Relire bell hooks et Joan Didion 1/2

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La disparition de personnes dont on se sent proche s’accompagne souvent du regret de n’avoir pas su clarifier les rapports que l’on entretenait avec elles ;  lorsqu’il s’agit d’écrivains·es, on peut se consoler avec les possibilités infinies que nous lèguent leurs œuvres : suite aux disparitions de bell hooks et de Joan Didion fin 2021, j’ai tenté d’examiner la place qu’elles occupent pour moi.


Les 15 et 23 décembre 2021, à huit jours d’écart, s’éteignaient deux grandes autrices états-uniennes : Gloria Jean Watkins, plus connue sous le nom de bell hooks (sans majuscules), à 69 ans, et Joan Didion, à l’âge de 87 ans. Depuis la fin de ce mois de décembre, j’ai consacré un certain temps à essayer de les relire, déplaçant leurs livres d’une pièce à une autre, cherchant pourquoi, au-delà de leur temporalité, ces pertes presque simultanées me semblaient proches – comme s’il y avait un lien entre elles, mais que je n’en trouvais pas la preuve. J’ai commencé à écrire sans avoir identifié la nature de ce lien, peut-être pour le rendre clair à moi-même ou, tout simplement, parce que j’avais envie de parler d’elles, des deux à la fois – après tout, pourquoi pas ? N’était-ce pas emboîter le pas à Joan Didion, qui affirmait écrire justement « pour découvrir ce qu’(elle) pense [1]Joan DIDION, « Pourquoi j’écris », dans Pour tout vous dire.», dont chaque texte était une « exploration de ses propres confusions [2]Joan DIDION, Where I was from. (non traduit en français). Les traductions des citations issues d’ouvrages non parus en France sont les miennes. » ? Mais que pouvait-il avoir y de confus, pour moi, entre deux écrivaines si différentes ? Que partageaient-elle, au-delà d’une nationalité, d’un statut ?

bell hooks était noire, originaire d’une petite ville ségrégée du Kentucky, née dans une famille de la classe ouvrière. Au terme d’un parcours hors du commun, elle est devenue l’une des figures les plus importantes du militantisme afroféministe et antiraciste étatsunien. En France, où elle a été traduite tardivement, plusieurs nécrologies que l’on devine rédigées à la hâte titraient « Mort de bell hooks, icône féministe », ce qui me met mal à l’aise, car c’est à la fois vrai et terriblement petit. Elle était une icône parce que théoricienne, parce que poète, parce que critique culturelle, parce qu’universitaire, parce que professeure, parce que pédagogue, etc. Elle s’était choisi son propre nom, en hommage à sa grand-mère, et l’écrivait sans majuscule – une manière de minimiser son importance, de le rendre plus doux, plus horizontal. Elle est parvenue à élaborer un cadre théorique révolutionnaire pour les luttes féministes tout en revendiquant d’écrire en dehors des canons académiques [3]Nassira HEDJERASSI, « À l’école de bell hooks : une pédagogie engagée de la libération  », Recherches & éducations, 16 | 2016. ; elle refuse, par exemple, l’usage des notes de bas de page, jugé rebutant pour un public non-averti. Au jargon scientifique et élitiste, elle oppose un langage clair, fluide, accessible, qui pour autant n’échoue jamais à restituer la complexité de son sujet. Ainsi, chacun·e se sent autorisé·e, invité·e à lire les ouvrages de bell hooks et l’expérience de lecture prend souvent la forme d’une jubilation – la joie étant pour hooks l’un des principaux moteurs d’une pédagogie libératrice.

