par

temps de consommation de la marchandise-texte :

15–22 minutes

Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
Pour en connaître le principe, voir ici.

Les + dans le texte sont interactifs : cliquez dessus pour afficher du contenu supplémentaire qui explicite certaines réflexions. Les termes en gras et soulignés contiennent une définition accessible au survol.

Le temps c’est de l’argent [time is money]— Un truisme, un poncif même. Temps = argent : évidence pour celles et ceux dont l’existence se résume, dès l’enfance, à des portions de temps calquées sur des activités.

Avant même le travail, l’expérience du travail est là ; elle structure la vie. On éprouve au quotidien cette simple équation : telle quantité de temps = tel salaire.

Incorporée, l’expression — naturalisée plutôt.

Nul besoin de grandes dissertations ni d’aucune pédagogie, l’organisation matérielle des existences suffit. Elle construit ce type de rapports : par le travail, gagner de l’argent revient à investir du temps, le prolongement de la vie est conditionné par le travail — et ce, qu’importe la forme qu’il revêt.

Pour autant, l’expression ne décrit pas tant le procès du travail. En effet, ce n’est pas le temps du travail qui équivaut à de l’argent, mais le temps tout court qui devient (potentiellement) de l’argent.

C’est ce à quoi renvoie le poncif, le temps c’est de l’argent — et ce dès ses premières occurrences. L’équation « temps travaillé = argent » est posée uniquement comme prémisse, la véritable morale est : tout temps qui n’est pas investi (dans le travail) doit être considéré comme perdu, parce que ne générant pas d’argent — Voir à ce sujet le Leximatériel.

Le temps en tant que tel se transforme en ressource à exploiter, en rentabilité hypothétique. Le poncif cristallise cette norme sociale, convertie dès lors en norme existentielle.

Son fondement : une conception économique du temps.

Aucune perte n’est admise, tout doit être (in)directement rentabilisé… Soit par le travail, ou l’ensemble de ces activités qui ne sont pas du travail, mais qui sont pensées en fonction du travail et selon les schèmes du travail :

Le repos, la bouffe, le divertissement, la fameuse passion, la santé mentale, les relations sociales ; le temps investi dans ces diverses activités ne l’est que proportionnellement au bien-être (relatif) qu’elles produisent et qui rend possible la poursuite du travail.

Cette catégorisation du bien-être ne renvoie, in fine, qu’aux conditions de reproduction de la force de travail[/su_tooltip] ; le bien-être comme variable d’ajustement — au travail.

De cet imaginaire de rentabilité temporelle, dérivent d’ailleurs tout un (large) panel d’expressions comme :vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Une telle perspective, vivre continuellement l’ultime jour de son existence, devrait en toute logique constituer une expérience traumatique— l’angoisse d’ignorer de quoi sera fait le lendemain, la perspective de disparaître —, mais non, c’est une invitation à maximiser le rendement de chaque millième de seconde.

Si une telle expression fait figure de poncif, c’est parce qu’elle ne renvoie qu’à l’aspect phénoménale de l’organisation sociale marchande, laissant hors champ son fonctionnement réel ; plusieurs déterminations décisives disparaissent de l’équation.

En effet, pour gagner de l’argent, ce n’est pas simplement du temps qui est requis ; il ne suffit pas de pointeret de se tourner les pouces ! Il y a de l’effort, de la peine — en bref, de la vente de force de travail.

Et même ce temps rapporté à l’effort ne débouche pas directement sur l’argent, il doit servir à produire des marchandises, à savoir un produit qui n’est pas destiné à satisfaire les besoins immédiats d’un·e producteur·ice, et qu’il est produit pour être vendu — qu’importe d’ailleurs la forme que prennent ces marchandises : fabrication de quelque camelote, soin ou éducation.

Le procès de vente de force de travail et de production de marchandises impliquent de fait l’extraction de survaleur — autrement dit, l’usage de cette force de travail va produire de la valeur qui ne reviendra certainement pas au producteur, mais à celui qui acheté la force de travail.

Donc si le temps est (peut-être) de l’argent ; il est également (et surtout) valorisation de la valeur.

Par conséquent, il représente plutôt une « perte » qu’un gain pour le producteur.

Le temps c’est de l’argent ne revient pas tant à gagner, plutôt à perdre — et gros. Le temps n’est pas de l’argent, c’est plutôt le gain d’argent qui marque une dépossession du temps — eu égard à l’exploitation induite par le travail.

C’est d’ailleurs pourquoi une telle expression, bien que naturalisée et prise au sérieux, ne peut être appliquée à la lettre — et ce même par les sujets les plus zélés de cette organisation sociale marchande — parce qu’il est tout simplement impossible d’opérer de la sorte.

