Passer, quoi qu’il en coûte

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Que signifie passer pour celleux pour qui la frontière n’est pas une limite dépassable, mais une borne et un empêchement, un point de non-retour : c’est la question qui traverse le livre de Georges Didi-Huberman et Niki Giannari : « Passer quoi qu’il en coûte ».

Georges Didi-Huberman et Niki Giannari, Passer, quoi qu’il en coûte, Éditions de Minuit, 2017, 104 p., 11,50 € (papier) 8,49 € (numérique).


Georges Didi-Huberman et Niki Giannari écrivent, dans Passer, quoi il en coûte, un livre de frontière. Un livre de frontière maintenant que les régions frontalières sont ciselées, découpées par de hauts murs de barbelés. Point de passage. Barrières baissées. Rouge et noir du sang. Fils aux épines comme des ronces le long d’un champ interdit.

Le livre, divisé en deux, laisse d’abord la parole à la poétesse grecque et à son long chant, « Des spectres hantent l’Europe » qui reprend la phrase inaugurale du Manifeste du Parti Communiste : « Un spectre hante l’Europe », pour la détourner au profit d’un témoignage sur ces « spectres » qui arpentent nuit et jour le camp d’Idomeni. « Des spectres hantent l’Europe » est aussi le titre d’un documentaire qu’elle réalise avec la cinéaste Maria Kourkouta en 2016 [1]Onze photogrammes du film sont insérés dans le livre. et qui met des images sur ces « êtres concrets » qui, aux frontières, attendent et espèrent « passer, quoi qu’il en coûte ». Êtres que nous avons tendance à rabattre dans le néant des concepts.

Ensuite, Georges Didi-Huberman, dans un texte intitulé « Eux qui traversent les murs », tente non pas de commenter le poème et le film de Niki Giannari, mais de penser ce qu’implique la position du témoin, le geste du témoignage, face à ce qui n’est plus seulement une abstraction politique, mais une réalité concrète, singulière et plurielle. Lui dont le travail consiste, depuis des années, à penser, après Aby Warburg et Walter Benjamin, les notions de hantise et de survivance, telles qu’elles investissent le règne moderne des images, trouve dans la position existentielle du migrant à la frontière une question posée non seulement au statut des images, mais aussi au statut de l’autre tel qu’il réfléchit notre place de témoins.

On ne témoigne jamais pour soi. On témoigne pour autrui. Le témoignage vient d’une expérience bouleversante, souvent ressentie comme indicible et dont le témoin, depuis la position qu’il occupait (position d’actant, de souffrant ou de regardant), doit faire foi aux yeux d’autrui, aux yeux du monde entier. Il donne alors forme à ce qu’il doit – d’une dette éthique – comme à ce qu’il voit. Le témoin fait foi, doit, voit et donne : depuis une expérience qu’il a vécue, quel que soit le mode de cette implication, vers toutes les directions de l’autrui. Il donne sa voix et son regard pour autrui.

p. 27

« Des spectres hantent l’Europe » – Écrire la nécessité du passage

D’abord, il y a la lettre à « Des spectres [qui] hantent l’Europe [2]Des spectres hantent l’Europe est aussi un film documentaire de Niki Giannari et Maria Kourkouta sorti en octobre 2016, qui montre la vie quotidienne de migrants (syriens, kurdes, pakistanais, … Continue reading» de Niki Giannari, le long poème, le chant qui ne se termine pas, la question répétée « Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Où vont-ils ? » que traduit Maria Kourkouta en français, mais qui n’est pas mieux comprise, qui ne fait pas sens entièrement. Qu’est-ce qu’un spectre, en effet, sinon ce que « je regarde [3]Le mot « spectre » vient du latin « spectrum » qui signifie « je regarde ». », mais qui m’échappe comme « apparition d’autre chose » et qui est, comme l’écrit la poétesse, « presque oubliée du regard ».

Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Où vont-ils ?

Il semble qu’ils soient ici depuis toujours.

Ils se cachent

et, au moment où le danger disparaît,

ils réapparaissent

comme l’accomplissement d’une prophétie

presque oubliée du regard.

p. 11

Poème du soulèvement des mots, du soulèvement des images. Poème qui, comme la nuit, vient du sol, qui, comme la nuit, vient de la terre, dure, sombre et têtue et qui, comme la nuit, ne se termine pas : poème qui continue, qui se murmure dans les campements de toiles encrassées, dans les tunnels des mégalopoles mondiales, aux abords des autoroutes périphériques, sous les ponts où brûlent, dans de petites enclaves de tôle, un feu de honte et de regret, où brûlent, pêle-mêle, « les morts que nous avons oubliés / les engagements que nous avons pris et les promesses, / les idées que nous avons aimées, / les révolutions que nous avons faites, / les sacrements que nous avons niés, »

tout cela est revenu avec eux.