Joan Didion quant à elle était blanche, née à Sacramento en Californie, dans un milieu privilégié et conservateur. Elle est aussi une icône et autrice prolixe, tour à tour journaliste, essayiste, romancière. Si, à l’instar de bell hooks, son œuvre s’adresse à un public large et « n’entretient aucune affinité avec le monde académique [4]Chantal THOMAS, Préface à Pour tout vous dire. », contrairement à cette dernière elle récuse toute forme de militantisme, et insistera tout au long de sa vie d’écrivaine sur le fait de n’appartenir à aucun courant, d’être une observatrice : de la vie politique, des mouvements de la contreculture des années 60, des mondanités d’Hollywood à New-York, des fait-divers et procès marquants de son époque, des paysages et de l’histoire de la Californie, mais également de ses propres tragédies, comme les deuils précoces de son mari John Dunne et de sa fille Quintana. Pour autant, il ne s’agit jamais pour elle de revendiquer une quelconque neutralité. Toute l’écriture de Joan Didion est profondément ancrée, et tout ce qu’elle touche prend l’ampleur d’un sujet ; sa maîtrise grammaticale, son obsession pour les détails – non pas comme éléments descriptifs mais comme indice permettant de retrouver la trace d’un point de vue, de la place de chacun·e dans l’histoire qu’elle raconte – son art du dialogue entre des détails factuels et sa propre intimité, sont autant de dispositifs d’analyse du basculement, de mise à jour des récits et structures narratives cachées dans l’inconscient d’une époque.

Je dois dire que l’un des premiers points communs qui m’est venu à l’esprit est presque insignifiant d’un point de vue extérieur : je me souviens exactement d’où j’étais quand j’ai commencé à les lire. bell hooks fut découverte au hasard d’une librairie de Portland, en 2017, alors que je commençais à découvrir l’immense littérature des luttes féministes et antiracistes. J’ai pris avec moi Feminist Theory, From Margin to Center[5]Traduit en français par Noomi B. GRUSIG, paru sous le titre De la marge au centre : Théorie féministe.  (1984) et All About Love : New Visions[6]Traduction en français à paraître à l’automne 2022 aux éditions Divergentes.  (2000), que j’ai lus sur la route d’un long voyage. Avec bell hooks, je sentais se déployer le début d’une intelligence, d’une nouvelle compréhension du monde, un déplacement qui m’obligeait à questionner ma propre position, à me regarder comme une femme blanche. Pour Joan Didion, c’était un peu plus tard, au bord de la rivière de mon enfance, avec ses deux livres les plus célèbres, des livres de deuil : The Year of Magical Thinking[7]Traduit en français par Pierre Demarty sous le titre L’Année de la pensée magique. (2005) et Blue Nights[8]Traduit en français par Pierre Demarty sous le titre Le bleu de la nuit. (2011), peu de temps après avoir perdu une amie chère. Je restais longtemps assise au bord de la rivière les livres sur les genoux, à faire tourner mon deuil, ses deuils, entre mes doigts. Au fil des lectures et relectures qui suivirent, Joan Didion et bell hooks sont devenues deux piliers de mon propre matrimoine littéraire. J’avais la chance de pouvoir lire en anglais et donc la possibilité de puiser ailleurs. Parce que peu connues et jusqu’à très récemment peu traduites en France, parce que dans le champ littéraire hexagonal il est rare de voir émerger des figures d’autrices aussi largement lues, commentées, reconnues, dont la réception peut être à la fois savante et populaire, pour toutes ces raisons la lecture de leurs œuvres avait le goût des grandes découvertes, quelque chose entre le bouleversement intime et la sensation d’avoir touché du doigt des écritures monumentales. 

Alors, à l’annonce de leur disparition, j’ai feuilleté, relu, pris des notes, pour replacer en moi ces deux héritages. Seuls nos affects ont le pouvoir de rapprocher des mondes disparates sans produire de scandale. Peut-être que ces autrices s’inscrivent le long d’une recherche personnelle, celle de s’autoriser à écrire à partir d’un lieu propre. Longtemps je me suis posé la question de comment répondre à mon désir d’écriture, dans quelle forme le canaliser, comment éviter les écueils et la honte associée à l’écriture de soi, surtout quand on est une jeune femme. La culture littéraire que j’avais alors ne me suffisait pas. Chacune à leur manière, Joan Didion et bell hooks m’on appris à déshumilier[9]Pour reprendre une formule utilisée par Annie Ernaux, dans Les Années [2008], laquelle n’est pas non plus étrangère à ce processus. mon rapport à l’écriture de soi (I). Plus encore, et toujours dans des voies très différentes, elles sont pour moi des modèles de clarté, que la clarté soit l’outil ou l’objet même de l’écriture (II). 

