Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
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Prendre soin de / Préserver sa santé mentale —Que de telles injonctions soient formulées, relayées, institutionnalisées, constitue l’aveu d’un monde devenu proprement invivable. L’organisation sociale dans laquelle elles émergent est elle-même structurellement productrice de souffrances. En cela, le bien-être des individus n’y constitue jamais un principe organisateur
Et pour peu que ce bien-être soit pris en compte, ce n’est que lorsque sa dégradation menace la continuité de l’extraction de , dans et par le travail. C’est là que réside l’enjeu (pas si actuel) de la santé mentale.
Ou peut-être faudrait-il inverser la question ? En effet, l’émergence du concept de santé mentale est chose assez récente — l’après-deuxième guerre mondiale. Le concept ayant été formulé dans le cadre de l’organisation sociale marchande, il est donc de fait par des préoccupations éminemment économistes — voir à ce sujet le Leximatériel.
Dans ce contexte spécifique, la préoccupation vis-à-vis de la santé mentale n’émerge pas dans une logique de bien-être, mais dans un cadre où celui-ci demeure subordonné à cette organisation sociale spécifique, le capitalisme et à ses priorités ; à savoir le travail.
Ainsi, le concept s’inscrit dans un agencement où il tend à être mobilisé en ce sens. Et ce en développant tout un panel d’outils (de mesure) pour évaluer cette santé mentale, mais également des techniques et des procédures en vue de la préserver et/ou de l’améliorer. L’effet principal de ces dispositifs est la stabilisation des conditions d’extraction de la survaleur — nous touchons là à l’autoréalisation capitaliste évoquée précédemment.
Pour autant, il est nécessaire de ne pas réduire ces pratiques de « soin » à leur seule dimension fonctionnelle-capitaliste ; elles soulagent des souffrances réelles — engendrées par l’organisation sociale — tout en les reproduisant structurellement. C’est pourquoi, cette question de la (dégradation) de la santé mentale relève avant toute chose d’un enjeu politique ; comment une vie sociale se maintient malgré les effets destructeurs qu’elle engendre. Cela peut se résumer à vivre malgré…
Et pour y pallier, à ce mal-être, le plus évident serait de changer de modèle d’organisation sociale. Mais une telle transformation est structurellement incompatible avec la persistance de ce modèle. Alors que la santé mentale représente justement un opérateur supplémentaire dans les mécanismes de reproduction de cette organisation sociale.
Mettre en œuvre quelques réformes pour alléger le poids de la pression ? Et risquer ainsi de ralentir le rythme de l’extraction de la survaleur ? Non, l’option est inenvisageable.
Seul correctif possible, que les sujets soient (comme toujours) les variables d’ajustement ; les pousser à veiller (eux-mêmes) à leur fameuse santé mentale, en gérant au mieux leur capital émotionnel…
L’équation ainsi posée, on pourrait, comme tant d’autres,s’écrier : l’État ne devrait pas faire cela, un véritable service public devrait… On se situerait dès lors dans une contradiction d’apparence, d’apparat surtout. Dans les faits, les instances et autres institutions ne sont pas incohérentes, non, elles opèrent conformément aux contraintes de ce cadre social.
Elles ne font, en somme, que répercuter la logique de l’organisation sociale marchande ; prolonger son existence ne se fait qu’à la condition de vendre sa — en toute liberté, mais au péril de son existence, bien évidemment.
Pourtant la richesse matérielle disponible est amplement suffisante pour, au moins, maintenir tout le monde en (bonne) vie… Mais pour qu’un tel système continue de fonctionner, il est nécessaire de disposer de moyens de coercition. De ce point de vue, les risques de souffrances, de morts — précarité, pauvreté, maladies, etc. — ne sont pas des accidents, mais constitutifs de cette mécanique sociale. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour la santé mentale ?
Vu sous cet angle, il serait aisément possible d’admettre que le mal-être, les (supposées) maladies mentales et autres troubles représentent la norme sociale produite par cette organisation sociale.
Il ne s’agit bien évidemment pas ici de nier (ni même de relativiser) la souffrance, mais de dire qu’elles ne représentent en aucun cas des dysfonctionnements. Ce sont les conséquences normales de ce monde, telle qu’il est constitué. Les sujets ne sont pas déviants ou déficients, mais c’est bien cette organisation sociale qui les constitue socialement comme tels.
