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temps de consommation de la marchandise-texte :

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Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
Pour en connaître le principe, voir ici.

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Vous ne posséderez rien et vous serez heureux. — L’expression est d’abord marquée par le sceau de l’échec. Son message n’est pas naturalisé, il ne circule pas comme évidence, contrairement à nombre d’expressions explorées jusqu’ici.

Des sentences telles que l’argent va à l’argent ou prendre soin de sa santé mentale sont, elles, assimilées sans résistance, répétées, sans aucune terreur, si ce n’est celle du constat froid, implacable. Elles recoupent l’expérience immédiatement vécue, et c’est bien pourquoi elles sont acceptées comme des vérités allant de soi.

Quant à l’expression qui nous occupe ici, elle ne peut être (pour l’instant ?) incorporée comme norme actuelle ; ce n’est d’ailleurs pas son objet parce qu’elle est conjuguée au futur… Elle se veut annonciatrice d’un certain avenir, elle prophétise un mode de fonctionnement à venir — déjà-là pourtant.

Elle cristallise une menace qui planerait sur le futur. Pour autant, elle ne vise pas à éveiller quelque conscience politique, elle ne se veut pas émancipatrice, ni même critique. Les frictions qu’elle suscite tiennent au fait qu’elle touche à un concept pleinement naturalisé : la propriété (privée), et plus particulièrement la confusion entre possession et propriété, appréhendés comme synonymes dans l’usage courant — et qui recoupent pourtant deux concepts différents, la propriété constitue une modalité, parmi d’autres, de possession, celle qui attribue un droit absolu sur la chose possédée ; voir le Leximatériel.

Cette propriété privée-exclusive est communément considérée comme le centre de gravité de l’organisation sociale capitaliste ; l’abolir et la remplacer par quelque propriété collective suffirait alors à réaliser le fantasmatique grand-soir !

La propriété privée et exclusive fonctionne d’abord comme un écran idéologique : elle sert d’argument — parmi d’autres — pour légitimer l’exploitation à travers le travail. Rien n’empêcherait toutefois d’autres justifications d’occuper cette fonction ; la collectivisation des moyens de production pourrait tout aussi bien servir de fondement à une exploitation comparable.

Karl Marx distingue entre propriété privée, exclusive et propriété sociale collective ; et ce malgré les « nuances infinies » sous lesquelles se présente la notion de propriété. Selon Marx, le développement du capitalisme a commencé d’abord par « la propriété privée du travailleur sur ses moyens de production », ce mode de production qui déjà supposait un « morcellement du sol et des autres moyens de productions », chaque propriétaire des moyens de production opère son activité de son côté — excluant de fait « la coopération entre producteurs, la division du travail à l’intérieur des mêmes procès de production… ». Mais ce mode de production ne peut mener qu’à sa propre perte, car parvenu à un certain degré, « il engendre lui-même les moyens de sa propre destruction » car la propriété se concentre, impliquant de fait la « transformation des moyens de production individuels et épars en moyen de production socialement concentrés », les expropriateurs d’hier sont à leur tour expropriés, le travailleur qui détenait ses moyens de production est transformé alors en prolétaire, et c’est bien la propriété qui justifie une telle transformation.

Pour autant le jeu de l’expropriation ne s’arrête pas là, car les capitalistes, mis eux-mêmes en concurrence, n’ont d’autre fin que de concentrer toujours plus de capital ; « un capitaliste envoie à lui seul, un grand nombre d’autres ad patres » — L’ensemble des citations sont tirées de Karl Marx, Le capital, L.1, Trad. Jean-Pierre Levebvre, PUF, 1993, pp.854-867.]

Pour revenir à la sentence qui nous occupe ici, son efficacité ne tient pas au fait qu’elle soit reçue (et assimilée) pour ce qu’elle est, plutôt à l’indignation et la terreur qu’elle suscite. Ces deux dernières étant renforcées par le caractère « choc » de l’énoncé, si compatible avec la logique algorithmique et attentionnelle des médias sociaux — suscitant réactions et engagements.