Partie I : partir de soi/arriver à soi

bell hooks : se replacer « de la marge au centre »

C’est de l’imbrication entre intime et politique que naissent les théories de bell hooks. Dans la préface de 2015 à son livre Ne suis-je pas une femme ? [Ain’t I a Woman ?[10]bell hooks, Ain’t I a Woman?: Black women and feminism, traduit en français par Olga Potot sous le titre Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme.] bell hooks reformule la double affirmation qui a été, tout au long de son œuvre, à la fois un ancrage et un point de départ, une piste à suivre :  « (…) au moment de ma naissance, deux facteurs ont déterminé mon destin, que je sois née noire, et que je sois née femme ». Cet essai, écrit à l’âge de 19 ans et publié pour la première fois en 1981, décrit avec une acuité tout à fait nouvelle pour l’époque le processus d’invisibilisation des femmes noires dans la société étatsuniennes et dans les luttes sociales qui la traversent, ces dernières étant amenées à se constituer comme groupe « non-existant », forcées de « choisir entre un mouvement noir qui servait avant tout les intérêts des hommes noirs patriarches et un mouvement des femmes qui servait avant tout les intérêts des femmes blanches racistes ». hooks est l’une des premières[11]Aint I a Woman ? est publié en 1981, soit la même année que Woman, Race, Class d’Angela Davis.  à formuler la simultanéité et l’imbrication des dominations sexistes et racistes, bien avant l’essor et la popularisation des analyses intersectionnelles[12]Ce terme apparaît pour la première fois en 1989, sous la plume de Kimberlé Crenshaw.. Pour elle, ce « conditionnement sexiste-raciste » trouve ses racines dans l’institution esclavagiste qui, notamment aux Etats-Unis, a généralisé le viol et l’exploitation sexuelle des femmes noires. 

S’appuyant sur immense travail documentaire, puisant dans des archives du XIXe siècle et de la première moitié du XXe, des livres de chercheurs·euses dont l’écrasante majorité est blanche, aux comptes-rendus de procès, articles de journaux, de journaux intimes tenus par des esclavagistes comme des personnes esclavisées, hooks démontre l’impact de cette exploitation sur le statut politique et social des femmes noires, et la manière dont il se perpétue dans le monde contemporain, jusqu’à devenir dispositif de contrôle social. Tout en décryptant les mythes attachés à la perception de la féminité noire, comme celui de la matriarche puissante, elle décrit avec une énergie et une clarté égales les rhétoriques misogynes présentes dans le mouvement de libération noir et l’idéologie raciste imprégnant les luttes féministes blanches, lesquelles se battent davantage pour l’accès des femmes blanches à des privilèges au sein du système patriarcal capitaliste et suprématiste blanc que pour un renversement de cet ordre, et ont souvent intérêt à maintenir la hiérarchie raciale héritée de l’esclavage. En conclusion, bell hooks appelle à la réappropriation du terme féminisme, à lui donner un sens réellement radical. Pour ce faire, elle propose la définition suivante : le féminisme, « c’est vouloir la libération des rôles sexistes, de la domination et de l’oppression pour toutes les personnes, femmes et hommes ».

