Naphtaline, une exploration de la mémoire familiale

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Naphtaline est un roman graphique de l’autrice argentine Sole Otero. Publiée aux éditions çà et là, l’œuvre évoque une réappropriation, celle de l’histoire familiale.

Sole Otero, Naphtaline, traduction d’Eloïse de la Maison, ça et là, 2022. 336 p., 25 €.


Tout commence par une fin, un enterrement. Par un rétrécissement progressif de la focalisation, la première planche, sans texte, nous amène à la rencontre de deux femmes aux habits colorés et deux hommes aux vêtements sombres, portant un cercueil. Les planches suivantes, poursuivant le même effet de zoom, permettent d’identifier celle qui sera le personnage principal : Rocio, une jeune femme de 19 ans. La femme qui vient d’être enterrée, c’est Vilma, la grand-mère, qui laisse sa maison vide en pleine crise économique de 2001. Invendable, la maison est alors occupée par Rocio qui y voit l’opportunité d’une indépendance conquise à peu de frais. À partir de l’emménagement, espace et temps ne font plus qu’un, car occuper les lieux habités par la grand-mère, c’est se mouvoir dans les strates temporelles, c’est remonter son passé, comprendre que la vieille femme acariâtre est le résultat d’une histoire à la fois collective et individuelle.

Dessiner la temporalité

Le roman graphique mêle deux types de narration : le dialogue, pris en charge par les phylactères, et la narration à la première personne, souvent organisée autour d’une héroïne pensive à la manière d’un monologue intérieur.  Tout cela n’est pas nouveau et emprunte à une tradition bien installée dans la bande dessinée.  Là où Sole Otero innove, c’est quand le récit à la première personne présente des ratures.  Le texte y est rayé, un mot en remplace un autre, une expression en chasse une autre à la manière d’un journal intime.  Ainsi les lecteur·ices se trouvent immergé·es dans une quête de l’autre et de soi, dans ses tâtonnements et ses hésitations, dans ses doutes et ses erreurs. Aller à la rencontre de Vilma, c’est déconstruire l’histoire familiale, se la réapproprier pour mieux se construire et cela ne se fait pas aisément.

Rocio va donc faire des allers-retours permanents entre le passé de sa grand-mère (aidée en cela par les objets trouvés dans la maison) et son présent.  La justesse de ce roman graphique tient en partie à la manière dont Sole Otero dessine le temps.  En effet, c’est par le système des couleurs que la dessinatrice nous guide à travers les différentes temporalités.  Les pages se font roses pour les temps les plus anciens, l’enfance et la jeunesse de Vilma, ce passé que Rocio n’a pas pu connaître.  Blanches sont les pages qui renvoient au présent de Rocio, le dessin devenant jaune sépia dès lors qu’est évoquée son enfance.  Enfin, le bleu sert à représenter le rêve, ou le fantasme.

Invasions

L’entrée dans la maison est remarquable sur le plan graphique tant celle-ci semble envahir l’héroïne. Ce n’est pas Rocio qui prend possession des lieux ; c’est l’inverse. Lors de l’emménagement, la décoration de la demeure constitue le fond de toutes les cases et ne laisse que peu de place aux personnages.  La maison de Vilma s’impose de par sa présence visuelle. L’univers graphique de Sole Otero mêle les papiers peints de la maison et les rayures du t-shirt de Rocio, si bien que la jeune femme semble happée par ces lieux :

Son amie, au moment de la quitter après le déménagement, lui lance d’ailleurs un avertissement : « Prends soin de toi, meuf.  Laisse pas la maison t’étouffer » [p. 43]. De fait, à travers l’espace, c’est la confrontation de la grand-mère et de la petite-fille qui devient inévitable. Toute la problématique est là : comment se ressaisir d’une histoire familiale, enquêter sur les non-dits, les failles et les silences du passé sans se perdre soi-même ?

Cette expérience difficile est évoquée par un motif récurrent qui agit comme une métaphore : Rocio est en proie à une invasion de puces qui lui dévorent l’épiderme. Plus elle avance dans son enquête à l’aide des objets et photographies trouvées dans la maison, plus elle se gratte. L’invasion de puces, amenées par le chat de Vilma, devient la métaphore de ce passé douloureux, qui resurgit comme une gêne entêtante et qui doit être dompté, fait sien : se débarrasser des puces mais garder le chat. Se débarrasser des traumatismes de la mémoire familiale mais la conserver, la faire sienne.

Renoncements et condition féminine

Car l’histoire de Vilma est une histoire de renoncements et de souffrances, enfouies et tues. Nourrisson, Vilma a connu l’exil. Ses parents sont contraints de quitter l’Italie en raison des activités politiques de son père : communiste, il doit fuir face au fascisme et emmène sa famille en Argentine. C’est donc d’abord une histoire d’exil qui s’écrit, un renoncement aux racines qui se lit dans l’effacement progressif de la langue, l’italien parlé quotidiennement par les parents de Vilma, dont il reste des traces idiomatiques dans sa bouche, et que sa petite-fille, Rocio, ne parle plus du tout. Si le père de Vilma parvient à acheter une parcelle de terrain (qu’il ne cesse ensuite de découper pour y installer les maisons de ses enfants devenus autonomes), la famille ne roule pas sur l’or et c’est à d’autres renoncements que Vilma doit faire face, ceux liés à sa condition de fille. Point d’argent pour les études, d’autant que le père de famille panse ses plaies dans le divertissement et l’alcool, c’est donc « naturellement [1]Les guillemets, ici, sont d’ironie. Il n’y a rien de naturel au fait que ce soient les garçons qui, dans les fratries, soient investis des espoirs d’ascension sociale par les … Continue reading» le frère de Vilma qui sera favorisé. C’est la mère de Vilma qui détruit les espoirs de sa fille et la met brutalement face à sa condition de femme c’est-à-dire sa condition de fille, et de sœur : elle travaillera pour payer les études de son frère et se mariera. Si la couleur rose du passé évoque le féminin, c’est pour mieux le déconstruire : elle devient ici fuchsia pour dire la brutalité de la condition féminine.

