Lire Olds en fourmi rouge

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J’ai découvert les Odes l’été 2020 – dans le même temps que je lisais le lumineux petit texte de Monique Wittig, « Le cheval de Troie ». Comment lire la poésie de Sharon Olds en « moderniste dissidente » – elle qui construit un sujet lyrique au féminin, l’air de rien ?

Sharon Olds, Odes, trad. Guillaume Condello, Le Corridor bleu, coll. S!NG, 2020, 136p., 15€.


Été 2020, bilan

Tout le mois de juillet 2020, je l’ai passé en montagne, avec la présence continue des Odes, de Sharon Olds – et de La pensée straight, de Monique Wittig – deux livres qui, d’un jour à l’autre, changeaient de place dans le salon – tantôt sur une table, tantôt sur un coffre, quelquefois par terre. Tous les matins, je sortais, pieds nus ou presque ; les fourmis rouges me pinçaient les mollets, et c’est comme ça que j’ai commencé à penser cette recension : pincée par les fourmis.

Tous les soirs, nichées au coin du feu, mon amie et moi lisions les Odes, à voix haute. Elle, ne disait rien ; elle était grave et souriante. Ce sourire un peu grave, si j’y repense, c’est tout ce qui nous traversait pendant que nous écoutions cette poésie. Je ne veux pas, bien sûr, dire ce qu’elle pensait, mais moi je sentais bien que dans cette poésie, tout se célèbre, tout est léger ; mais qu’il demeure partout un fond de gravité.

Le web comme une fourmilière

Depuis quelques années, de nombreuses et jeunes poétesses assument un travail lent, patient, minutieux ; celui qui consiste à exhumer, partager et visibiliser d’autres poétesses ; celles-là mêmes qui, comme Sappho à Alexandrie, n’en finissent plus de brûler dans les incendies de la mémoire [nous évoquions déjà ces questions dans Littéralutte].

Elles utilisent le web comme une caisse de résonance ; elles prennent en photo des pages de recueil, publient, retweetent ; allument leur webcam et lisent des poèmes pour un public clairsemé – elles remercient Tim Berners-Lee, qui nous fit don d’un tel outil[1]Tim Berners-Lee invente, dans le tournant des années 90, les trois technologies à l’origine du web : le langage HTML, les URL et le protocole HTTP. Il est alors chercheur au CERN de Genève … Continue reading. Elles créent des circuits de recommandation, des communs poétiques, et en cela se font héritières du lent travail généalogique que, souvent, les poétesses d’hier ont accompli : filiations minoritaires, réarrangements du canon, ébranlement depuis la base – constellations créatrices [2]Je reprends l’expression au titre d’un colloque organisé en janvier 2021 par le groupe de recherche des Jaseuses, et qui visait à mettre en valeur la dimension profondément collective de la … Continue reading. C’est un travail de fourmi parce que c’est minutieux, parce que c’est collectif – et parce que la Reine est cachée dans les profondeurs – c’est un travail de fourmi, mais de fourmi rouge ; ça vous mord au mollet [3]Si discret que soit ce travail militant de visibilisation du matrimoine poétique, il n’est pas sans danger – nous pourrions témoigner des réactions outrées, confinant parfois au … Continue reading.

Alors bien sûr, la découverte des Odes, dans ce contexte, ç’a été quelque chose de fort, pour moi – en deux temps : au travers de la traduction de Guillaume Condello pour la collection S!NG, puis lues, au Phonomuséum[4]On peut réécouter cette lecture ici..

C’était quelque chose, mais ça ne suffisait pas. Après quelques threads Twitter, d’inlassables lectures suivies de longues discussions, il a bien fallu songer à proposer une lecture un peu plus étoffée des Odes – d’autant plus que les quelques recensions parues dans la presse littéraire ne mettaient pas le doigt sur ce qui me troublait, cet été-là, et qui tenait en partie à la présence, dans la maison, de ce deuxième livre de chevet : La pensée straight, de Monique Wittig [1992[5]La question des traductions, pour La pensée straight, est complexe : il s’agit d’un recueil d’articles dont certains ont été écrits directement en français, d’autres en … Continue reading].