Ce premier ouvrage contient déjà tous les éléments qui feront la puissance de la pensée de bell hooks : volonté de clarté, de réparation, proposition de nouvelles bases, de définitions claires pour (re)construire les luttes collectives. Son approche est également marquée par le recours au témoignage, aux anecdotes personnelles. Elle s’exprime fréquemment, y compris dans le cadre théorique, à la première personne du singulier ou du pluriel. Au fil des œuvres, cette particularité se fait de plus en plus présente et bell hooks a produit, par ailleurs, une œuvre autobiographique en plusieurs volumes[13]Ouvrages non-traduits en français : Bone Black: Memories of Girlhood [1996], Wounds of Passion: A Writing Life [1997], Belonging: A Culture of Place [2009].. Comme le souligne Nassira Hedjerassi dans sa préface à l’édition française de De la Marge au Centre : 

Cette production a […] une visée didactique. Ce travail d’écriture participe aussi du processus de guérison (healing). Il endosse une vertu cathartique pour la personne qui s’y engage, qui permet d’accéder à sa propre subjectivité, alors que domine une situation d’aliénation. C’est précisément l’outil didactique qu’elle utilisera dans ses pratiques pédagogiques, participant du processus de conscientisation, visant aussi à (re)donner du pouvoir (empower) aux sujets. Par ce type d’écriture, elle s’inscrit dans les pas d’autres figures, qui l’ont puissamment inspirée, notamment la poétesse Audre Lorde et son entreprise biomythographique. S’écrire. Se réinventer. S’autoriser.


Préface de 1984 à De la marge au centre : Théorie féministe.

Toutefois, le fait d’avoir subi le racisme ou d’en être témoin n’est pas une condition suffisante pour le penser structurellement. Ainsi, chez hooks, le récit d’une expérience intime n’est jamais une fin en soi : elle est un point de départ, une manière de transgresser les normes de production du savoir et de se replacer, elle et par extension toutes les personnes marginalisées, au centre du discours. Puisqu’elle doit faire usage de la « langue de l’oppresseur », puisque la présence de l’oppresseur « change la nature et l’adresse de nos mots », le fait d’insérer dans ses textes un langage de l’ordre du privé, des interventions intimes, contribue à « créer un espace qui (lui) permette de restaurer tout ce qu’(elle) est dans la langue [14]bell hooks, Yearning : On Race, Gender, and Cultural Politics.». Tout au long de son œuvre, elle ne cessera de mobiliser son vécu, ses souvenirs, comme ceux de ses années d’école dans Teaching to Transgress [Apprendre à transgresser], notamment le passage d’une école ségréguée à l’école « des blancs·ches », ses expériences amoureuses, son rapport à sa famille dans All About Love, engageant ainsi les lecteurs·rices dans un rapport de proximité, et une compréhension ancrée de son propos. Car cette volonté de réparer le silence et les processus d’invisibilisation qui ont pesé sur sa construction personnelle en tant que femme noire, ce mouvement qui consiste à partir de soi pour reconstruire sa propre subjectivité, sont toujours couplés à la nécessité de s’adresser au plus grand nombre et d’ouvrir l’accès à la théorie, que bell hooks envisage comme « pratique libératoire [15]bell hooks, Teaching to Transgress : Education as the Practice of Freedom, traduit en français par Margaux Portron sous le titre Apprendre à trangresser : L’éducation comme pratique de … Continue reading».

