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temps de consommation de la marchandise-texte :

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Il/elle est issu·e des cités, d’un quartier difficile, a grandi dans la banlieue, elle/il s’est fait·e tout· seul·e… — Récits banals d’ascension social, attrape couillon à exploité·e·s agissant, à la fois, comme confirmation du mythe méritocratique — regardez, c’est possible, tout le monde peut y arriver ! — et comme miroir aux alouettes designé spécialement pour préserver les espoirs — si elle/il l’a fait, pourquoi pas moi ? Que les exploité·e·s continuent de jouer à la grande loterie du travail.

On y croit à ces récits, non pas seulement leur label histoire vraie, mais parce qu’ils empruntent leurs codes aux productions les plus convenues de l’industrie culturelle. Le schéma est connu, intériorisé. L’exploité·e·s se prend pour l’un de ces personnages vu et (re)lu ; il s’identifie à ces parcours mythologiques de selfmademan. Se représente comme le personnage principal de sa fiction, une fiction produite par l’industrie culturelle. Fiction morale où le juste (le gentil) triompherait à force d’honnêteté, de bons sentiments et d’amitié. Les douleurs et les peines endurées n’étant plus reliées à l’organisation sociale même, mais appréhendées à l’aune de la réussite hypothétique. Schéma séculaire de la morale (religieuse ou non) désormais réinterprété par le capitalisme thérapeutique et sa résilience.

Dès lors la logique du parcours initiatique préside à tout, du sommeil et du repos, sur lesquels on rogne pour charbonner 7 à 8 heures par jour, aux aspiration laissées de côté pour servir le marché, tout ça, au fond, mènera vers un fantasmatique happy-ending.

On se le fabrique soi-même : famille, fierté du travailleur, de ne pas faire partie des assistés…etc. Tout est bon pour se rassurer, quand le happy-ending ne prend pas la forme de ces success stories standard(isées) qui ne célèbrent pas tant un individu, mais encode son alignement parfait avec les normes du capital.

Là est le mérite inhérent à la réussite, l’agent qui réussit n’est, en dernière instance, qu’une production accomplie de l’organisation sociale capitaliste. Il ne percevra même pas cette dernière, les codes et les règles qui la structurent, puisqu’elle sera simplement assimilée à la vie. Et cette naturalisation — du travail, de la concurrence, de la consommation et des rapports à autrui — est vitale pour évoluer en société, et d’ainsi reconduire la fausse conscience de classe qui préside aux pluriels — voir distinction pluriel et collectif.

Mais le mérite ne se résume pas simplement à suivre les règles. Un peu comme le dealer qui doit vendre sans consommer sa propre cam’, l’agent qui réussit doit reconduire les codes, sans pour autant s’y astreindre. Là aussi, est la preuve de son alignement sur les codes de l’organisation sociale marchande et ses injonctions contradictoires : évoluer dans le cadre d’un marché — en accepter les codes — tout en en créant du nouveau, mais toujours dans le cadre même du marché.

À l’instar de ces marchandises (artistique ou non) qui rencontrent le succès commercial et critique, une tension entre sérialisation et singularisation.

Suivre les règles tout en les enfreignant, il est là le credo selfmademan (tel que dépeint) ; ni trop scolaire, ni trop marginal. Obéir aux règles tout en s’en affranchissant, sans que cet affranchissement ne porte atteinte au système-même, permettant à ce dernier de se renouveler et donc d’éteindre son emprise — en cela, les entrepreneurs de la tech constituent une illustration parfaite.

Voilà les véritables arcanes de réussite.

Si de tels impératifs s’appliquent à tout le monde — sans indistinction. L’organisation sociale impose un alignement d’autant plus complet à celles et ceux issu·e·s de ce qu’on appelle la diversité — ce concept fourre-tout et donc bien commode pour réifier l’altérité et y faire entrer tout ce qui n’est pas homme « valide » blanc hétérosexuel.

Ce type de catégorisation par exclusion, participe de la réification de toute altérité : les violences spécifiques à chacun·e sont lissées, donc personne n’est pris en compte dans sa singularité. Et quoi d’étonnant à cela ?

Les êtres humains — et plus généralement vivants — sont traités de la même manière que les marchandises, eux aussi y sont soumis — marché de l’emploi et du travail, notamment — il s’agira donc de standardiser cette marchandise — pas si particulière — de la normaliser pour exploiter au mieux cette ressource… humaine.

