité » un label, de « la diversité » un argument de vente.
La tendance agrégative du capitalisme s’annihile : cas extrême d’un côté [annihilation d’un peuple] ; revendication banale de l’autre [la liberté d’un peuple]. Mis en relation = impasse intégrale — aporie.
La logique de récupération qui fonctionne pour tant de luttes échoue ici, car elle se heurte à une réalité qui ne peut être ni euphémisée ni marchandisée.
Ce qui apparaît, de prime abord, comme une contradiction n’est au contraire que la confirmation de la fragilité de l’édifice pacificateur du capitalisme intégratif. Ce dernier s’écroule sur lui-même, impossible, ici, d’euphémiser la guerre, les morts, d’arrondir les angles de la famine. La ligne du discours humaniste ne peut plus être tenue sur une ligne générale ; elle se segmente.
Les pros, les anti, le déni aussi — faire fi de la situation critique, éviter de prendre position, ce capitalisme si préoccupé par le soi-disant bien-être qui fait alors l’autruche. Ainsi l’intégration du slogan ne peut s’opérer que par le biais d’une segmentation durable et rigide du marché, la division ici étant en le symptôme d’une aporie : le capitalisme intégratif absorbe en dissociant.
Free Gaza / Free Palestine, slogan si insupportable qu’il est interprété comme une provocation. Ici encore, ce n’est pas tant sa radicalité qui pose problème, plutôt le fait qu’il soit tout à fait banal.
En dernière instance, celles et ceux qui n’en veulent pas [de ce Free Gaza]ne sont pas pour autant dénué·e·s d’idéologie humaniste. Dans leur perspective, l’énoncé choque parce qu’il s’agit d’une revendication élémentaire et c’est bien en cela qu’elle leur est insupportable.
Pour autant, il est nécessaire de défendre rationnellement et humainement sa position. À cet effet, ne subsiste qu’un seul type de réponse : criminaliser, marginaliser, effacer la cause, non pas en la transformant en produit, mais mettant en œuvre une dialectique mutilée. Retournement du stigmate : le procès en inhumanité est retourné, on déshumanise la population qu’on veut éradiquer pour donner une teinte humaniste à l’éradication de tout un peuple.
Free Gaza, Free Palestine n’est pourtant pas le seul à ainsi pousser le capitalisme intégratif dans ses retranchements, République Démocratique du Congo, Soudan, Yémen, et tant d’autres. Ces cas ne constituent pas des exceptions, mais sont des révélateurs : là où la revendication minimale (cesser d’être massacré, accéder aux ressources vitales) ne peut être traduite en valeur d’échange, et où la violence matérielle (guerre, famine organisée, extraction brutale de la force de travail) est directement arrimée à l’économie mondiale, le capitalisme intégratif bute.
Il ne peut ni euphémiser sans exposer ses rapports d’exploitation, ni récupérer sans dissoudre la cause dans le bruit des marchés.
Il ne s’agit en aucun cas d’une contradiction : elle révèle les limites structurelles d’un système incapable d’absorber ce qui met à nu ses propres fondations.
Humanisme partout, émancipation nulle part.