Joan Didion : se rappeler ce que c’était que d’être soi 

À première vue, le rapport de Joan Didion à l’écriture de soi semble bien éloigné de l’impératif de lutte contre l’aliénation dans lequel s’inscrit celui de bell hooks. Si pour cette dernière l’écriture apparaît comme une stratégie de résistance et de survie, notamment au sein d’un environnement social et familial qui ne valorisait pas cette ambition (et/ou la jugeait irréaliste), Didion a été très tôt encouragée à développer ses talents d’autrices. Dans son essai On Keeping a Notebook elle rapporte que dès l’âge de 5 ans (!), et dans l’objectif qu’elle « cesse de se plaindre », sa mère l’encourageait à consigner ses pensées dans des cahiers[16]L’essai « On Keeping a Notebook », qui se trouve dans Slouching Towards Bethlehem n’a pas été incluse dans la collection d’essais partiellement traduits en français par Pierre … Continue reading. Issue d’un milieu privilégié, elle ne rencontre pas d’obstacle particulier pour entrer à l’université, où elle étudie la littérature. De manière plus inattendue, elle commence ensuite sa carrière comme pigiste puis rédactrice chez Vogue, avant de se faire un nom en tant que journaliste, romancière et scénariste. Toutefois, malgré la diversité des sujets dont elle s’empare, toute son entreprise d’écrivaine tournera, de son propre aveu, autour d’une seule et unique question : la signification de l’acte d’écrire[17]Joan DIDION, Pourquoi j’écris, traduit de l’anglais par Pierre Demarty, dans le recueil Pour tout vous dire. Editions  Grasset, 2022 : « Comme beaucoup d’écrivains, je n’ai … Continue reading. Et pour Didion, l’une des réponses, même si partielle, est : l’accès à soi-même. Chez elle, l’écriture permet de se souvenir, non pas uniquement de faits, mais de comment ces faits informent sa propre position, comment ils l’aident à cartographier son existence, et donc à ne pas se perdre de vue. Elle cherche à « se rappeler ce que c’était que d’être (elle) [18]Joan DIDION « On Keeping a Notebook », dans Slouching Towards Bethlehem, Farrar, Strauss and Giroux, 1968.».

On aurait tort d’interpréter cette formule, plus profonde qu’elle n’en a l’air, comme la confession d’une quête autocentrée. Joan Didion elle-même reconnaît que

c’est un point difficile à admettre. Nous sommes élevés dans la morale qui veut que l’autre, n’importe quel autre, tous les autres, soient par définition plus intéressants que nous-même ; on nous apprend à être réservés, presque à s’effacer

Joan DIDION « On Keeping a Notebook »

Mais de cet impératif d’effacement – évidemment bien loin de celui dont bell hooks fait l’expérience, et qui pour Joan Didion semble provenir d’une socialisation féminine telle qu’elle pouvait être vécue dans les années 1950 (et, a fortiori, encore aujourd’hui), couplée à une éducation bourgeoise-conservatrice – l’écrivaine tire deux particularités, presque des stratégies, qui feront toute la singularité de son œuvre : une très grande capacité d’observation et une obsession pour la question du point de vue. 

Bien qu’ayant écrit plusieurs romans, Joan Didion reste plus connue, y compris en France, pour ses essais et ses reportages. Non sans ironie et malice, elle explique dans sa préface à Slouching Towards Bethlehem [En rampant vers Bethlehem], première collection d’essais publiée en 1968, qu’une de ses forces en tant que journaliste, c’est qu’elle est « physiquement si petite, d’un tempérament si discret, névrotiquement si inarticulée, que les gens ont tendance à oublier que (sa) présence va à l’encontre de leurs intérêts ». En bref : l’observatrice idéale. Pour autant, dans le même texte, elle se défend d’être « l’œil d’une caméra » : ce qu’elle écrit reflète, inévitablement, ce qu’elle ressent.. Ainsi, quand pour bell hooks le recours à l’intime est une pratique réparatrice tout autant qu’une voie d’accès vers la théorie, pour Joan Didion, en tant que journaliste, l’inclusion d’analyses et de souvenirs très personnels permet d’affirmer, d’informer sa position. Elle fustige dans la presse conventionnelle les postures d’objectivité jugées « factices » :

j’ai la plus grande admiration pour l’objectivité, simplement je ne vois pas comment elle peut être atteinte si le lecteur ne comprend pas le point de vue particulier du journaliste. En essayant de nous faire croire qu’il n’en a aucun, ce dernier transforme tout l’exercice en une vaste supercherie