Ce n’est donc pas vraiment une lecture thématique, ou formelle au sens le plus strict, que je proposerai ici – mais politique, mais wittigienne : une lecture en fourmi rouge. Il s’agira également d’une réponse à quelques personnes qui, comme Adrien Meignan dans sa critique parue sur le site Un dernier livre avant la fin du monde, étaient gênées par les deux « Odes à l’hymen », qu’elles avaient peur de lire comme une réactivation malvenue des mythes de la virginité – et de la défloration, dans un rapport hétérosexuel où la femme serait cette outre à percer, et à initier.

Les Odes comme un cheval de Troie

Monique Wittig, comme critique, était prise au piège de l’hégémonie esthétique de son temps : on a pu la qualifier de « moderniste dissidente[6]Sam Bourcier, « Les petits chevaux de Troie : Wittig entre modernisme, matérialisme et politique », in Benoît Auclerc et Yannick Chevalier (dir.), Lire Monique Wittig aujourd’hui, Lyon, Presses … Continue reading » ; la solution qu’elle propose, pour lire les textes littéraires, est une solution d’embusquée. Sa position

témoigne […] de la peur (justifiée) d’être exclue de l’entreprise littéraire et des grands noms de la Littérature avec un grand L, si l’on ne se plie pas à ses critères modernistes. Wittig dit qu’elle donne la priorité au travail sur la réalité textuelle et littéraire par rapport au travail sur la réalité sociale et politique. Elle sépare les deux plans, la littérature et le social, parce qu’elle privilégie ou sait qu’elle doit privilégier son identité d’écrivain à vocation universelle au détriment de celle de lesbienne.

Sam Bourcier,« Les petits chevaux de Troie : Wittig entre modernisme, matérialisme et politique », 2012

Lorsqu’elle propose l’image du cheval de Troie, dans le texte éponyme de La pensée straight, il faut avoir conscience qu’il s’agit donc d’une stratégie moderniste – qu’elle continue de séparer les sphères littéraire et sociale, tout en intégrant, dans le travail de la langue, la possibilité d’une réflexivité sociale. J’ai donc choisi de reprendre cette image du cheval de Troie, non parce que j’estimerais que seuls les critères modernistes sont à même de rendre compte de l’écriture de Sharon Olds – elle ne se résume pas à un travail du symbole par la matérialité du texte, et les réalités sociales mises en forme sont nombreuses et plurielles[7]On peut penser, par exemple, au vieillissement féminin dans « Ode du décolleté fané », à la maltraitance enfantine dans « Ode à l’amaryllis », au lesbianisme dans … Continue reading – mais parce que ce petit cheval, ici, me permet d’évoquer précisément le piège tendu par la poétesse américaine.

Reprenons donc, dans la grande boîte à outils de l’analyse littéraire, l’image wittigienne de l’œuvre littéraire comme cheval de Troie :

Toute œuvre littéraire importante est, au moment de sa production, comme le cheval de Troie. Toute œuvre ayant une nouvelle forme fonctionne comme une machine de guerre, car son intention et son but sont de démolir les vieilles formes et les règles conventionnelles.

Monique Wittig, « Le cheval de Troie » in La pensée straight, p. 124

À l’en croire, les écrivain·es minoritaires[8]Pour Monique Wittig, les écrivain·es minoritaires sont les écrivain·es issu·es de minorités – de genre, d’orientation sexuelle, de classe, de race etc., ayant conscience de leur position,  … Continue reading n’ont d’autre choix que de passer, non par une littérature thématiquement engagée [9]Monique Wittig demeure une moderniste, pour qui le signifié n’est pas le cœur du texte., mais par la stratégie, plus lente, du cheval de Troie.

Comment cela fonctionne-t-il ? elle prend pour exemple Proust et sa Recherche du temps perdu [1913-1927] ; selon Wittig, le roman a fonctionné à retardement : il a d’abord dû être lu comme un simple roman mondain à clefs – avant qu’on ne comprenne graduellement qu’il créait, pour la première fois dans l’histoire littéraire, un sujet homosexuel – un point de vue homosexuel présenté au lectorat comme universel.

« L’entreprise la plus essentielle et la plus stratégique  du travail de tout écrivain consiste à universaliser [son] point de vue. » p. 129 – le langage, pour Wittig, c’est le reflet de l’idéologie dominante, donc d’un point de vue dominant présenté comme universel – à charge pour les écrivain·es minoritaires de renverser l’idéologie en dénaturalisant le langage, et de rendre universel un point de vue minoritaire / dominé [On pourra voir comment les écrivaines bell hooks et Joan Didion mettent en œuvre cette stratégie dans ce papier].