Ce qui rend l’expression d’autant plus frappante, c’est également le fait qu’elle mobilise un imaginaire dystopique désormais bien installé par certaines productions de l’industrie culturelle — de Matrix à Squid Game en passant par Hunger games. Mais à la différence de ces productions, la sentence ne présente pas quelque monde imaginaire, construit, miroir grossissant, caricatural et surtout spectaculaire de la domination. Elle rend palpable ce que ces fictions post-apocalyptiques maintiennent à distance : elle recoupe une expérience vécue, celle d’une dépossession généralisée qui ne touche pas simplement au fait de détenir des biens matériels, mais a également trait à la perte de savoirs, de pratiques — tout ce qui touche en somme, au processus de prolétarisation.

… multiplications d’abonnements : les fameux logiciels ou les divertissements auparavant achetés, et détenus surtout par le biais d’un support physique ne sont désormais accessibles que sous forme dite dématérialisée, et ne sont pas la propriété des clients. Leur possession et leur usage ne dépendent in fine que de mentions légales obscures. À cela s’ajoute l’ensemble des appareils que l’on ne peut plus réparer à l’ancienne, qui même une fois détenus, achetés, requiert quelque magie électronique pour être entretenue… déléguer la cuisine à quelque robot, ne plus savoir faire quoi que ce soit, même les relations sociales sont transférées vers quelques machines qui feraient la conversation…

L’usage sans propriété, mais surtout la dépendance généralisée à la médiation marchande qui devient d’autant plus inéluctable pour la moindre chose — pourtant, déjà à l’œuvre depuis des siècles, mais qui ne fait que s’accroître…

Ce constat, l’expression ne le pose pas dans une perspective politique : elle en fait une fable. Symptôme d’une organisation sociale (supposément) nouvelle. Elle renvoie aux discours autour du technoféodalismeexploré précédemment.

Vous ne posséderez rien et vous serez heureux synthétise et condense les thèses du technoféodalisme, tout en les dégradant. Car si ce dernier acte la (supposée) mort du capitalisme, remplacé par une (toute aussi supposée) féodalité nouvelle, il ne mobilise aucun imaginaire complotiste, il théorise, de manière erronée certes, une évolution structurelle. L’expression quant à elle, dans et par sa réception polémique, injecte une bonne dose de complot : dans cet énoncé [Vous ne posséderez rien et vous serez heureux] tiendrait le plan (pas si) secret visant à accroître le contrôle des masses en rendant la propriété moins accessible pour toutes et tous — voir le Leximatériel.

Pourtant, l’organisation sociale capitaliste dans sa structuration même, n’a jamais fait de la propriété (privée) une priorité. La propriété privée n’est pas le principe moteur du capitalisme en tant que tel ; elle fonctionne plutôt comme justification visible d’un rapport dont le centre réel demeure le travail abstrait et la valorisation. Le discours (idéologique) du capitalisme justifie et naturalise le rapport d’exploitation par le biais de la propriété, et fait dans le même temps miroiter la propriété comme une fin ou un but.

La propriété (privée) sert également d’argument pour légitimer le fait que tout un·e chacun·e ne puisse prolonger pleinement son existence, malgré le fait que la richesse matérielle (biens, nourritures, logements etc.) soit suffisante pour que tous et toutes puissions vivre confortablement, faisant ainsi passer des contraintes artificiellement créées pour quelque droit naturelvoir à ce sujet l’entrée : On n’a rien sans rien.

Mais si la propriété devient rareté, réservée à quelques élu·e·s ; comment justifier dès lors le travail, le labeur, l’exploitation… À quelles fins tout cela si ce n’est de caresser le rêve, hypothétique (et hautement incertain) de la possibilité d’être, à son tour, possesseur ou propriétaire ?

