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La data, c’est le nouveau pétrole — Données numériques, d’un côté ; denrée naturelle, de l’autre. Rien à voir, à première vue. Seul le sceau de la valeur peut établir un parallèle entre ces deux produits. En effet, de la même manière que le pétrole est converti en énergie permettant d’alimenter des machines ; les données, constituées par ces traces générées par notre usage du web 2.0, sont mobilisées pour nourrir des algorithmes (des machines, donc) en vue, notamment, de (re)produire les formes (déjà) fossilisées par le marché.
Pétrole et données exploitées dans une même optique : réduire , Si de ce point de vue — fonctionnel et énergétique — la mise en parallèle de ces deux produits s’avère pertinente, leur nature est, quant à elle, radicalement différente. D’un côté, il s’agit d’une denrée naturelle — issue de la dégradation thermique de matières organiques — de l’autre, c’est un produit intégralement fabriqué. Ou pour le dire autrement, il n’y a pas de données, en soi, qui se baladent dans l’air ou qui gisent dans les tréfonds de quelque puits.
Certes de l’extraction du pétrole à son usage dans la production marchande nécessite du travail humain à long et à court terme — le premier renvoyant au développement technique et organisationnel toujours plus rationalisé du travail ; le second à l’exploitation de la . Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de la transformation d’une matière extraite de la nature.
Les données, quant à elles, sont intégralement produites, elles sont issues avant tout de l’usage d’une configuration technique spécifique— non pas internet en tant que tel, mais le web 2.0. Il serait possible de continuer à utiliser internet sans que ces données ne soient exploitées de la sorte — ni même générées d’ailleurs.
Que l’on pense aux possibilités d’un web décentralisé, techniquement réalisable ; ce sont bien les conditions sociales et politiques — propriété des infrastructures, centralisation du capital fixe, contrôle étatique et marchand des réseaux — qui empêchent la mise en place et la généralisation d’une telle architecture.
Pour le dire abruptement : le pétrole préexiste au rapport capitaliste qui le valorise ; la donnée n’existe, en tant que telle,que dans et par ce rapport capitaliste.
Ainsi, faire des données numériques l’équivalent des denrées [ou ressources] naturelles— même à des fins pédagogiques — c’est les , mais surtout oblitérer le fait que cesdonnées (numériques) sont inhérentes à l’organisation sociale même. En voilà du , dans sa plus pure expression.
Les données ne sont produites que par le biais de la captation de nos faits et gestes sur l’ensemble des infrastructures reliées au web 2.0 – c’est-à-dire presque toutes, aujourd’hui. Ainsi, les diverses activités humaines — interactions, lectures, visionnage, écritures, réactions, etc. — médiées par ces dispositifs techniques spécifiques sont exploitées et par conséquent mises en travail.
La qui a déjà cours IRL [dans la vie réelle] est élargie, étendue dans et par ce support spécifique qu’est le web 2.0 ; il s’agit de son prolongement dans et par ce support où la moindre activité est de fait convertie en travail producteur de marchandises ; à savoir les données numériques.
On pourrait objecter qu’à la différence du travailleur, l’utilisateur·ice des plateformes ne vend pas « librement » sa force de travail ; c’est oublier que cette liberté formelle repose sur une contrainte structurelle : l’impossibilité sociale de se passer de ces dispositifs. Le « contrat » d’usage ne fait qu’entériner, sous une forme idéologique, la dépendance réelle.
Les données n’ont d’ailleurs pas attendu le web 2.0, et encore moins internet, pour devenir marchandise.Le principe même de produire un savoir (chiffré notamment) mobilisable en vue d’organiser les existences est l’un des principaux ressorts de, ce que nous avons appelé ailleurs, l’auto-réalisation capitaliste.
La production même de données découle par ailleurs directement de l’émergence d’un temps abstrait, mesurable, permettant de quantifier les activités humaines en vue de les rendre commensurables et par conséquent marchandisable.
Que la moindre activité, dans et par ses plateformes, se mue en travail recoupe à la fois la logique de subsomption (explorée plus haut), mais cristallise le caractère éminemment contradictoire du capitalisme. En effet, si dans sa quête infinie de (sur)valeur il s’appuie sur l’exploitation du travail vivant, sa visée est de toujours le réduire d’autant plus — permettant ainsi d’accroître la part de sur-valeur extraite au travailleur — voire de s’en émanciper. Que la machine à valeur puisse tourner d’elle-même, sans dépendre de personne — ce n’est pas que personne ne serait irremplaçable, comme vu précédemment, mais personne ne serait nécessaire.
Cette idée même que l’extraction de la (sur)valeur puisse se passer du procès du travail recoupe l’enjeu de présenter les données (numériques) comme des denrées naturelles, plutôt qu’une forme d’exploitation des activités humaines.