Car si rationalisation — du temps des activités en-dehors du travail— il y a, c’est avant toute chose pour vivre contre le travail. Ce dernier ne laisse aux individus que la portion congrue de leur temps, ils n’ont d’autre choix que d’en rationaliser et d’en optimiser l’usage.

Et ce en mobilisant des processus et des procédés mis en œuvre dans le cadre même du travail. C’est la seule manière apprise et imposée surtout d’appréhender le temps ; le temps comme abstraction.

C’est à un basculement majeur qu’il faut revenir, celui de l’avènement du temps abstrait — nous l’avons exploré précédemment avec l’expression : chaque chose en son temps. Le passage du temps comme ordre naturel —ou divin —au temps comme équation marchande. Elle est moins maxime morale ou aphorisme, qu’un changement métaphysique : le temps cesse d’être donné ou simplement vécu ; le temps est désormais compté.

Et il ne peut être compté (sous la forme d’argent)que dans la mesure où tout est appréhendé comme marchandise. Du moindre objet du quotidien, à la nature (mythologique) en passant par les êtres humains mêmes qui achètent et vendent leur force de travail — cette marchandise — tout en achetant,sous la forme de marchandises, le produit d’autres forces de travail.

L’exploitation est endurée et reproduite par le truchement de la seule forme de vie matériellement possible au sein de cette organisation sociale marchande ; et c’est précisément parce qu’elle constitue l’unique forme praticable qu’elle est vécue comme liberté.

Derrière la pesanteur de cette liberté ; il y a le poids de la survie qui dépend intégralement de ce travail — devenu contrainte naturalisée.

Il s’agirait donc de reformuler : le temps est avant toute chose conceptualisé comme une marchandise, vécu comme une marchandise, servant à mesurer la production de… marchandise. Et c’est bien parce qu’il est mesurable qu’il peut être vendu (et acheté) — matérialisant ainsi la valeur.

Rappelons la définition que donne Karl Marx de la marchandise ; « Pour devenir marchandise, il ne faut pas que le produit soit produit comme moyen de subsistance immédiat pour le producteur lui-même. » [Karl Marx, Le Capital, Livre 1, trad. Lefevbre, PUF, 1993, p.190.]

Le temps même que nous vivons est affecté par les logiques structurelles de l’organisation sociale marchande. Resté éveillé, l’ensemble de la journée, pas de repos, se tenir en alerte chimiquement — café, nicotine et autres substances — s’écrouler pour les huit heures de sommeil prescrites. Recommencer.

Leximatériel « Le temps c’est de l’argent »

L’expression « le temps, c’est de l’argent » ne se stabilise en français qu’au début du XIXᵉ siècle. Les premières occurrences attestées la donnent explicitement comme emprunt à l’anglais et la rapportent à Benjamin Franklin. L’énoncé circule d’abord comme citation, puis comme proverbe, enfin comme évidence. Revenons d’abord au poncif original :

« Souviens-toi que le temps, c’est de l’argent. Celui qui peut gagner dix shillings par jour par son travail, et qui fait autre chose ou reste oisif pendant la moitié de cette journée, même s’il ne dépense que six pence durant cette distraction ou cette oisiveté, ne doit pas considérer que c’est là sa seule dépense ; il a en réalité dépensé ou jeté cinq shillings de plus. »
Advice to a Young tradesman [1748]

Ce qui est posé ici n’est pas une simple équivalence entre le temps et l’argent, mais un principe normatif : le temps est conçu comme capital latent, dont la non-utilisation constitue une perte. La logique du gain est secondaire ; la structure profonde de l’énoncé repose sur le fait que les actions non génératrices de revenus [argent] relèvent de la faute. Le sujet est sommé de s’auto-discipliner dans l’usage de son temps.

Mais à l’époque où s’écrivent les lignes ci-dessus, nous n’en sommes pas au capitalisme industriel ; le capitalisme se fait essentiellement mercantile — d’où le titre du manuel de Benjamin Franklin : conseil à un jeune commerçant.

Pour autant, la logique du capital est en maturation. Et c’est seulement son triomphe, au cours de siècles qui suivront,qui achèvera de transformer l’organisation sociale en profondeur et par-là même la manière d’appréhender le temps.