Vilma doit également renoncer à l’homme dont elle tombe amoureuse, beau garçon d’une famille riche, séducteur doucereux qui se transforme en bête de désir, viole et insinue durablement le sentiment de culpabilité en Vilma, transformant la victime en femme sensuelle qui n’a pas su dire non. Heureusement, Anibal, le petit épicier transi d’amour, se présente en sauveur modeste et passionné, acceptant d’épouser une femme enceinte d’un autre, concluant un pacte tacite avec la famille de Vilma. Cette dernière ne parviendra jamais à aimer ce mari aimant. Double renoncement tragique, à l’amour tout comme à la gratitude.

Très habilement, Sole Otero installe alors un dialogue intergénérationnel. Si Vilma n’a jamais parlé à sa fille de cette expérience sexuelle avec son amoureux, elle l’a, en revanche, racontée à sa petite-fille lors de vacances communes (blanc, sépia, passé récent) et c’est Rocio qui identifie l’action de viol, niée par sa grand-mère [p.134]. Voilà un autre renoncement de Vilma : la lutte sociale et politique. En effet, on comprend que l’agoraphobie de la vieille grand-mère, son goût pour la solitude, n’est en réalité que le symptôme de ses renoncements successifs. Ainsi en est-il du féminisme comme on vient de le voir, mais aussi de la politique dont Vilma ne cesse de dire qu’elle est une affaire d’hommes (résultat du traumatisme lié à l’exil). Rocio, quant à elle, ne peut esquiver la politique : la crise économique présente à travers les dialogues, la radio, les journaux, lui rappelle l’urgence de l’action citoyenne. Deux générations, deux femmes, fortes, chacune à leur façon.

Passage de relais : la force des femmes

La force de ces femmes est inscrite à même leur représentation. Les héroïnes dessinées sont robustes, en particulier Rocio, short et débardeur laissant entrevoir épaules et membres larges, grande stature passant à peine les portes de la maison. Le corps s’impose dans les cadrages les plus serrés et les mouvements participent au dynamisme de la mise en page. En même temps qu’elle se réapproprie l’histoire de Vilma, Rocio s’impose par sa féminité puissante.

Car c’est bien sous la forme du dialogue que Rocio reprend possession du passé. Boucher les failles et les silence de la mémoire, c’est entendre sa grand-mère : c’est un passage de relais. Car Vilma et Rocio se ressemblent, comme indiqué dès le début par la mère de la jeune femme, fille de Vilma : « En tout cas, tant mieux si la mort de ta grand-mère ne t’affecte pas plus que ça… Tu lui ressembles tant. » [p. 15]. C’est bien sûr dans les pages bleues, pages consacrées au temps du rêve, que le dialogue a lieu. Dans ces pages, Rocio et Vilma se rencontrent par-delà la mort et le temps. Si elles ponctuent tout le roman, ces rencontres culminent dans une dernière séquence, la plus longue. Rocio, à la recherche du chat et au mépris des consignes de sécurité qui lui ont été données, est entrée dans les pièces de la maison qui viennent d’être traitées pour mettre fin à l’invasion de puces. La scène onirique émeut parce qu’elle est tout à la fois un adieu, un passage de relais et une nouvelle naissance. Vilma exhorte sa petite-fille à changer en reprenant possession de son désir et de sa volonté : « ce n’est pas si difficile », « regarde autour de toi ». Le renoncement n’était pas la bonne voie et Vilma renvoie sa petite-fille dans la vie : le corps de Rocio s’impose, c’est une force agissante qui renaît de cette expérience :

Finalement, c’est une immense Rocio qui surgit de la maison : le passé n’envahit plus, il est devenu un moteur, un élément constitutif de la personnalité de la jeune femme. Les deux dernières pages mettant en images le départ sont magnifiques. On y retrouve les couleurs du début, celles de l’enterrement, dans un cadrage résolument nouveau. Le dynamisme de la double planche joue des superpositions des cadrages entre plan large et incrustations de vignettes au plan rapproché, allusion à la passion de Rocio, la photographie. Grace à Vilma, Rocio se jette dans la vie, se met en marche au milieu d’un groupe d’amies, elle saisit le réel par ses clichés et son mouvement, elle le fait sien.

Références

Références
1 Les guillemets, ici, sont d’ironie. Il n’y a rien de naturel au fait que ce soient les garçons qui, dans les fratries, soient investis des espoirs d’ascension sociale par les parents, au détriment des filles.


À propos de

Agrégée de Lettres Modernes. Après avoir enseigné dans un collège de zone sensible, elle enseigne le Français dans un lycée de périphérie urbaine d'une ville de province. Passionnée par la littérature, elle s'intéresse tout particulièrement au matrimoine.


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