Ce défi est d’autant plus vif pour Sharon Olds lorsque l’on apprend que, la première fois qu’elle envoya ses écrits à un magazine littéraire, elle se vit répondre ceci : « Nous sommes un magazine littéraire. Si vous souhaitez écrire sur ces sujets, nous vous conseillons plutôt Ladies’ home Journal. Les vrais sujets poétiques sont… de virils sujets, pas vos enfants[10]Source. »

Les choses étaient déjà on ne peut plus clairement formulées : les sujets universels, ce sont les sujets masculins ; les sujets féminins, eux, sont particuliers. Comment se sortir de ce bourbier, lorsqu’on est poétesse, donc située depuis un point de vue conçu, par les hommes, comme particulier ? comment faire pour que, plus jamais, un homme – moderniste, il va sans dire – vous réponde que vos textes ne témoignent que d’un point de vue inintéressant, puisque non-universel ? en construisant, c’est la stratégie du cheval de Troie, votre propre point de vue – ici, de femme – comme un universel.

« Je lyrique » en fourmi rouge

Christine Planté, dont les recherches sur le genre et la littérature ont été pionnières, ne s’y trompe pas : pour les poétesses, les questions qui tournent autour de la position d’énonciation font problème ; et font problème depuis bien longtemps[11]Comme on peut le vérifier dans cet article consacré à l’examen des stratégies mises en place par des poétesses du XIXe siècle, Adélaïde Dufrénoy, Elisa Mercœur, Louisa Siefert, Louise … Continue reading. La poésie lyrique se présente, depuis le Moyen-Âge et la fin’amor, comme une parole amoureuse énoncée par un locuteur masculin, en direction d’une femme, objet de désir. Cette relation est unidimensionnelle, hétérosexuelle et paradigmatique.

Les poétesses, si elles puisent à la source lyrique, ne peuvent éluder cette question : comment se positionner comme femme à la place du traditionnel énonciateur masculin ? Comment devenir sujet de la poésie ? Si l’idéologie a fabriqué un sujet lyrique masculin et hétérosexuel, il est difficile, pour une poétesse, de s’insérer sans écart dans la longue tradition littéraire – difficile de ne pas fabriquer de cheval de Troie. Or,

Pour Wittig […], l’objectif est l’annulation, l’abolition des marques de genre, voire des genres tout court. La tactique adéquate pour y parvenir est ce que l’on pourrait appeler l’universalisation inversée[12]On peut penser aux « elles », véritable Sujet des Guérillères [1969] de Wittig..

Sam Bourcier, Ibid.

La solution proposée par Sharon Olds nous est apparue comme une véritable petite bombe à retardement, pleine de malice : une forme « d’universalisation inversée »  particulièrement rusée. Elle commence par inventer une scène d’énonciation où un locuteur masculin lui fait le reproche d’écrire une poésie trop peu universelle – ici, le « compagnon », cela pourrait tout aussi bien être le journaliste qui lui reprochait d’écrire sur ses enfants : 

Mon compagnon dit que ce que j’écris

sur les femmes ne concerne que moi – « Tu as

soixante et quelques balais » s’exclame-t-il « et tu

écris encore sur la première fois où tu as baisé ! »

« Deuxième ode à l’hymen », p. 109

Et elle de retourner l’accusation pour universaliser, en un geste souverain, l’hymen, objet de discours : 

Mais ce n’est pas que mon hymen –

certains parlent bien de Beauté ou de Vérité,

alors pourquoi ne pas s’occuper, directement, de la virginité

humaine, de l’Idée platonicienne

de l’hymen

Ibid.

L’hymen, la vulve, le clitoris ou la merkin, perrruque pubienne, ne sont pas objets de blason – le désir hétérosexuel masculin n’est plus cette « unique figure de la création », réservant « aux amantes des rôles de faire-valoir, de support du fantasme ou du désir, pour lesquels toute peinture d’une quelconque intériorité s’avère superflue[13]Yasmina Foehr-Janssens dans La jeune fille et l’amour. Pour une poétique courtoise de l’évasion, Genève, Librairie Droz, « Publications romanes et françaises », 2010, … Continue reading » – ils sont des universaux, partie prenante du monde des Idées. Et toc !