À cet effet, il s’agira de ne pas s’embarrasser de leurs sorts spécifiques ; les personnes qualifiées d’« invalides » [invalides par rapport à quoi ? Au travail, bien sûr] n’étant pas assez nombreuses pour justifier un investissement structurel, on leur dédiera quelques mesures d’appoint [type Esat] pour racler les fonds de productivité.

Dans le cadre de ces parcours de réussite, le cas de la figure du selfmade(wo)man racisé·e est spécifique : l’agent·e devra son mérite à un alignement d’autant plus intégral sur le modèle marchand. Car son assignation, loin d’être imaginaire, s’inscrit dans l’Histoire même du capitalisme. La race n’est pas simplement un fantasme, elle est avant toute chose une technologie d’exploitation. Catégoriser les forces de travail disponibles permet de déployer des procédés spécifiques en vue de les gérer : esclavage, colonisation, travail forcé, immigration et ses différents systèmes de tri. Méthodes rationnelles d’extraction différenciée de la force de travail. Produire du disponible, du mobile, du jetable. Créer une classe de travailleur·euses surexploitables, d’autant plus intégrée au modèle marchand.

Autant de procédés qui contribuent à la normalisation de l’assignation raciale, et c’est dans ce décor que surgit le selfmade(wo)man racisé·e : incarnation du possible, preuve vivante que l’ordre fonctionne, que la race ne serait qu’une variable personnelle à dépasser. Mais l’exception est un produit de la règle. Et c’est précisément parce que cette règle produit du racisé comme catégorie exploitable qu’elle peut ensuite exhiber, ici ou là, une réussite.

Dans ce même mouvement, il sera nécessaire de minorer le racisme systémique, puisque cette figure doit incarner la preuve qu’il est possible de réussir et par conséquent nier le racisme systémique — ou du moins d’en minorer la violence. L’évocation de ce dernier reviendrait à porter atteinte au système même qui l’a valorisée, et dans le même de mettre en lumière le parcours de réussite qui a impliqué son effacement en tant que sujet politique.

Dès lors le racisme systémique va, dans ces récits d’ascension sociale, être localisé, restreint à quelques agents précis — un·e supérieur·e, un enseignant·e, la banque…etc. Ils ne constitueront qu’une épreuve supplémentaire, intégrée au fameux schéma de résilience, ça aura permis de « devenir plus fort·e », de prouver que c’était possible. Exit toute lutte, même la lutte tronquée qui reprend les codes marchands.

Effacer donc le traitement spécifique dû à son assignation tout en étant présenté comme exception exemplaire à son assignation spécifique. Mais l’exception, c’est bien le contraire de l’ordinaire, rendre ainsi visible l’exception ne fait que confirmer, dans l’imaginaire, l’assignation ordinaire.

Persiste, dans tout cela, la seule question qui vaille : pourquoi se soucier de ces purs produits de l’organisation sociale marchande ? Eux qui n’ont pour seul horizon que de reconduire l’exploitation, et même l’étendre : la décliner sous d’autres couleurs, d’autres genres, lui donner d’autres accents.


La visibilité de quelques un·e·s reconduit l’invisibilité des autres — celles et ceux qui crèvent, sans récit, sans scène. La réussite ne vaut que comme mise en scène de l’exception pour mieux consolider la règle : l’exploitation spécifique des corps assignés à la race. Le récit de la success story racisée fait passer le racisme pour un accident de parcours, un obstacle personnel ; alors qu’il est un rouage structurel du capitalisme.

Dans et par ces récits de réussite, la cible se déplace : le problème ne sera pas tant l’existence et la perpétuation de ces logiques d’assignations, ces dernières se mueront en « simples » épreuves à dépasser. Ce dépassement, voilà ce qu’on célèbre ! Et qui célèbre ?

Le public, cette fiction marchande, qui se trouve être le premier opérateur de cette violence dont a triomphé l’agent-raconte-sa-réussite tout en célébrant ce triomphe et cette réussite. César, baissant son pouce, Colisée, mise à mort, pour le plaisir, et dans le charnier, quelqu’un·e·s tiendront debout.

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Journal litteralutte - RACISER L'EXCEPTION