Et voilà que même ce rêve (supposément droit et contrepartie à l’exploitation) est révoqué !

Autrement dit, l’expression condense l’achoppement entre la forme phénoménale du capitalisme — tel qu’il est vécu — et son arrière-plan — ce qu’il est concrètement et ces effets matériels sur les existences.

C’est là l’une des raisons pour lesquelles l’expression n’a pas (encore?) été prise pour ce qu’elle est… Qu’elle ne glisse pas et qu’elle se heurte constamment à la naturalisation du concept de propriété (privée). Si l’énoncé choque, ce n’est pas qu’il annonce une nouveauté, mais qu’il fissure l’a priori selon lequel le capitalisme serait le règne de la propriété, et que l’exploitation trouverait sa source dans cette même propriété privée…

Ce qui est présenté ici, le bonheur, avec (ou malgré) la non-propriété ; (ré)sonnerait intuitivement comme un mantra anti-capitaliste (tronqué) ou sagesse du détachement… mais ça serait vite oublier que ce qui est prôné n’a rien d’un changement de mode d’existence : c’est le prolongement du même, sous les oripeaux d’un récit nouveau, tout aussi idéologique, tout aussi compatible avec la logique capitaliste. Car il ne s’agit pas simplement de se délester de biens, mais d’entériner la dépossession de toute richesse matérielle ou réelle qui ne comprend pas seulement des biens dont on serait propriétaires, mais également d’usages, de manières de vivre — qu’elles prennent la forme de pratiques, de savoirs, d’usage.

L’exigence ne tient pas au fait que nous détenions moins de choses, mais que cette richesse matérielle soit constamment subordonnée à la médiation-marchande continue, continuelle ; toute activité doit s’opérer par le biais de l’échange marchand… prenant dès lors la forme de quelque abonnement, d’une prestation ou de ce que l’on nomme, aujourd’hui, un service — forme marchande et donc dégradée du service en tant que tel.

Rien de nouveau là-dedans, simplement le prolongement et l’extension structurelle de la valorisation de la valeur ; selon la logique de l’organisation sociale marchande, toute chose doit déboucher sur de la création de… valeur. Qu’il s’agisse de l’enfant qui s’adonnerait à quelque activité sur laquelle on projettera un métier, un travail ou toute personne qui, disposant d’une passion chercherait à la rentabiliser par le biais du marché du travail, en somme, la valoriser.

De tels gestes renvoient à la contrainte artificielle qui est non pas instaurée, mais accrue ; celle de la non-possession. Non parce que les fameuses denrées naturelles viendraient à manquer, mais cette contrainte traduit simplement l’accentuation de l’extraction de la survaleur.


Leximatériel « vous ne posséderez rien et vous serez heureux »

L’expression « You’ll own nothing and be happy » [Vous ne posséderez rien et vous serez heureux] apparaît pour la première fois dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux du World Economic Forum [WEF]. Celle-ci visait à promouvoir une nouvelle rédigée par la femme politique sociale-démocrate Ida Auken. La formule elle-même n’apparaît toutefois pas dans le texte : elle constitue une création d’un·e community manager. Pour autant, elle reprend et résume assez fidèlement la nouvelle, intitulée : « Bienvenue en 2030. Je ne possède rien, je n’ai aucune vie privée, et la vie n’a jamais été aussi bonne. » — Retirée du site du WEF, mais accessible ici.

Écrit à la première personne, ce court texte prend pour cadre une ville où la possession a disparu, non à cause d’une législation, encore moins de manière coercitive. Si les individus ne possèdent plus rien, c’est avant toute chose parce que le fait d’acheter et de détenir (des biens) serait devenu bien moins avantageux économiquement.

En effet, quand les individus ne paient plus de loyers — sans que ne soit expliqué la raison de la disparition des loyers — quel est l’intérêt de posséder son logement ? Idem pour le transport de personnes et de biens, devenu plus rapide et surtout gratuit (ou quasiment), il devient plus avantageux (économiquement) de prendre un « véhicule sans chauffeur » ou de louer des ustensiles qui seraient immédiatement livrés.