Mais pour établir une telle dynamique de transformation de l’ensemble de l’existence en données chiffrées (et donc en travail), encore fallait-il une infrastructure propre à convertir les activités humaines en données.
En effet, l’expression qui nous intéresse ici [la data c’est le nouveau pétrole] a commencé à se formaliser aux alentours des années2008 jusqu’à faire figure, aujourd’hui, de poncif. L’enjeu entourant les données numériques n’a pu exister qu’avec la généralisation d’une nouvelle architecture d’internet rendant possible la circulation libre de ces masses de données.
Ce tournant,advenu aux alentours de 2004, avec ce que l’on a coutume d’appeler le web 2.01. Ce dernier a rendu accessibles des usages du web qui, autrefois, nécessitaient des moyens matériels — serveurs, stockage, etc. — et des compétences techniques — essentiellement le code.
L’accessibilité et la des usages ont un prix, celui, d’une part, de perdre tout savoir lié à la technologie et de là en faire une sorte de pensée magique que cristallisent bien les productions de l’industrie culturelle au travers de l’archétype du hacker— la figure de l’informaticien·ne nerdcapable de résoudre n’importe quel problème par un simple pianotage de clavier.
L’association entre magie et technique s’est d’ailleurs cristallisée dans le courant littéraire cyberpunk2,nombre de productions vont transposer la figure du mage à celle du hacker — ou plus généralement du technicien. Si le premier utilisait des sorts pour soigner, combattre ou résoudre quelques problèmes, le second effectuera de telles opérations en mobilisant ses compétences techniques et sa maîtrise des réseaux.
On pensera notamment au roman de William Gibson Neuromancer[1984] qui reprend la figure du nécromancien en en faisant une sorte de mage des réseaux, le neuromancien [qui ne contrôle non plus les morts ou les esprits — préfixe, nécro désignant le mort — mais les données, et plus particulièrement les consciences numérisées et les esprits informatiques.
Et c’est bien à partir de ces fictions et de ces jeux de rôle cyberpunk qu’est apparu le terme techno-féodalisme3, cette idée qui pourrait prêter à rire — si elle n’avait pas été autant prise au sérieux — que le capitalisme serait mort,remplacé par une féodalité nouvelle, numérique.
Un tel raisonnement traduit non pas tant une incompréhension des enjeux impliqués par la question des données, mais bien plutôt une compréhension (et donc une critique ) tronquée du capitalisme. Comme vu plus haut, l’objet même du capital est de se passer, in fine, du travail vivant dans sa quête (infinie) de valorisation de la valeur. Ainsi, le fait qu’il ne produise plus rien (en apparence) et qu’il se contente d’exploiter sans procès du travail en tant que tel, n’est nullement sa fin, mais constitue un stade supérieur.
L’analogie entre les données et le pétrole et l’avènement d’un supposé techno-féodalisme, de tels mythes ne sont rendus possibles que si l’on considère le capitalisme comme un partage inégale des richesses et non comme une captation du travail vivant — et des existences.
Pour le dire autrement, quand la critique du capitalisme ne porte pas tant sur le travail (et la production) en tant que tel, en tant que concept inhérent au capitalisme, mais sur la manière dont cette exploitation pourrait être simplement atténuée et que les richesses plus justement partagée, il devient tout simplement impossible d’appréhender de manière adéquate la logique du capitalisme, cette dernière affectant la production et la vie même.
Cette non-compréhension fondamentale du capitalisme — et plus particulièrement du rôle qu’y joue le travail — engendre un type de lecture quasi-magique du capitalisme, avec ces données numériques naturalisées, appréhendées comme denrées naturelles extraites, et ses tout-puissants seigneurs et maîtres vivant en apesanteur, en-dehors du système, et dominant leurs contingents de serfs.
Ils sont là, les apprentis sorciers de la critique qui ne pouvant pousser trop loin la contestation de la domination du capitalisme, au risque de scier la branche sur laquelle ils et elles sont assis·e·s, donnent à cette domination un tour magique, naturalisé.
1 Appellation pouvant elle-même faire l’objet d’une investigation.
2 Il est nécessaire de distinguer le cyberpunk en tant que « courant littéraire » de la licence cyberpunk 2020 publié aux éditions R. Talsorian Games, puis récemment adaptée en jeu-vidéo sous le nom Cyberpunk 2077 par le studio polonais CD Projekt — celui-là même qui a publié quelques années auparavant le jeu-vidéo The Witcher adapté d’un roman médiéval-fantastique.
3 Voir : Cédric Durand, « introduction », Techno-fédoalisme. Critique de l’économie numérique [sic], La découverte, coll. Zones, 2020.