La première attestation française repérable apparaît en 1829 :

Salaire. Le temps est un élément nécessaire de la formation des revenus ; le temps, c’est de l’argent, disait Franklin ; chaque minute vaut plus de deux millièmes de franc pour l’ouvrier qui gagne seulement 56 sous par jour. Le chômage du lundi , malheureusement consacré dans les grandes villes, pour la plupart des métiers, provoque toute l’indignation et toute la sévérité du Professeur. Cette coutume insensée vient d’une insigne paresse et d’un amour extrême du désordre ; elle est la cause principale du peu de considération qu’on accorde aux ouvriers ; elle les plonge dans une misère qui les dégrade.
Octobre 1829, Mémoires de la société d’Agriculture, sciences et arts du département de l’Aube

Le déplacement est ici décisif.

Chez Franklin : la journée.

Ici : la minute.

Le temps est découpé, quantifié, morcelé. Sa valeur est explicitement chiffrée. L’expression n’opère plus seulement comme maxime morale, mais comme instrument disciplinaire appliqué à la classe ouvrière. Ce sont les ouvriers eux-mêmes qui sont tenus responsables de leur misère parce qu’ils ne gèrent pas correctement leur temps, eux qui chôment plutôt qu’ils ne travaillent. La misère est imputée à une mauvaise gestion individuelle du temps. Le rapport social d’exploitation est masqué par une morale du comportement et de la gestion du temps. Le temps qui n’est pas consacré au travail est immédiatement redéfini comme déviance — paresse, désordre.

L’occurrence suivante découverte prolonge et déplace à la fois cette manière d’appréhender le temps non-travaillé :

Comptez seulement les momens précieux gaspillés, les trésors d’ame et de pensée follement perdus pendant les heures employées à regarder les arabesques incrustées au marbre de la cheminée Or, le temps, c’est de l’argent; mieux encore, c’est du plaisir ; c’est l’incommensurable quantité de choses virtuellement conçues dans cet abîme où tout va, d’où tout sort, qui dévore et produit tout. Rêver, n’est-ce pas voler votre délicieuse maîtresse, ou vous, si heureux par elle ?
Ainsi, pour établir le compte de mes pertes, souvent un mot
dans une phrase , la rubrique d’un journal, le titre d’un livre, les
noms du Mysore , de l’Indostan, les feuilles déroulées de mon thé,
les peintures chinoises de ma soucoupe, un rien m’embarquait
fatalement, à travers le dédale des contemplations, sur un vaisseau
fantastique, et faisait surgir les mille délices de mon voyage imaginaire.
1832, Revue de Paris, (rubrique litt.) De Balzac

L’ironie et le caractère sarcastique de cet extrait ne doivent pas nous empêcher de le prendre au sérieux, car c’est à partir d’une conception du temps désormais installée — naturalisée — que le texte opère. En effet, à l’équation temps = argent, s’ajoute une autre : temps = plaisir. C’est l’application stricte de la logique du rendement temporel non pas simplement au temps du travail, mais à ce temps (supposément) en dehors du travail.

Deux temps, deux types de rendements ; argent (pour le temps du travail), plaisir (pour le reste). Le plaisir n’apparaît plus comme une modalité autonome de l’existence, mais comme l’envers du travail. Il n’est pensable qu’à partir de ce qu’il coûte.

Entre les deux, il y a la rêverie et la contemplation qui sont certes qualifiées de gaspillage et de perte — de temps. Mais elles sont surtout un « vaisseau fantastique » qui fait « surgir mille délices ». C’est là qu’opèrent l’ironie et le sarcasme du texte ; la rêverie et la contemplation présentées comme pertes de temps, ne le sont strictement pas. Toutes deux relèvent d’un plaisir propre au narrateur, un plaisir considéré comme (socialement) déviant — parce qu’illégitime au regard de la norme de la rationalisation temporelle.

Ainsi, est-ce deux formes de plaisir qui se trouvent ici distingués, l’un sans fin — dans les deux sens du terme. L’autre, plaisir productif, contrepoint parfait de temps = argent.

Les enjeux sont posés ; la logique de la rentabilité du temps est déjà entièrement constituée : le travail fonde la valeur du temps ; le plaisir n’est pensable qu’en tant que dérogation coûteuse au travail ; et la subjectivité se forme dans cette tension entre perte (supposée) du temps et injonction à en jouir efficacement. Ce n’est pas seulement une économie du travail qui s’installe ici, mais une économie du rapport à soi.

Cette rationalité ne s’applique pas simplement au niveau individuel.Elle est mobilisée dans les discours d’aménagement, de pédagogie civique et d’administration.

Calculez un peu avec moi tous les avantages qui résulteraient pour vous d’un bon chemin vicinal : D’abord vous seriez beaucoup moins de temps en route, et le temps que vous perdez sur le chemin vous l’utiliseriez chez vous.
Pour l’homme laborieux le temps c’est de l’argent. Vous seriez certain, sur une route bien roulante, d’arriver à l’heure fixe du marché
1833, L’Almanach de France : indiquant à tous les Français qui savent lire leurs devoirs…, Société pour l’émancipation intellectuelle , « Utilité de la réparation et de l’entretien des chemins vicinaux ».