Ainsi, cette disparition de la propriété ne relèverait ni de quelque utopie égalitaire, encore moins d’un régime autoritaire. La possession de biens serait simplement devenue plus coûteuse économiquement, donc sans intérêt — économique. Car, selon la narratrice, les « produits » se seraient transformés en « services ». Là réside la clé, pour la narratrice, d’une production durable ; en effet, à partir du moment où « l’ensemble des produits sont transformés en service [sic], personne n’a d’intérêt à produire des choses ayant une courte durée de vie.»1 Voilà comment la narratrice semble solutionner le problème de la surproduction, et plus particulièrement celui de l’obsolescence programmée.

Pour autant cette transformation [des produits en service] ne contrecarre en rien la forme-marchandise. Bien plus, le « service », dans le sens qui lui est donné ici, recoupe la forme la plus accomplie de la marchandise : empêchant l’accumulation de la richesse matérielle hors marché tout en imposant la reconduction permanente de l’échange marchand — puisqu’il faut (re)louer constamment le bien. Mais surtout, il cristallise d’autant plus la propriété, puisque pour être loué ou emprunté, il faut que le bien soit, in fine, la propriété de quelque instance que ce soit. Ce n’est pas une abolition de la propriété qui est décrite, mais sa concentration.

Ce que décrit la nouvelle n’est pas une sortie de la rationalisation économique, mais sa saturation ; chaque produit, par le biais de ces services, devrait servir constamment, tout devrait être rationalisé : de la batterie de cuisine qui ne prend jamais la poussière, aux lieux vacants qui abriteront des réunions d’affaires2, le shopping devient superflu, non par le biais d’une remise en cause de cette pratique, mais parce qu’elle pourrait être déléguée à une machine, permettant ainsi un précieux gain de temps.3

Rien d’étonnant à ce que ce futur hypothétique, porté par une formule-slogan aux accents prophétiques, puisse être aussi efficace. Elle touche aussi bien les individus qui fustigent l’emprise des riches sur le monde, les (extra-)lucides qui veulent toujours se trouver du bon côté, mais surtout celles et ceux qui croient que la marche du monde est dictée par des réunions (plus ou moins) secrètes entre décideurs politiques et financiers dont le WEF est l’un des avatars.

Vous ne posséderez rien et vous serez heureux se mue dès lors en preuve : le plan secret est là. Prêt à être mis en œuvre. Précisons que de telles considérations complotistes peuvent être assumées par les agents-sujets eux-mêmes qui se vivent comme (de soi-disant) élites, architectes d’un monde nouveau — comme peut en témoigner un article publié sur le site du WEF au même moment que celui d’Ida Auken, titré ; L’économie globale que nous voulons créer.

Dans tous les cas, l’erreur réside dans le fait que les conditions matérielles, les rapports sociaux sont omis (ou sous-estimés) au profit d’une individualisation et d’une personnalisation de la réflexion « politique ». La marche de ce monde ne découlerait pas de la structure (et la texture) même de cette organisation sociale, mais de la volonté de quelques sujets et autres agents — qu’ils soient considérés comme conspirateurs ou décideurs.

Mais cette personnalisation ne tient pas seulement à une erreur d’analyse politique. Elle repose sur une manière déjà appauvrie d’appréhender la propriété elle-même — comme fait évident,, allant de soi. Or ce qui est tenu pour une catégorie simple et immédiatement intelligible recouvre en réalité des régimes distincts, historiquement situés, dont les déplacements ne sont pas sans effets. Pour saisir ce qui se joue dans la réception de la sentence, il faut donc revenir sur la distinction entre propriété et possession, et sur la manière dont elle s’est formalisée.