Par un de ces retournements pleins d’humour qui caractérisent la poétesse, c’est le pénis qui devient, quant à lui, objet du discours poétique :

Quelqu’un m’a dit que quand j’écris

sur les hommes j’en fais des objets. Alors, dis-moi,

Ô idée universelle du pénis, est-ce que ça te dérange

d’être objet d’attention ? Toi qui te dresses, en esprit –

en érection ou non, jeune ou vieux –

derrière toutes tes représentations, Ô principe

abstrait, n’as-tu pas quand même un peu

attendu ton tour de louanges ?

« Ode au pénis », p. 17

Le blason suit ; ici, le pénis tombe du ciel des Idées ; là, l’hymen y monte. C’est bien dire que l’on n’écrit qu’avec tout le poids – à nous de le rendre léger – de siècles de discours poétiques, de représentations du genre, de main-mise genrée sur l’autorité poétique. Cette petite scène, tirée de l’« Ode en blowjob », m’a semblé relever de la même tentative de retournement du stigmate :

Ils pensaient qu’ils étaient les chefs, nous donnant des ordres

contre notre volonté ? C’est bizarre de voir ça du point de vue

d’un patron, regardant de haut

la tête besogneuse, le travail

aliéné – vers le bas de l’échelle des salaires. Mais. Si seulement

nous étions tous les deux engagés dans le même acte,

ce ne serait pas un emploi, n’est-ce-pas, mais un jeu,

un jeu dans la mesure des dieux du plaisir.

[…]

 connais

comme on te connaîtrait, caresse l’instrument avec ton souffle

comme on caresserait le sien.

« Ode en blowjob », p. 58

Retournement de la position d’énonciation : est-ce une manière, simplement, de renverser les positions ? c’est plus : force de proposition, car l’on demande l’avalisation des rôles symboliques, aussi bien dans la scène sexuelle que dans l’adresse poétique : « connais / comme on te connaîtrait, caresse l’instrument avec ton souffle / comme on caresserait le sien » – ici, le pénis pris en bouche peut aussi bien évoquer la voix poétique.

« Ô idée universelle du pénis, est-ce que ça te dérange […] ? » : du consentement poétique

Demander le consentement du pénis à devenir objet de discours poétique ? Ça n’a rien d’anodin. A-t-on jamais vu poème lyrique s’adresser à la femme blasonnée, aux parties du corps de la femme morcelées, découpées, comparées[14]Je pense au poème d’Aquae posté sur son topic de poèmes du forum des Jeunes Écrivain·es le 19/02/18, et qui raconte bien la violence de ce geste : À demi-surprise je trouve … Continue reading, pour leur demander leur consentement à être objets de discours ?

Bien sûr c’est un jeu – le pénis ne parle ni dans le poème ni en réalité – mais c’est surtout une terrible accusation portée par Olds sur le hors-champ des poésies lyriques masculines – ainsi qu’une proposition pour les écritures à venir. Puisque, après tout,

Quel est le plus doux

des mots ? Est-ce que consentement est le plus doux

des mots ? On y retrouve le con,

l’univers intime, en spirale, des filles.

« Ode avec un silence », p. 33

Espérons que ce cheval de Troie fonctionne et qu’il advienne qu’un jour, l’on perçoive comme « démodé, inefficace, incapable d’opérer des transformations [Wittig, p. 124]», un « je lyrique » au masculin, un blasonnage hiérarchique et sans consentement.

Polyphoniques libérations

C’est cela, aussi, qui m’a frappée et qui a pu provoquer certaines réactions de gêne – notamment devant la lecture des deux « Odes à l’hymen ». Si le discours poétique est fort, c’est qu’il n’est jamais univoque : on tisse ensemble les discours les plus divers – ça peut tenir côte à côte, et ça produit, comme le formulait le traducteur Guillaume Condello « une poésie qui embrasse tous les aspects de l’existence sans en rejeter aucun[15]Dans cet entretien. », « lorsque le poème commence à parler, ce n’est plus pour dénoncer, c’est pour tenter de prendre langue, comme on fait, parfois, avec l’ennemi : la première étape pour le convertir ? ». Les Odes forment un tissage subtil et paradoxal qui fait tenir ensemble les discours reçus, assumés, subjectivés par les femmes ; elles ne trient pas, ne discriminent pas, mais tissent. Elles construisent, pleinement, un female gaze intense et drôle.