Joan DIDION, « Alicia et la press underground », dans Pour tout vous dire

Dans The White Album [L’Album Blanc]une collection de chroniques dont les sujets vont de l’arrestation d’un militant des Black Panthers à une session d’enregistrement du groupe The Doors, en passant par des entrevues avec Linda Kasabian, une des disciples de Charles Manson elle expose de manière brutale l’imbrication entre l’effondrement global qu’elle perçoit dans l’atmosphère de la fin des années 1960 et son propre état mental, en insérant au cœur même du texte la transcription d’un rapport psychiatrique la concernant. Elle y est décrite comme : 

une personnalité en cours de détérioration, présentant de nombreux signes de défenses diminuées et d’une incapacité croissante de l’ego à appréhender le monde de la réalité et à faire face au stress normal. […] Du point de vue émotionnel, la patiente s’est presque entièrement aliénée au monde des autres êtres humains. […] C’est comme si elle avait la sensation profonde que toute entreprise humaine est vouée à l’échec, conviction qui semble la pousser plus loin encore dans sa position de retrait, de dépendance et de passivité.

Joan DIDION, L’Album blanc, dans L’Amérique : chroniques. 

Ainsi, le point de vue est chez elle plus qu’un simple outil d’objectivité. Il est aussi une thématique, un sujet dont elle ne cesse d’explorer la fragilité, questionnant la fiabilité de sa propre narration et poussant ses lecteurs·rices à faire de même. Elle tente de répondre en creux à une question plus grande que le sujet lui-même : qu’est-ce que signifie pour moi le fait d’écrire sur ça ?

Par bien d’autres aspects, Didion se saisit de ses propres fragilités pour les mettre au service du texte : son aveu d’incapacité à développer une pensée académique, son insistance sur ses doutes en tant qu’autrice peuvent être lus à la fois comme le récit sincère d’angoisses ou d’autolimitations, mais aussi comme la marque d’une distanciation ironique. Elle a au fond pleinement conscience qu’à l’intérieur même de ces limites se déploie la virtuosité de son écriture. On peut en trouver un exemple marquant dans Why I Write [Pourquoi j’écris], où elle évoque son « échec » dans le monde de la pensée :

Je savais que je n’étais la résidente légale d’aucun monde des idée […] Je savais que j’étais incapable de penser. Tout ce que je savais à l’époque, c’était de quoi j’étais incapable. Tout ce que je savais à l’époque, c’était ce que je n’étais pas, et il m’a fallu quelques années pour découvrir qui j’étais.

C’est-à-dire un écrivain.

Et plus loin : 

S’il m’avait été donné d’avoir un tant soit peu accès à mon propre esprit, je n’aurais eu aucune raison d’écrire. Je n’écris que pour découvrir ce que je pense, ce que je regarde, ce que je vois et ce que ça signifie. 

Joan DIDION, « Pourquoi j’écris », dans Pour tout vous dire

Joan Didion se soupçonne sans cesse de ne pas comprendre, ou feint ce soupçon, dans le but de s’autoriser à poursuivre des images « qui scintillent », de percer à jour le mystère de sa propre présence au monde. Dans ses textes, la profusion de détails concernant les vêtements et les gestes de ses interlocuteurs·rices en disent plus sur sa propre attention que sur la personne qu’elle décrit. À la lire, on sait tout de suite où elle se trouve et l’on se trouve transporté·es à l’intérieur de la scène, assumant le rôle d’observation qu’elle prétendait endosser, par l’intermédiaire d’un habile jeu de miroir et surtout de son insistance à dire : j’étais là

Son œuvre, déjà marquée par le constat de l’effondrement du monde qui l’entoure et l’angoisse d’une perte de repère, d’une perte du soi, prendra un tournant encore plus funeste suite aux deux tragédies qui frappèrent sa vie personnelle : le décès précoce de son mari en décembre 2003, suivi de près par celui de sa fille, en août 2005. Elle tirera de cette expérience indicible les deux livres de deuil déjà cités plus haut, dans lesquels sa méthode d’hybridation de l’écriture l’autobiographie et de l’enquête journaliste prendra tout son sens et toute son ampleur. 