Propriété [property] est un emprunt au latin juridique proprietas désignant : « propriété [au sens de différenciation], caractère propre, spécifique », puis à l’époque de la Rome Impériale, le sens de la propriété se formalise, il devient « droit de possession, chose possédée » — voir Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales [CNRTL]. Ainsi, la propriété (au sens d’être propriétaire d’un bien) dérive du concept d’un principe de différenciation, ce qui est en somme séparé du reste, qui devient dès lors spécifique. Le droit romain n’invente pas tant la propriété, il formalise un certain nombre d’éléments déjà présents et les applique à des choses matérielles — le caractère propre, l’exclusion (donc la spécificité), le droit d’user et de détenir quelque chose. C’est à peu de choses près le même sens qui sera investi en ancien français : « droit par lequel une chose appartient à quelqu’un ; la chose possédée » Guernes de Pont-Sainte-Maxence, Saint Thomas, édition E. Walberg, vers 915 [1174-1176], cité dans le CNRTL.

La possession [ownership] dérive quant à elle du latin possessio : « fait d’être en possession, jouissance, propriété ; prise de possession ». C’est par ailleurs ce même sens que recouvrira l’usage de possession en ancien français : Milieu du douzième siècle : possessïun « ce que l’on possède, propriété » Psautier de Cambridge, 2, 8, cité dans le Tobler-Lommatzsch, cité dans le CNRTL.

Mais sens que recouvre possession loin d’être statique, ne cessera d’évoluer, comme en témoigne la définition qu’en donne le Dictionnaire François de Pierre Richelet :

Posséder : avoir la jouissance de quelque chose, en être le possesseur.
(…)
Possession :Action de posséder. La jouissance qu’on a d’une chose. [Une possession triennale, Une paisible possession, une possession Annale.]
Pierre Richelet, Dictionnaire françois, seconde partie, 1679, p.194

La possession n’est pas posée comme synonyme de « propriété », puisque quand on possède, on n’est non pas propriétaire, mais « possesseur ». De plus, la possession est mise en relation avec la « jouissance » et non la propriété, à noter que la possession se trouve (parfois) circonscrite à une durée — un an, trois ans, etc. Quant à la propriété, toujours dans le Dictionnaire François de Pierre Richelet, elle désigne :

Propriété droit qui appartient en propre & absolument à une personne sur quelque bien, sur quelque charge ou office. Droit qui appartient en propre à quelqu’un.
(…)
Propriétaire (…) il signifie celui, ou celle qui possède en propre. La personne qui possède en propre un fonds, un heritage ou autre immeuble.
Pierre Richelet, Dictionnaire françois, seconde partie, 1679, p.194 pp.225-226

Aucune mention de durée ici, mais surtout, et contrairement à la possession, la question de la jouissance n’est pas même mentionnée. Pour autant, une nuance s’ajoute, la propriété n’est pas synonyme de la seule possession, mais de la « possession en propre » ou, pour le dire autrement, exclusive.

Le Dictionnaire Universel d’Antoine Furetière est lui, d’autant plus précis dans cette distinction :

Posseder : Jouïr d’une chose ; en disposer, en être maître ; l’avoir actuellement en sa puissance, soit avec droit légitime, soit sans aucun droit. (…) En Jurisprudence on possède à plusieurs titres ; propriété, lorsqu’on a la disposition absolue d’une chose qu’on la peut vendre, engager, &c. On possède par usufruit, ou à autre titre précaire, quand on n’a que la jouissance d’un fruit, comme d’un doüaire, d’un Benefice. Posseder une fief, à titre de foi & hommage en roture, à tire de cens ; en main morte, avec servitude ; par indivis, en commun ; par engagement à faculté de rachat. Posseder au nom d’autrui, c’est-à-dire, à ferme, à louage.
Antoine Fur
etière, Dictionnaire Universel, 1701.

