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Mettre sa famille / sa daronne à l’abri — Si l’expression est relativement nouvelle, elle est formée sur une autre plus ancienne et stabilisée — mettre à l’abri ses enfants. L’idée est à peu de choses près la même ; protéger ses proches. Quoi de plus normal — de plus naturel même ? Il est même possible d’affirmer que l’expression (dans ces deux formes) traduit un geste altruiste. Elle présente l’avantage de poser concrètement la menace banalisée en ce monde :

ce n’est pas seulement sa survie qui est en jeu, mais aussi celle de son entourage — le flingue, constamment plaqué sur la tempe de toutes et de tous.

Ainsi l’expression renvoie directement à l’anthropophagie organisée, généralisée, donc rationalisée ; Eat AND be eaten [Bouffer ET être bouffé], c’est le credo ! tout est question de relativité. Il s’agit alors de se faire bouffer au minimum, et de bouffer l’autre autant que faire se peut — comme vu précédemment.

Mais ici, la logique anthropophage ne s’applique pas uniquement à soi, il s’agit aussi d’en prémunir les personnes considérées comme vulnérables — pas toutes non plus, faut pas déconner. Essentiellement celles qui gravitent autour de soi et qui représentent l’environnement immédiat : mère, enfants et plus généralement la famille.

L’une des fonctions cardinales de la famille, dans l’ordre capitaliste, est de stabiliser les assignations de genre : au travail productif (masculin) la charge de pourvoir, aux tâches reproductives (assurées par les femmes) le soin d’entretenir la survie. Dans l’expression « mettre à l’abri », cette division prend une forme particulière : c’est à l’homme qu’incombe non seulement la subsistance, mais la responsabilité supplémentaire de protéger — de garantir la sécurité matérielle de son entourage.

Si sa propre survie n’a pas suffi à faire ployer le genou de la personne (quelle que soit son assignation) face au marché, le risque encouru par les proches et la famille suffira à terminer le travail — et bien au-delà des espérances.

Il est là le poids de la figure du breadwinner [celui qui pourvoit aux besoins de la famille] ; elle se transforme en responsabilité, et celui qui ne s’aligne pas sur cette injonction se verra immédiatement taxé d’inconscient ou d’incompétent.

Chantage à la survie, puissance 2.

Mettre à l’abri, l’expression a cela de magique qu’elle convertit l’obéissance au marché (et la somme de souffrances et de douleurs infligées ou reçues dans et par l’exploitation) en altérité. Exploiter efficacement se mue en action bienfaisante ; on ne le fait pas (uniquement) pour soi, mais pour l’autre — même s’il ne renvoie qu’à un cercle restreint.

Toute réussite implique l’exploitation, du travail à dimension (soi-disant humaine) recoupe l’exploitation banalisée. Que de la même manière que l’entreprise exploite la force de travail, le divertisseur lui exploite le temps (soi-disant) libre.

Les deux versions de l’expression partagent donc un même fond idéologique, mais elles diffèrent dans leurs implications ; l’ancienne se concentre principalement la descendance [les enfants] quand la nouvelle renvoie à l’ascendance [la daronne/mère], mais également à une perspective plus élargie de la famille — qui ne recoupe plus simplement le couple et les enfants. Il ne s’agit donc plus (seulement) de transmettre un capital ou une protection pour la lignée future — en opérant une transmission de conditions matérielles d’existence[égale ou meilleure]— mais on veut réparer une injustice, compenser les conditions d’existence difficiles dans et par lesquelles on a cru — faire sa croissance.

La version nouvelle de l’expression implique une origine sociale pauvre, ce n’est pas un hasard si elle s’est imposée dans les quartiers populaires et plus particulièrement au sein des populations racisées où l’expérience de la précarité et du racisme systémique rend d’autant plus urgente la nécessité de « mettre à l’abri » sa famille. La variante avec la mère [la daronne] est d’autant plus signifiante dans ce contexte, elle pointe directement une figure de survie — c’est elle qui « tient la maison » qui assure le bien-être (relatif) malgré le manque de ressources. Ainsi l’expression fonctionne comme une reconnaissance implicite des tâches reproductives.

On pourrait dès lors conclure au caractère émancipateur de cette version, mais ça serait manquer l’essentiel. Car la reconnaissance de ce travail reproductif n’a pas pour objet de remettre en cause le fait qu’il soit dévolu aux femmes, non, il s’agit avant tout d’y apporter une compensation — matérielle. Ce qui revient, in fine, à valider l’assignation.

Et cette compensation — et des souffrances de la mère et des conditions d’existence difficiles — n’impliquent pas simplement de travailler — l’exploitation ordinaire ne suffit même pas à se protéger soi-même. Pour parvenir à cet objectif, il est nécessaire d’acquérir une réussite spectaculaire — à savoir s’aligner intégralement sur les exigences du marché. Dans ce cadre l’injonction à la réussite n’est plus strictement individuelle, mais plus plurielle — et non collective [pour une distinction entre pluriel et collectif].

Famille pauvre, ou laborieuse + réussite spectaculaire = figure du selfmade-man : ces grands récits de la résilience, transformer la précarité, le racisme et la misogynie (et autres violences structurelles) en épreuves rendant la réussite d’autant plus spectaculaire, auxquels s’ajoutent celui d’une sorte de solidarité.

L’ensemble de ces motifs sont portés par l’industrie culturelle et plus particulièrement le rap marchand qui met en mot des expériences dans lesquelles le public ciblé (racisé et précaire) se reconnaît et reconnaît ses conditions d’existence. Ainsi se passe-t-il pour subversif, représentant une matrice rhétorique à l’usage des plus démuni·e·s. Et c’est bien cela qui fait de lui un moyen de capture et d’appropriation des imaginaires, il ne donne d’autre horizon à la solidarité que celle du marché dans et par laquelle est produite cette marchandise de l’industrie culturelle.

La potentialité même de la solidarité — dans sa forme la plus minimale — est sapée à la racine, elle se trouve balisée par les normes capitaliste instillées — naturalisées — par l’organisation sociale et ses infrastructures — famille, institutions (notamment scolaires) et industrie culturelle. L’idée même de solidarité s’exprime alors dans les termes même de l’ordre capitaliste : la réussite individuelle et l’exploitation qu’elle implique ; certainement pas l’abolition des conditions matérielles ayant engendré la précarité, le racisme systémique… et donc cette nécessité de mettre à l’abri.

Reconduction de ce qui devait être conjuré…

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Journal litteralutte - solidarité anthropophage