Injonctions reçues durant l’enfance, discours féministe et libérateur, resignification ludique semblent coexister sans jamais se marcher sur les pieds. L’hymen, c’est d’abord une « matrone en dignité » : on entend, avec cette métaphore, les discours reçus dans l’enfance ; mais c’est ensuite une « piñata à usage unique » – cette métaphore rend les choses plus drôles, plus légères. Pour finir, on perce l’hymen, c’est une « chance », en choisissant « quand, avec qui, où et pourquoi » – cette dernière couche de sens l’investit d’une tonalité plus grave ; on n’est jamais bien loin de l’« Ode avec un silence » [TW : viol] :

Où le viol, d’abord éludé graphiquement – le silence, pudeur ou effroi face au crime –, puis martelé – saine colère, rappel de la banalité du crime – puis comme consolé, réparé, par cette finale légère où le mot « consentement » figure le véritable objet de l’ode.

Comment lire les Odes à l’hymen ?

Cela m’a semblé libérateur : accepter, simplement et sans honte d’avoir été le jouet de discours qui ne nous voulaient pas de bien, mais qui ont forgé l’image que nous nous faisions de nos corps. Je voudrais me concentrer sur un passage de la première « Ode à l’hymen », celui-ci :

Je l’aime, cette

grande forteresse d’alors autour de moi,

matrone en dignité protégeant la friandise

de ma virginité. Je ne sais pas qui

t’a inventé – toi qui gardes propres les intérieurs d’une fille,

ses réserves bien remplies. Cher mur,

chère porte, cher échalier, chère porte coupée […]

« Ode à l’hymen », p. 11

Est-il possible d’invoquer, d’accepter le mythe de la virginité tout en le récusant ? je crois que c’est ce que tente ici la poétesse. L’hymen est une matrone en dignité – comment mieux dire qui, dans le discours, le donne à l’existence – dont l’on se demande qui l’a inventé – ce qu’on a besoin d’inventer n’existe pas déjà dans le corps. L’escalade métaphorique qui suit met peu à peu à distance la gravité de l’hymen, le démystifie totalement – jusqu’à cette adresse tendre :

Tu étais très robuste, n’est-ce-pas,

tu as pris ton boulot très au sérieux – je n’avais jamais

ressenti une telle douleur – tu étais la femme à la taille de guêpe

que le magicien coupe en deux

Ibid.

Est-il possible d’accueillir, sans d’abord la juger, cette terrible douleur ressentie par beaucoup lors d’une première pénétration vaginale[16]Parfois due au vaginisme. ? et donc, de parler de l’hymen, sans créer un autre tabou – qui lui, serait féministe ? Le « oui » des Odes, c’est un grand consentement à nos contradictions ; à la possibilité de porter en nous plusieurs strates de croyances, et d’accepter même les choses qui nous ont abîmé·es – mais de le faire sans complaisance.

Lire en fourmi rouge

Finissons cette « lecture en fourmi rouge » par la discussion de quelques mots du traducteur, Guillaume Condello, dans un entretien avec Sereine Berlottier :

Ce serait sans doute trop peu de dire qu’ils sont féministes, si on veut entendre par là une poésie militante, qui n’aurait d’autre ambition que de soutenir des thèses […] elle est une voix tellement singulière qu’elle touche à l’universel […] Sans doute les voix féminines ont-elles été si peu été entendues en poésie qu’il semble utile de préciser qu’elle est une femme… ? Un jour sans doute on ne s’y arrêtera plus.

Guillaume Condello, « Traduire « Odes » de Sharon olds », 2020

Je passerai sur la première phrase citée – la lecture du traducteur se pose comme une lecture moderniste, où la poésie à thèse est d’emblée disqualifiée – où le signifiant l’emporte sur le signifié. C’est une discussion qu’ici, à Littéralutte, nous pourrions mener – car le positionnement moderniste ne va pas de soi. Sam Bourcier, dans l’article déjà cité, liste d’ailleurs quelques-unes des caractéristiques de l’approche moderniste :

l’art pour l’art opposé à l’utilité de l’art […] ; le désengagement social et politique […] ; une propension à l’auto-référentialité ; une conscience et non une subjectivité foncièrement individuelle, rarement collective […] ; une volonté de se distinguer par le style par opposition à une conception littéraire réaliste […] ; le rejet de la littérature féminoïde, c’est-à-dire genrée féminin (ce qui englobe les femmes et les pédés en général, qui auraient en commun la passion du mélo, parleraient de leurs sentiments et feraient dans la psychologie)

Sam Bourcier, Ibid.