Ainsi, existe-t-il plusieurs manières de posséder une chose : location (ou louage), usufruit, titre de cens, etc. La propriété constituant certes un régime parmi d’autres de possession, mais il s’agit du régime le plus « absolu » de possession. Celui qui confère le plus de pouvoirs et de droits sur la chose possédée. Cela donne le droit au propriétaire de la céder, de vendre, de la louer, ou « dont disposer à son plaisir » [Antoine Furetière, « propriété », Dictionnaire Universel, 1701].

Du droit romain jusqu’au capitalisme, en passant par le féodalisme et la monarchie, ces évolutions et ces déplacements définitionnels n’ont rien d’anecdotique. Ils répondent chaque fois aux différentes évolutions de l’organisation sociale.

Le passage de la propriété appréhendée d’abord comme droit exclusif d’un individu — ou de quelque instance — à la propriété comme ensemble de droits dont dispose le propriétaire a été l’un des socles du développement de l’organisation sociale capitaliste. Permettant ainsi aux propriétés (aux choses détenues de manière exclusives) de circuler, d’être mobilisées comme support de valorisation (par le biais de la location, de la spéculation ou de l’exploitation du bien), indépendamment de toute utilisation concrète par le propriétaire.

Dans le capitalisme, un bien n’est pas d’abord défini par son usage par le propriétaire mais par sa fonction marchande ; avant d’être un bien détenu, il est marchandise. Il ne satisfait pas aux besoins immédiats du (ou de la) propriétaire, mais son but est surtout de développer de la valeur.

Les régimes de possession et de propriété n’ont donc pas attendu la soi-disant révolution numérique pour être chamboulés, possession et propriété n’ont jamais constitué de synonymes — sous le capitalisme du moins.

Appréhendée ainsi, l’expression « You’ll own nothing and be happy » [Vous ne posséderez rien et vous serez heureux] ne vise pas tant la possession [ownership] en général, mais un type spécifique de possession, la possession en propre ou la propriété [property] — bien que la propriété n’ait eu de cesse, avec le développement du capitalisme, d’être appréhendée comme synonyme de possession.4 Car en effet, dans la nouvelle comme dans la réception de la sentence qui nous occupe ici, c’est la disparition du fait d’être propriétaires des biens qui semble engendrer la terreur — puisque l’usage de ces biens se poursuivrait. Quant à la dépossession effective, en général, qui ne toucherait pas seulement au fait de détenir des biens matériels, mais à des savoirs, des pratiques, des usages, semble reléguée au second plan — puisque masquée derrière les discours du progrès.

En ce sens, la sentence ne renvoie à aucune menace, aucun complot, pas même quelque projet nouveau ; c’est au contraire l’un des énoncés le plus honnête jamais produit par l’idéologie capitaliste sur elle-même.

1« When products are turned into services, no one has an interest in things with a short life span. »

2 « Mon séjour est utilisé pour des réunions d’affaire quand je ne suis pas chez moi. » « My living room is used for business meetings when I am not there. »

3 « Sometimes I find this [shopping] fun, and sometimes I just want the algorithm to do it for me. It knows my taste better than I do by now. When AI and robots took over so much of our work, we suddenly had time to eat well, sleep well and spend time with other people. » 

4 Le fait que la propriété ait été appréhendée comme un ensemble de droits, a renforcé l’idée de concevoir la propriété comme possession… Voir à ce sujet Paddy Ireland, Property in in contemporary capitalism, Bristol University Press, 2024, p.38 : «… the disaggregation of property inherent in the bundle of rights conception has, arguably, in some ways strengthened the idea of property as thing ownership ».

Là se tient le malentendu ; avec la concentration de la propriété (privée) le capitalisme ne s’effondre absolument pas — contrairement à ce que voudrait nous faire croire les tenants du technoféodalisme. Mais c’est bien plutôt la fable séculaire du capitalisme, son roman ; sa forme phénoménale qui se fissure, certainement pas pour apparaître dans sa nudité cru(elle), mais en vue de construire un récit tout autre.

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