Où que tu regardes dans les rues

ou les avenues de l’Occident,

ils cheminent : cette procession sacrée

nous regarde et nous traverse.

p. 20

« Eux qui traversent les murs » – Le formidable pouvoir de la hantise

Ensuite, il y a la reprise de Georges Didi-Huberman qui, comme à son habitude, éclaire, cherche à éclairer, cherche à débusquer ce qui survit au témoignage. Cherche à faire sortir les fantômes de la maison. Faire sortir les spectres et les fantômes de la maison. « Eux qui traversent les murs », eux qui se cachent dans la poussière, dans les placards, mais aussi se suspendent aux plafonds, mais aussi s’accrochent dans nos lumières. Eux qui font vaciller les fondations et les rideaux des baies vitrées. Faire sortir ce qui erre et ce qui a erré puisque tout est devenu à hanter, puisqu’il n’y a plus de villes qui ne soient pas maudites, construites sur un cimetière lui-même construit sur un cimetière. Mausolée qui bafoue un mausolée. Faire sortir les fantômes et la hantise. Laver à grandes eaux les allées que la mort a tachées, mais, écrit-il, par ces très simples « images de pensée ».

L’image de pensée est, souvent, quelque chose de très simple ou de très « mineur », voire minuscule, qui nous frappe par son intensité concrète, immédiate et symptomatique à la fois. Il arrive que l’on comprenne soudain que c’est la façon même dont le monde tout entier respire au lieu précis de cette petite étrangeté. Benjamin nommait cela, après Goethe, un « phénomène originaire » : un événement sensible diffusant, depuis sa simplicité ou sa pauvreté mêmes, toute la loi du monde comme il va.

p. 30

De très simples « images » qui, comme toujours chez Didi-Huberman, nous regardent, même si nous ne voulons pas les voir, même si nous voulons les conjurer, les rejeter à la mer ou dans le néant des paupières baissées. Puisqu’il est toujours question de « revenir » et de « revenant » chez ces réfugiés qui ne « débarquent pas de rien ni de nulle part. »

Quand on les considère comme des foules d’envahisseurs venues de contrées hostiles, quand on confond en eux l’ennemi avec l’étranger, cela veut surtout dire que l’on tente de conjurer quelque chose qui, de fait, a déjà eu lieu : quelque chose que l’on refoule de sa propre généalogie. Ce quelque chose, c’est que nous sommes tous les enfants de migrants et que les migrants ne sont que nos parents revenants, fussent-ils « lointains » (comme on parle des cousins).

[…]

Les réfugiés d’Idomeni sont apparus à Niki Giannari comme des spectres parce qu’elle comprenait ceci que, lorsqu’un spectre nous apparaît, c’est notre propre généalogie qui est mise en lumière, en cause et en question. Un spectre serait donc notre « étranger familial ». Son apparition est toujours réapparition. Il est donc un être ancestral : un parent – lointain, certes – qu’on a souvent peur de voir revenir à la maison, parce que, s’il revient, c’est probablement pour rouvrir parmi nous une secrète et persistante blessure relative à la question généalogique.

p. 31

Les formes de la survivance

Les « spectres » n’ont pas d’histoire. Ils apparaissent et disparaissent, vaporeux, intermittents et ils se tiennent à la limite de la vision. Inexplicables. C’est, je crois, ce qui reste comme impression après la lecture de Passer quoi qu’il en coûte. Le sentiment de ce que Georges Didi-Huberman nomme la « survivance » : cette qualité spécifique des images à survivre dans le présent, à se maintenir, comme ligne de basse, dans l’imaginaire collectif et à l’investir, du dedans, pour en dynamiter les fondements. Les « spectres » aux frontières européennes perdent trop souvent, aux yeux occidentaux, leur formidable pouvoir d’inquiétude, c’est-à-dire leur force d’investigation. De quoi nous parlent-ils ? Que veulent-ils nous dire ? Aujourd’hui, les discours politiques européens rabattent, par facilité et paresse, ces « spectres » du côté totalisant de la menace. Néantisation. Mais, les « spectres » dont nous parle Niki Giannari ne sont pas cette sourde menace que les passions tristes européennes inventent pour ne pas avoir à regarder ce qui les regarde. Ces « spectres » ne peuvent être arrêtés aux frontières de l’histoire, simplement refoulés, parce qu’ils « passent quoi qu’il en coûte » en nous et questionnent notre manière de voir ou de ne pas regarder, notre manière d’agir ou ne pas bouger.

Livre pour les oliviers des collines du Péloponnèse et de la Macédoine. Eux qui se gorgent d’une larme infinie et baignent dans l’alcool de la honte, comme un fruit endormi dans un bocal de verre. Écrire ces paroles de dégoût et de détournement et se demander si toutes les paroles européennes sont de détournement, si toutes les paroles d’enfants riches sont de détournement, d’enfants européens, toutes les paroles d’enfants français, au chaud derrière la frontière de l’humain, dans le retranchement d’un terrier d’humanité possible, craintif peut-être, mais vivant, blême peut-être, mais vivant ; écrire en se souvenant que nous sommes assez vivants pour nous mettre en colère, assez vivants pour avoir le cœur soulevé et faire nôtre ce soulèvement, comme nous faisons nôtre la vie-même ; quoi qu’il en coûte le soulèvement.

Références

Références
1 Onze photogrammes du film sont insérés dans le livre.
2 Des spectres hantent l’Europe est aussi un film documentaire de Niki Giannari et Maria Kourkouta sorti en octobre 2016, qui montre la vie quotidienne de migrants (syriens, kurdes, pakistanais, afghans, etc.) au camp d’Idomeni.
3 Le mot « spectre » vient du latin « spectrum » qui signifie « je regarde ». 


À propos de

Professeur de philosophie qui écrit des poèmes, fait des vidéo-poèmes et compose de la musique.


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