Si, contrairement à celle de bell hooks, la démarche de Joan Didion n’a pas a priori de visée transformatrice, on pourrait arguer qu’elle propose aussi, à sa manière, une approche alternative de la connaissance. En effet, partant du constat paradoxal que le langage est insuffisant pour exprimer son expérience et que c’est pourtant avec ce même langage qu’elle doit frayer une compréhension de ce qui lui arrive, elle fait le choix de combiner une importante recherche bibliographique sur le deuil et la mélancolie à l’exploration de ses propres états et de sa propre mémoire, exploration pour laquelle elle aura amplement recours aux outils du reportage, voire de l’autoethnographie. Par ce biais, elle construit un dispositif unique de lien entre l’universel et l’intime, tissé d’aller-retours entre passé et présent, entre personnel et culturel, entre lectures savantes et dénudement des émotions, qui lui permet de s’approcher d’une forme de vérité générale. En témoigne par exemple, le passage subtil au « nous », à la fin de L’Année de la pensée magique : « Je sais pourquoi nous essayons de garder les morts en vie[19]Joan DIDION. L’Année de la pensée magique. ».

Apprentissages

Alors, peut-être que si l’on regarde d’assez près, si l’on considère leur capacité à naviguer entre des matériaux hétérogènes, cette résistance à l’effacement, l’insistance à introduire un point de vue féminin dans des genres dominés par les écritures masculines, peut-être qu’il existe un lien, même ténu, entre bell hooks et Joan Didion. En tout cas, c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai spontanément pensé, en apprenant leurs décès respectifs, que je venais de perdre deux parties d’un même objet. 

Pour bell hooks, partir de soi s’impose comme une résistance au vide théorique, à l’invisibilité de sa position dans l’espace social, mais aussi comme un dispositif d’émancipation, visant non seulement à remettre les voix marginalisées au centre mais également à diffuser les savoirs jalousement gardés par le centre vers les marges.  

Pour Joan Didion, le recours à l’autobiographie ressemble davantage à la recherche d’une droiture, d’une justesse qui, dans un monde « atomisé » et sans cesse menacé d’effondrement, ne peut être atteinte qu’en préservant la continuité du soi, et la conscience de sa propre place. 

Les deux sont traversées par un impératif de connaissance, d’alignement à soi-même, et l’envisagent comme une condition de production d’un discours ancré et honnête. Avec Joan Didion, j’ai appris qu’on pouvait très bien enquêter sur soi-même, et avec sérieux. Et que ce soit de la littérature. Ou mieux : que ce soit l’objet même de la littérature. Avec bell hooks, j’ai appris à questionner ma position de femme blanche, à porter mon attention vers d’autres voix, à regarder avec méfiance les fruits du féminisme universaliste. C’est certainement pour cela que mon rapport à son écriture est plus prudent. Mais cet apprentissage est crucial dans tout questionnement autour de la légitimité, et rejoint dans une certaine mesure celui de Didion sur le point de vue. Au-delà du politique, bell hooks m’enseigne aussi que l’écriture de soi peut être facteur de joie (il y aurait encore beaucoup à dire sur la joie de bell hooks), et comporte une dimension révolutionnaire. Que se souvenir peut être bien plus qu’un acte de nostalgie : une manière de transformer le présent[20]bell hooks, Yearning : On Race, Gender, and Cultural Politics..

 à suivre en mars, Partie II : éloges de la clarté


Ouvrages cités

bell hooks :

En français :

Apprendre à trangresser : L’éducation comme pratique de la liberté. Traduit par Margaux Portron. Editions Syllepse, 2019. 

De la marge au centre : Théorie féministe. Traduit par Noomi B. Grusig. Editions Cambourakis, 2017.

Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme. Traduit par Olga Potot. Editions Cambourakis, 2015.

En anglais : 

Belonging: A Culture of Place. Routledge, 2009.

All About Love. Harper, 2000.

Yearning : On Race, Gender, and Cultural Politics. South End Press, 1999.

Wounds of Passion: A Writing Life. Henry Holt & Co, 1997.

Bone Black: Memories of Girlhood. Henry Holt & Co, 1996.

Teaching to Transgress : Education as the Practice of Freedom. Routledge, 1994.

Ain’t I a Woman?: Black women and feminism. South End Press, 1981.