Y échapper (marginalement) revient non pas à rendre la vie meilleure, mais à se plier aux codes de bonne conduite établis par l’organisation sociale même. C’est ce à quoi renvoie la définition que donne l’OMS [Organisation Mondiale de Santé] de la santé mentale : l’aptitude à « nouer des relations harmonieuses avec ses semblables » — voir le Leximatériel.
Deux interrogations à ce stade ; d’abord, à quoi renvoie le terme semblables ? Est-il appréhendé dans une perspective universaliste, les êtres humains ? Ou renvoie-t-il aux proches ? Aux personnes évoluant au sein du même milieu social ? Dans tous les cas comment établir« relations harmonieuses » si ce n’est en suivant les codes de bonne conduite de la sociabilité dominante et des plaisirs qu’offre l’organisation sociale.
Notons par ailleurs que ces « relations harmonieuses » sont à géométrie variable, dans la mesure où les mêmes comportements peuvent, selon les individus, déboucher ou non sur ce type de « relations.
En effet, cette dernière, malgré les souffrances multiples qu’elle engendre, n’offre-t-elle une myriade de plaisirs ? Des plaisirs certes calibrés aux canevas préétablis ! À chacun·e d’en disposer, d’apprendre à les apprécier, et les (petits) plaisirs du quotidien, et les exceptionnels, ceux que l’on ne peut s’offrir qu’à la condition d’avoir (bien) vendu sa force de travail. Suivre ainsi la voie du ou de la bon·ne vivant·e, celui ou celle, qui sait apprécier et jouir de ce monde tel qu’il est. Pourquoi se plaindre, le (soi-disant) remède est livré avec le poison — ou vice versa.
Leximatériel « Santé mentale »
Au XIXe siècle, santé mentale désigne essentiellement l’absence de folie, ou l’état de celui ou celle qui n’est pas assignée comme « fou » ou « folle ». Elle est mobilisée dans le registre médical, judiciaire ou en politique pour attester de la capacité d’un individu à raisonner, consentir, ou être tenu pour responsable. La « santé mentale » est donc appréhendée comme l’exacte opposée de ce que l’organisation sociale nomme la « folie ».
Ce qui se rapproche alors le plus du concept de santé mentale tel qu’utilisé aujourd’hui est l’expression hygiène mentale. Cette dernière, a contrario de « la médecine mentale », ne cherche pas la « guérison des maladies mentales », mais « se propose la connaissance et la conservation de la santé intellectuelle, sensitive et volontaire.» [Cours public d’hygiène, t.4, 1868] Dans le même ordre d’idée, cette « hygiène mentale » est également envisagée comme moyen de prévention d’une possible déficience de la santé mentale[Électro-dynamisme vital, 1855] — donc de folie. Elle désigne également dans certains cas le fait de maintenir des personnes considérées comme malade (mentales) dans de bonnes dispositions. [Écho de l’Aude, 1851]
Santé mentale et hygiène mentale forment dans ce contexte deux régimes ; l’un affecté au soin, l’autre à la prévention. Pour autant, une question se pose encore : « Qu’est-ce qui caractérise la santé mentale ? À quel moment précis commence la folie ? » [Courrier de la Rochelle, 1869]
Ce type de questions émerge non pas tant du point clinique ou théorique, mais essentiellement judiciaire, s’agissant de déterminer si le coupable est en possession de ses moyens, s’il peut être tenu pour responsable de ses actes ou non, et surtout s’il doit être puni, exclu ou réintégré.
Pour autant, nous n’avons trouvé au XIXe siècle aucune occurrence définissant la santé mentale en elle-même. Un tel geste n’a été rendu possible que par une orientation fonctionnelle (utilitaire) du concept de santé mentale. Celle-ci est d’abord opérée à l’initiative des États dès 1946 — avec la création en Angleterre de la National Association for Mental Health [Association nationale pour la santé mentale], et celle du National Mental Health Act aux États-unis. Au niveau international, l’OMS crée une Unité de santé mentale qui publie des rapports qui formaliseront le concept de santé mentale un peu partout dans le monde.
La mise en place de ces structures relève avant tout de considérations économiques, pour ne citer que cet exemple la National Association for Mental Health a été fondée à la suite du rapport d’un parlementaire anglais [Lord Frevesham]. Ce dernier constatait d’une part « l’augmentation des ‘‘névroses’’ et des ‘‘inadaptations’’ à la vie » au sein de la population et surtout le « le coût économique de ces problèmes pour la communauté, tant du côté de la dépense étatique que de la perte de productivité des citoyens »1 — ce qui renvoie de facto à la question de la de la force de travail et de l’extraction de la survaleur.
