Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
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No pain no gain ; on n’a rien sans rien — N’est-ce pas le propre de l’existence ? Obtenir quelque chose supposerait toujours des efforts… Tout un chacun peut éprouver cela, au quotidien, dans le cadre de ces actes, même les plus anodins :
Bien manger = cuisiner. Vivre dans un espace salubre = entretien. Même les relations personnelles exigent un minimum d’efforts.
De l’expression anglaise [no pain no gain] à la française [on n’a rien sans rien] une même logique infuse, se diffuse ;rien ne vaut sans pertes, sans souffrances. Ce ne sont pas uniquement des questions d’échange ou de contrepartie qui sont mobilisées ici, mais celles de l’épreuve : mettre en jeu quelque chose en vue d’en obtenir une autre — Qui ne risque rien n’a rien, pas vrai ?
La douleur et le risque se présentent ainsi comme moteurs et sceaux de légitimité — voire de valeur.
, de telles sentences organisent les conduites, façonnent les individus. On confond quelque effort, banal ; celui qui vise au prolongement de son existence avec la logique sacrificielle.
… Le prolongement de l’existence étant conditionné à la vente de la et à l’extraction de la ; dès lors l’ensemble des actions nécessaires au prolongement de cette existence se mue en effort.
La fatigue, le manque de sommeil ne sont plus un signal du corps — fatigué. Ils deviennent, selon une certaine ingénierie médicale, « dette de sommeil » et surtout opportunité de maximiser le rendement du sommeil (de nuit). En cela, le savoir médical n’a fait que s’adapter et adapter les individus à cette exigence non-négociable en régime capitaliste : le travail. Il l’a naturalisé.
Rien n’est dû, tout doit être conquis [nothing is given, everything is earned] — la survie même est incluse dans ce package.Elle doit être acquise d’abord par soi-même et surtout contre — les autres et le monde.
La solidarité ? Anomalie.
L’entraide ? Dysfonctionnement.
Ne subsiste dès lorsque le mythe du mérite : régime moral compatible avec l’ordre capitaliste qui ne se reproduit qu’en reproduisant la violence induite par la manière dont il organise la vie.
C’est là également la dynamique de la fonction-plaisir ; plaisirs méritocratiques et salvateurs, appréciés d’autant plus quand ils cristallisent la compensation (pas forcément équitable) du poids de l’exploitation…
L’autoréalisation capitaliste en action…
Tout cela est par ailleurs inscrit dans la genèse même du capitalisme, lui dont le développement acoïncidé1 avec la capacité de l’être humain à s’affranchir de certaines contraintes naturelles. Mais la levée de ces contraintes s’est opérée avec l’instauration de contraintes nouvelles, non nécessaires, socialement construites. Ces contraintes nouvelles ne sont pas nécessairement liées aux développements techniques ayant permis de lever les contraintes naturelles.
Ce régime à deux contraintes —les unes nécessaires dans la mesure où elles dépendent de la nature ; les autres historiquement et socialement situées, car découlant de l’organisation sociale —n’est pas chose caractéristique du capitalisme. Théocratie, monarchie ou système féodal impliquent également des contraintes non-nécessaires; la seule différence tient prioritairement à la spécificité de ces contraintes — leur écrasante majorité renvoyant à la centralité du travail — voir le Leximatériel.
L’ampleur de la richesse matérielle permettrait à tout un chacun de se nourrir convenablement — et ce sans même recourir à l’exploitation animale de masse — tant à l’échelle des nations qu’au niveau international. Pour autant, il y en a des millions et des milliards qui crèvent (littéralement) la dalle. La contrainte, ici, n’est pas naturelle, puisque l’humanité dispose de ces ressources, c’est la structuration autoritaire de l’organisation qui conditionne l’accès à la nourriture au travail.
Ces contraintes nouvelles n’apparaissent comme inéluctables que dans la mesure où elles ont été naturalisées. Et c’est principalement en remodelant les rapports sociaux que l’organisation sociale capitaliste a opéré une telle conversion ; ce qui auparavant constituait une contrainte de la nature s’est muée en contrainte éminemment sociale, celle du travail.
Le récit est bien connu, naturalisé surtout : de la même manière que l’on obtenait les fruits de sa subsistance par certaines activités immédiatement utiles ; prolonger son existence implique désormais de se soumettre aux exigences du travail,de la production de marchandises— et de tout ce qu’ils impliquent, voir ici ou là.
Même si nombre de contraintes naturelles sont tombées, des souffrances équivalentes continuent d’affecter les individus.