Joan Didion

En français : 

Pour tout vous dire. Grasset, 2022.

Le Bleu de la nuit. Grasset, 2013.

L’Amérique : chroniques. Grasset, 2009.

L’Année de la pensée magique. Grasset, 2007.

(Pierre Demarty est le traducteur de tous les ouvrages de Joan Didion parus en français)

En anglais : 

Let Me Tell You What I Mean. Knopf, 2021.

Blue Nights. Alfred A. Knopf, 2011

The Year of Magical Thinking. Alfred A. Knopf, 2005.

Where I was from. Knopf,2003.

The White Album. Simon & Schuster, 1979

Slouching Towards Bethlehem. Farrar, Straus and Giroux, 1968.

Références

Références
1 Joan DIDION, « Pourquoi j’écris », dans Pour tout vous dire.
2 Joan DIDION, Where I was from. (non traduit en français). Les traductions des citations issues d’ouvrages non parus en France sont les miennes. 
3 Nassira HEDJERASSI, « À l’école de bell hooks : une pédagogie engagée de la libération  », Recherches & éducations, 16 | 2016.
4 Chantal THOMAS, Préface à Pour tout vous dire. 
5 Traduit en français par Noomi B. GRUSIG, paru sous le titre De la marge au centre : Théorie féministe. 
6 Traduction en français à paraître à l’automne 2022 aux éditions Divergentes. 
7 Traduit en français par Pierre Demarty sous le titre L’Année de la pensée magique.
8 Traduit en français par Pierre Demarty sous le titre Le bleu de la nuit.
9 Pour reprendre une formule utilisée par Annie Ernaux, dans Les Années [2008], laquelle n’est pas non plus étrangère à ce processus.
10 bell hooks, Ain’t I a Woman?: Black women and feminism, traduit en français par Olga Potot sous le titre Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme.
11 Aint I a Woman ? est publié en 1981, soit la même année que Woman, Race, Class d’Angela Davis. 
12 Ce terme apparaît pour la première fois en 1989, sous la plume de Kimberlé Crenshaw.
13 Ouvrages non-traduits en français : Bone Black: Memories of Girlhood [1996], Wounds of Passion: A Writing Life [1997], Belonging: A Culture of Place [2009].
14, 20 bell hooks, Yearning : On Race, Gender, and Cultural Politics.
15 bell hooks, Teaching to Transgress : Education as the Practice of Freedom, traduit en français par Margaux Portron sous le titre Apprendre à trangresser : L’éducation comme pratique de la liberté.
16 L’essai « On Keeping a Notebook », qui se trouve dans Slouching Towards Bethlehem n’a pas été incluse dans la collection d’essais partiellement traduits en français par Pierre Demarty sous le nom L’Amérique : chroniques,  parue en 2009 aux éditions Grasset (choix éditorial étrange, car il s’agit à mon sens d’un des plus beaux textes de Didion).
17 Joan DIDION, Pourquoi j’écris, traduit de l’anglais par Pierre Demarty, dans le recueil Pour tout vous dire. Editions  Grasset, 2022 : « Comme beaucoup d’écrivains, je n’ai que ce seul « sujet », ce seul « domaine » : l’acte d’écrire ». 
18 Joan DIDION « On Keeping a Notebook », dans Slouching Towards Bethlehem, Farrar, Strauss and Giroux, 1968.
19 Joan DIDION. L’Année de la pensée magique.


À propos de

Autrice et musicienne, écrit des poèmes, des nouvelles, des journaux, que l'on peut lire sur internet et en revues. Elle a notamment publié "Perdre Claire" aux éditions Publie.net (2021).


'Relire bell hooks et Joan Didion 1/2' vous 2 commentaires

  1. 20 février 2022 @ 16h35 Malone

    Merci beaucoup pour ce très bel article, il donne envie de lire et d’écrire ^^

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    • 21 février 2022 @ 16h02 Litteralutte

      Et nous vous remercions pour votre attention et votre lecture !

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