Malgré cette nouvelle dimension du concept, l’ensemble des structures peinent à formuler une définition opérante de la santé mentale. En témoigne le rapport de1950 de l’OMS qui écarte d’une part la définition de la santé mentale comme négatif de la folie2 et celle d’autre part de « l’adaptation au milieu social dans tous les cas » car « la réaction saine doit au contraire, dans certaines conditions, tendre à modifier le milieu ».3
Bien que cette santé mentale ne soit pas « état statique, mais présente des variations et des fluctuations de degré »4, elle est appréhendée comme :
« l’aptitude à nouer des relations harmonieuses avec ses semblables, et à participer ou à contribuer de façon constructive aux modifications du milieu social ou physique. Elle implique également la résolution harmonieuse et équilibrée des conflits en puissance parmi ses propres tendances instinctives ; cette harmonie réclame la réalisation d’une synthèse bien intégrée plutôt que l’opposition d’une fin de non-recevoir à certaines tendances instinctives, en vue d’en refouler d’autres. Cette conception suppose que l’individu ait pu développer sa personnalité de façon à ouvrir à ses impulsions instinctives […] un champ d’expression harmonieuse dans la pleine réalisation de ses possibilités. »5
Cette définition constitue un acte fondateur, la santé mentale cesse d’être pensée comme négatif de la folie. Dès lors, ce n’est plus seulement la santé mentale des individus assignés comme « fous » qui est en jeu, mais celle de l’ensemble de la population. La catégorie se détache du soin pour devenir un opérateur de normalisation dont la pierre angulaire serait la capacité à « nouer des relations harmonieuses avec ses semblables ». Ainsi se construit une norme positive de fonctionnement dont le cœur n’est pas simplement la capacité de tel ou tel sujet à être exploité, mais avant toute chose à sa capacité à collaborer et participer ainsi à l’extraction collective de la survaleur.
La santé mentale ne désigne plus une limite, mais une voie préalablement tracée.
1 Claude Olivier Doron, « L’émergence du concept de santé mentale dans les années 1940-1960 », Pratiques en santé mentale, 2015, n°1, Champs social, p.7.
2 « … les conceptions négatives qui en font [de la santé mentale] un état dans lequel l’individu ne présente aucun trouble mental caractérisé ne sont manifestement pas satisfaisantes. » OMS, Comité d’experts de la santé mentale, rapport sur la deuxième session, 1950, Genève, p. 4, url :https://iris.who.int/server/api/core/bitstreams/509f13fe-aa7d-4061-84d2-5b095e2bfbcd/content
3Idem.
4Idem.
5 Idem.
Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur la notice prendre soin de sa santé mentale produite par le ministère de la santé ; tout y est. D’abord l’équivalence entre « santé mentale » et « santé physique ». Ensuite, le fait que la cause structurelle de soit nommée — à savoir « le contexte socio-économique », mais ce dernier se trouve immédiatement neutralisé, puisque la responsabilité du mal-être est tout de suite reportée sur les individus, puisque ces derniers doivent être en capacité « d’identifier [leur] mal-être ». Le problème est social, la solution individuelle :
Il faut faire du sport(= « antidépresseur naturel »), bien dormir (sommeil = « pilier du bien-être »), bien bouffer, réduire son temps d’exposition aux écrans. Le langage est biomédical, chimique, comportemental : endorphines, dopamine, routines, hygiène de vie. La santé mentale est réduite à une question de rythmes, d’habitudes, de discipline personnelle.
Le cercle idéologique se referme, une organisation sociale pathogène (et qui l’affirme elle-même) enjoint ses sujets à rester opérants, malgré tout. La « santé mentale » n’est pas pensée comme droit à une mener une bonne vie, mais à « structurer le quotidien » et à « canaliser les émotions » en vue du maintien de la performance sociale — par le travail.
La santé mentale n’est in fine que la condition du maintien de l’organisation sociale telle qu’elle est ; puisqu’il est hors de question de toucher au moule, que la pâte prenne la forme de ce dernier ! L’injonction à prendre soin de sa santé mentale apparaît dès lors pour ce qu’elle est : la condition de du système capitaliste.
La santé mentale n’est en aucun cas un horizon émancipateur à atteindre, mais un dispositif qui rend tolérable l’intolérable ; elle désigne la faille même du système, tout en la comblant de manière tronquée.