Prenons malgré tout, à la manière de Wittig, les Odes depuis un point de vue moderniste, et observons cet idéal « d’universalité-non-située » proposé par le traducteur dans la suite de l’entretien. C’est là que Wittig, en moderniste dissidente, nous permet de répondre : Sharon Olds construit bien, avec les Odes, un cheval de Troie où il importe de construire un point de vue minoritaire – celui de « femme » – comme un universel. Et ce combat, elle le mène depuis le terrain symbolique, celui du langage et des jeux formels – depuis cette réécriture piégée de la scène d’énonciation lyrique, depuis cette introduction du motif du consentement dans le genre du blason.

Je me demande bien comment, et ce, même dans 100 ans, il serait possible de lire les Odes en oubliant que leur autrice est femme – non biologiquement, mais sociologiquement – puisque c’est le point de vue minoritaire féminin qui devient, avec les Odes, sujet lyrique, universel.

Références

Références
1 Tim Berners-Lee invente, dans le tournant des années 90, les trois technologies à l’origine du web : le langage HTML, les URL et le protocole HTTP. Il est alors chercheur au CERN de Genève – qui versera le Web et ses technologies au domaine public en 1993, ce qui en fait un bien commun.
2 Je reprends l’expression au titre d’un colloque organisé en janvier 2021 par le groupe de recherche des Jaseuses, et qui visait à mettre en valeur la dimension profondément collective de la création queer et féminine tout au long de l’histoire.
3 Si discret que soit ce travail militant de visibilisation du matrimoine poétique, il n’est pas sans danger – nous pourrions témoigner des réactions outrées, confinant parfois au cyber-harcèlement, que les petites piqûres de nos poèmes provoquent quelquefois.
4 On peut réécouter cette lecture ici.
5 La question des traductions, pour La pensée straight, est complexe : il s’agit d’un recueil d’articles dont certains ont été écrits directement en français, d’autres en anglais ; certains traduits en français par Wittig, d’autres par Sam Bourcier et Marthe Rosenfeld.
6 Sam Bourcier, « Les petits chevaux de Troie : Wittig entre modernisme, matérialisme et politique », in Benoît Auclerc et Yannick Chevalier (dir.), Lire Monique Wittig aujourd’hui, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2012, p. 127-144.
7 On peut penser, par exemple, au vieillissement féminin dans « Ode du décolleté fané », à la maltraitance enfantine dans « Ode à l’amaryllis », au lesbianisme dans « Ode assortie », au privilège blanc dans « Ode à ma peau blanche », au rapport des femmes à l’espace public dans « Ode du camping en Nouvelle-Angleterre », etc.
8 Pour Monique Wittig, les écrivain·es minoritaires sont les écrivain·es issu·es de minorités – de genre, d’orientation sexuelle, de classe, de race etc., ayant conscience de leur position, et abordant les problèmes littéraires de leur temps de biais – l’on pourrait dire, depuis un point de vue situé et assumé comme tel.
9 Monique Wittig demeure une moderniste, pour qui le signifié n’est pas le cœur du texte.
10 Source.
11 Comme on peut le vérifier dans cet article consacré à l’examen des stratégies mises en place par des poétesses du XIXe siècle, Adélaïde Dufrénoy, Elisa Mercœur, Louisa Siefert, Louise Ackermann et Renée Vivien.
12 On peut penser aux « elles », véritable Sujet des Guérillères [1969] de Wittig.
13 Yasmina Foehr-Janssens dans La jeune fille et l’amour. Pour une poétique courtoise de l’évasion, Genève, Librairie Droz, « Publications romanes et françaises », 2010, p. 22.
14 Je pense au poème d’Aquae posté sur son topic de poèmes du forum des Jeunes Écrivain·es le 19/02/18, et qui raconte bien la violence de ce geste :

À demi-surprise

je trouve encore

                              dans les poèmes

des poitrines de femmes

éclatées fragmentées – comparées

à des fleurs

dans des mains d’hommes

15 Dans cet entretien.
16 Parfois due au vaginisme.


À propos de

Poétesse, doctorante en forums web, féministe et youtubeuse.


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