Dans l’absolu, ces souffrances et ces peines sont évitables, elles persistent dans la mesure où l’organisation sociale s’est structurée sur le principe que l’accès aux conditions du prolongement de son existence dépend de la vente de force de travail —et que cette vente prenne des allures de libre-choix, puisque la contrainte « travail = moyen de subsistance »est vécue comme allant de soi =naturalisée.
Là gît le cœur du concept de contrainte ; il est une fonction, parmi d’autres, au sein de cette organisation sociale structurée avant toute chose pour produire des . Et pour qu’une production devienne marchandise, elle ne doit pas être produite « comme moyen de subsistance immédiat pour le producteur lui-même.»2
En effet, la marchandise a essentiellement pour but d’être vendue (elle est valeur d’échange) et c’est pourquoi elle doit correspondre non pas à un usage — si ce n’est que la dynamique de valorisation [vouloir vendre] produit des contraintes formelles dont les producteurs sont obligés de tenir compte s’ils veulent vendre leurs produits.
Ainsi, la valeur portée à la contrainte correspond à la valorisation de la capacité du producteur à s’adapter, à continuer de produire malgré les… contraintes — artificielles et non nécessaires— de ce dernier.
Par ailleurs, nous avons vu que les relations sociales mêmes relèvent de tels schèmes : la morale du bon vivant, explorée précédemment, ne traduit que la capacité de l’individu (qualifié comme tel) à tirer profit et plaisirs du monde tel qu’il est.
Affleure dès lors un paradoxe — de surface : et la contrainte artistique dans tout ça ?
De telles productions ne s’érigent-t-elles pas contre cette logique ? Puisque produites par le biais de contraintes toutes autres — voire carrément antagonistes — que celles induites par la standardisation marchande ?
On le voit bien, la logique de la contrainte persiste. Produire contre le marché revient à faire des tendances du marché une contrainte, et ainsi reconduire la logique. Opérer à l’opposé des tendances du marché artistique et de l’industrie culturelle ne revient-il pas à continuer d’en tenir compte et donc, d’une certaine manière,de s’y conformer?
Ces contraintes esthétiques sont éminemment politiques : les critères esthétiques eux-mêmes découlent de déterminations politiques. Le régime artistique n’est qu’un code relatif à l’époque, aux tendances, aux conditions de production.
La contrainte qui pèse sur n’importe quel·le artiste — celle de ne pas voir sa chère œuvre disqualifiée parce qu’elle sortirait du régime artistique— n’est qu’une parmi d’autres. Elle n’est que l’équivalent de la contrainte highbrow [ou distinctive] de celle qui pèse sur le divertissement. Ce dernier pour se vendre, pour être commercialisable ne doit pas afficher de couleur politique explicite ; la (soi-disant) pureté artistique se mesure, elle également, à sa distance du politique.
Ce qui n’empêche pas ces productions (considérées comme) éminemment artistiques (ou divertissantes) d’être tout aussi politiques dans la mesure où elles reproduisent du politique, mais naturalisé. Et c’est bien parce qu’il est naturalisé qu’il n’apparaît pas comme tel.
Leximatériel « On n’a rien sans rien »
L’expression « on n’a rien sans rien » ne se stabilise que tardivement, au cours du XIXᵉ siècle. L’enquête doit donc d’abord porter sur des formes plus anciennes, fonctionnellement équivalentes. L’une des premières attestations repérables est « Nul bien sans peine » [1568, Recueil de sentences notables…]. Elle s’inscrit dans une série de formules construites sur le schème stabilisé Nul … sans … — parmi lesquelles figurent : « Nul bien sans haine » ou « Nul plaisir sans déplaire ».
Ces énoncés relèvent d’un même régime normatif, structuré par une morale religieuse binaire : (bien/mal, salut/perte, mérite/faute). Ils organisent un rapport disciplinaire à la conduite : toute valeur doit être payée d’une épreuve, d’un renoncement, d’une douleur. La peine n’y est pas un accident, mais une condition.
La variante « Nul pain sans peine » [1568, Recueil de sentences notables…] rend ce dispositif encore plus explicite : elle articule directement subsistance et souffrance, effort et légitimité de vivre. Elle s’inscrit pleinement dans l’imaginaire chrétien de la pénitence et de la dette existentielle, dont « gagner son pain à la sueur de son front » demeure une cristallisation contemporaine. Ce qui s’installe ici, bien avant toute reconfiguration capitaliste, c’est déjà une naturalisation du lien entre existence, effort et souffrance.