L’infrastructure même n’est pas pensée comme condition d’autonomie ou de sécurité, mais comme dispositif d’optimisation du temps productif. Le « bien-être » des populations est directement indexé à la capacité de convertir du temps économisé en travail supplémentaire. La rationalité capitaliste cesse d’être individuelle : elle devient principe d’organisation territoriale. Loin d’être discipline individuelle, cette rationalisation du temps se mue en mantra collectif, prescrit par le pouvoir même.

En effet, l’État (et ses représentants) doivent en premier lieu s’aligner sur ces déterminations structurelles :

L’orateur revenant à l’amendement de M. Jousselin, le combat, et appuie le projet du gouvernement qui doit économiser, non seulement de l’argent, mais encore du temps, et le temps, c’est de l’argent.
février 1833, La Quotidienne, « chambre des députés », séance 31 janvier

La délibération démocratique devient un coût. La décision politique doit se passer de toute consultation des citoyens ou d’autres acteurs sous prétexte de gain de temps, ainsi la délibération démocratique même est présentée comme un coût. La décision rapide (unilatérale) devient vertu économique.

Ainsi l’ensemble des dimensions de l’existence sont appréhendées sous ce prisme économique du temps. Même quand il s’agit de se projeter vers des modalités nouvelles d’organisation sociale, la perspective de ce temps rationalisé n’est pas même remise en cause — preuve déjà de sa naturalisation.

Plus vous appelez d’électeurs à l’exercice du vote, plus vous devez économiser leur temps. Pour la classe ouvrière, plus que pour toute autre, le proverbe américain est vrai : « Le temps, c’est de l’argent. »
1839, Revue du progrès politique, social et littéraire

En 1839, nous en sommes encore au suffrage censitaire — les ouvriers n’ont pas (encore) le droit de vote. Le passage ci-dessus est extrait d’un numéro de la Revue du progrès dont l’objet est de prouver la possibilité de l’instauration d’un « suffrage universel » — ou pseudo universel vu qu’il n’est ni question des femmes, ni colonisé·e·s. Mais cet idéal, ce progrès n’échappe pas à la norme sociale désormais gravée ; celle d’une perspective économiciste du temps.Même la perspective d’une « démocratie directe » est formulée dans les catégories du rendement. L’émancipation (supposée) reste encadrée par une rationalité productiviste inchangée.

Imaginaire politique et sensible, administration des corps, organisation des infrastructures : « le temps, c’est de l’argent » cristallise, à partir du milieu du XVIIIᵉ siècle, une forme historiquement située de rapport au temps. Il est pourtant possible d’identifier, bien en amont du poncif, des usages où le temps est déjà mis en relation avec l’argent, comme dans cet extrait de 1634 :

Deux marchans sont compaignie, desquels le premier a mis 2lb par 3 anns, le second 3lb par 4 ans, & ont gagné ensemble 5lb, combien aura chacun par sa proportionnelle part, selon son argent et son temps ?
1634, Œuvres mathématiques de Simon Stevin et Albert Henry Girard

La différence est décisive. Ici, le rapport entre temps et argent n’a aucune portée normative, disciplinaire ou existentielle. Il s’agit d’un usage purement opératoire : le temps sert d’illustration permettant de concrétiser un problème mathématique abstrait. L’équation ne prescrit rien, ne prône aucune discipline, ne réorganise aucun rapport à soi. Elle ne vise ni l’optimisation du rendement, ni la moralisation du non-travail.

À l’inverse, dans les occurrences du XIXᵉ siècle, ce n’est plus un problème mathématique qui emprunte à la vie sa matière, mais la vie elle-même qui se trouve reconfigurée comme problème chiffré.

Là se tient la contradiction du temps capitaliste ; s’il semble couler naturellement et sans heurts, il bute continuellement sur le rythme de la vie. Là se tient la limite physique, physiologique ; la vie en tant que telle ne peut s’aligner sur les exigences structurelles de l’organisation sociale. Pour autant, « une succession rapide de générations [en mauvaise santé] et à [la vie courte] approvisionnera le marché du travail tout aussi bien qu’une série de générations fortes à l’existence longue. » [Karl Marx, Salaire, prix et profit. Rapport au conseil général de l’association internationale des travailleurs, Marx Internet Archive, 1865 — traducteur·ice et date de traduction non indiqués.]

publié le

modifié le

Dialectic-tionnaire Litteralutte- Le temps c'est de l'argent