Pour autant, dans ces régimes moraux anciens, la peine ne relève pas encore d’un calcul de rendement : elle n’a pas à être productive, seulement à être endurée. De plus, cette peine religieuse s’inscrit dans une temporalité eschatologique, non mesurable : elle n’est pas soumise à l’exigence d’un retour immédiat ou proportionné.
Les relations sociales étaient également soumises à ce type de régime ;
Nul ne partvient à la vieillesse,
qui n’ait passé par la jeunesse.
Nul mal & nul bien,
sans peine ne vient.
Nul ne se doit vanter d’avoir amy trouvé,
si bien auparvant il ne l’a eprouvé
Nathanel Duëz, 1639
Ce sens semble constituer l’orientation dominante de l’expression durant une majeure partie du XVIe siècle — selon les occurrences découvertes. C’est avec le Dictionnaire François de Richelet qu’apparaît une inflexion dans l’expression, avec notamment le glissement sémantique du terme (donc du concept de) « bien » :
Bien, plaisir, bonheur. [Nul bien sans peine. Voie poe. Tous les maux que j’ai souferts n’égalent pas le bien de l’avoir vuë. Voi. Poé]
Dictionnaire François, 1680, p.76
Le bien ici tient également du plaisir et du bonheur ; il n’est plus éminemment théologique — comme nous avons plus le voir précédemment avec le leximatériel de Bon vivant. Une inflexion qui sera d’autant plus marquée dans la première édition du Dictionnaire de l’académie française ;
On dit d’Un homme qui a travaillé inutilement à quelque chose, qu’Il y a perdu sa peine.
On dit prov. Nul bien sans peine : & dans le mesme sens on dit, qu’il y a certaines entreprises où le plaisir passe la peine.
1694, Dictionnaire de l’académie française
La peine cesse ici d’être uniquement une condition ontologique de l’existence morale. Elle devient effort, coût, investissement. Surtout, apparaît l’idée qu’elle puisse être « perdue » — autrement dit : mal placée, improductive. L’effort doit désormais être orienté, calculé, ajusté à un résultat. S’esquisse ainsi une rationalisation de la peine : non plus seulement supporter, mais supporter efficacement. Ce qui distingue fondamentalement ces régimes anciens de la rationalité moderne n’est pas l’existence de la peine, mais sa fin, elle ne vise pas un quelconque salut, mais elle est objet de gestion. En effet, le salut ne constitue pas un bien appropriable, il ne s’accumule pas, ne se capitalise pas. Ce qui s’installe ici, c’est une gestion morale de l’effort ainsi qu’une moralisation de l’efficacité. C’est bien sûr ce terrain que proliférera une économie morale du rendement.
Même si la forme « Nul bien sans peine » est la première attestée — d’après nos sources, notons que d’autres expressions équivalentes sont alors en circulation : « on n’a rien sans peine » [De la recherche de la vérité, Malebranche, 1678] ou encore, à partir, 1705, « qui ne risque n’a rien ». Quant à la forme « On n’a rien sans rien », nous en avons trouvé la première occurrence en 1863 :
On n’a rien sans rien.
Quand on veut obtenir un avantage, il faut savoir s’imposer un sacrifice. qui ne risque rien n’a rien.
Dictionnaire des spots ou Proverbes wallons, 1863
De nul bien sans peine à on n’a rien sans rien ; la modernité ne découvre certainement pas la souffrance, elle en transforme l’usage.
La seule différence réside dans le fait que la contrainte n’est pas dissimulée, le fait même de l’étaler au grand jour donne à l’œuvre sa spécificité, sa singularité — sa valeur d’échange (symbolique) en somme.
La prouesse, la performance ; elles sont(toujours) là — le fameux record à battre.
C’est la version sublimée de la contrainte économique, d’autant plus naturalisée qu’elle ne se présente pas comme telle, l’artiste en question ne recherchant pas autre chose que le faire —mais ça serait là faire fi de l’enjeu de la valeur artistique qui pèse sur l’ensemble de cette production distinctive. Ainsi se trouve accréditée la réalité socialement construite que toute production implique des contraintes
Une lutte, même minimale, contre la marchandisation n’est in fine qu’une reconduction de la loi de la production sous contrainte. Elle signale à la fois le goulot d’étranglement (socialement construit) et une sortie (possible) de ce dernier — prête à être normalisée, se muant elle-même en standard.
Ni faire, ni défaire, encore moins laisser faire. Aucun récit glorieux. Là est la tension.
1 « Coïncider » dans son sens premier : coincidere « tomber ensemble au même point ».
2 Karl Marx, Le Capital, Livre I, trad. Lefevbre, PUF, Coll. Quadrige, 1993, p.190.
