Marchandise, drogues et masculinité

Drogue et capitalisme, drogue et marchandise, et la masculinité dans toute ça ? Au travers d’une écriture dense et nerveuse, Simon Arbez explore ces questions.

Simon Arbez, Vomir, Le Sabot, coll. Le Seum, 50p., 7€.

Un journal de convalescence, c’est par ce biais que l’on pourrait aborder Vomir de Simon Arbez ; témoignage d’un jeune homme prénommé Simon ayant survécu à une prise mortelle de drogue, à l’instar du narrateur de La Recherche du temps perdu dont le prénom coïncide avec celui de l’auteur sans que ne nous soit jamais révélé son nom, on ne saura pas celui de Simon ; le narrateur de Vomir. Ce récit est un témoignage dense recoupant les 21 jours d’hospitalisation du narrateur, scindé en ce que je qualifierai de trois chapitres de longueur inégale : Jour 1, Jour 2 à 21 et Jour d’après, peut-être. Un fragment Petite rétrospective est enchâssé dans le deuxième chapitre, le narrateur y reviendra sur les liens qu’il a entretenu avec les drogues tout au long de son existence, depuis ces 7 ans et le somnifère qu’on lui a administré alors parce qu’il faisait « des insomnies ». [p.29]

Vomir est agencé en une succession fragments – souvent en prose, parfois en vers[1]Même si la distinction est bien évidemment caduque. – de taille variable ; un peu moins de dix pages pour le plus long, celui-ci faisant figure d’incipit [début du livre] qui s’ouvre un narrateur en perdition « J’ai erré et vomi quatre jours et quatre nuit avant de trouver la force d’aller m’effondrer aux urgences. » [p.7], les plus courts fragments sont constitués d’une phrase qui fait parfois figure d’aphorisme : « C’est la dialectique autonomie-dépendance qui opère dans le corps comme dans la lutte. » [p.38]. Ainsi, au fil des cinquante pages (tout pile), nous sera contée l’hospitalisation, les soins, la guérison progressive de ce corps abîmé par les drogues, mais point ici de séparation mythologique entre le corps et l’esprit, c’est un continu qui est tracé – dans et par l’écriture – entre le corps et l’esprit ; ils ne font qu’un.

Ni paradis ni enfer artificiel

Même si l’ensemble du récit est écrit à la première personne, c’est bien de manière rétrospective que le narrateur revient sur son hospitalisation, ça sera également l’occasion de décrire par le menu les conséquences de sa consommation excessive de drogue ; bien évidemment nous ne nous situons pas dans le cadre d’une morale, mais d’une éthique. Pas de discours moralisateurs sur les drogues et encore moins leur esthétisation, cette représentation soi-disant anti-système qui souvent accompagne l’évocation des drogues en général. Ces substances faisant partie intégrante du marché, elles sont des marchandises comme les autres, appartenant seulement à un marché parallèle.

La drogue est un mensonge magnifique.

Dans l’adversité, l’issue la plus proche et la moins

salutaire. Le meilleur du pire de l’empire

du divertissement. La marchandise parfaite.

Walt Disney World dans les marges.

C’est la domination qui nous masse.

Le capitalisme qui nous masturbe.

Et qui jouit tranquillement.

p.17

Il n’est pas simplement question de divertissement, mais d’intensité également. Par les drogues, chercher des contre-feux à l’existence morne que construit une organisation sociale centrée sur la valeur, le travail et la marchandise ; la nôtre. Les drogues se présentent pour certain·e·s comme le moyens le plus court vers l’intensification de l’existence,ou comment combattre le monde marchand par une marchandise.

Tout comme la publicité qui ne vend que

l’intensification de l’existence,

la drogue parle le langage du vide.

Elle le chante.

p.26

Ainsi est-ce un rapport non pas psychologique et personnel aux addictions qui nous est livré au travers de ce récit-témoignage, dans et par l’écriture nerveuse et vive de Simon Arbez c’est bien une lecture matérialiste de l’addiction aux psychotropes illégaux qui nous est livrée. Psychotropes illégaux, la précision est de rigueur car de l’autre côté il y a bien évidemment les psychotropes légaux, en « accès permanent et illimité (…) le tout remboursé par la sécu et sans avoir besoin de fouiller les ruelles sombres.» [p.37]

Déconstruction masculin(ist)e ?

Il serait bien réducteur de n’aborder Vomir que du point de vue de cette question de la dépendance ou de l’addiction aux drogues et ce qu’elle implique. La question de la masculinité traverse, en filigrane l’ensemble du témoignage. Ce dès l’incipit, où sont évoqués les « résidus de masculinité » du narrateur, puis son rapport avec Lo, ce qu’on pourrait appeler sa compagne. Le narrateur précisant ; « au sujet de qui nous sommes, Lo et moi, je préfère ne rien dire, ne rien instituer. » [p.18]. Il reviendra sur la manière dont avec Lo, il a autrefois formé un « couple, avec tout ce que ça implique de normativité (…). Surtout, un rapport hétéro-patriarcal dans lequel trop souvent elle prenait la place du soin, et [lui] du risque. » [p.17]

Ces rôles de genre naturalisés avec le capitalisme, les activités que la valeur et sa rationalité économique n’avaient pu saisir, celles qui se situaient en-dehors de la sphère productive, ont échu aux femmes. Cette activité reproductrice ; envers du travail, sans elle l’exploitation par le travail ne pourrait advenir. À cet égard, ce n’était pas simplement une panoplie d’activités qui avait été projeté sur les femmes, elles s’accompagnaient de tout une palette de compétences ou de sentiments relatives à ces activités reproductrices ; sensualité, émotivité, faiblesse intellectuelle et de caractère, etc. Gravant alors dans le marbre le rôle ou les rôles assignés aux femmes. Le sujet masculin – et blanc – représentant le déterminant à l’aulne duquel se mesurait tous les autres, dans et par ce travail productif dans lequel on l’a enclos, on lui a affecté un certain nombre d’attributs nécessaires à l’effectuation de son rôle, l’intelligence, la force de caractère, la volonté de s’imposer en vue de favoriser l’établissement et la consolidation d’une concurrence induite par l’organisation sociale capitaliste[2]Voir à ce sujet Rositha Scholz, Le sexe du capitalise, Albi, Crise et Critique, 2019..

En creux du récit est portée, par l’alternance des fragments, une réflexion sur la masculinité, sur la manière dont peut – pourrait ? – en tant que personne assignée socialement au genre masculin lutter contre le patriarcat. « Je suis un homme cis, et c’est gravé dans le marbre sociologique. L’opération d’”allié” consiste à identifier en soi les comportements oppressifs, et à les annihiler.»[p.42] Mais le rôle des «hommes» devrait-il seulement se réduire à cela ? Car même si la masculinité est valorisée, « elle est tout autant assignation, normativité et mutilation du point de vue du corps singulier, et de la subjectivité en devenir. »[p.43] Car on pourrait émettre l’hypothèse que l’overdose qu’a subi le narrateur est également due au genre auquel il est assigné.

On l’aura compris, Vomir n’est pas un simple témoignage, un récit qui se contente de raconter les conséquences d’une overdose. Dans et par la variation des écritures – entre vers et proses, alternant des fragments résolument narratifs, d’autres réflexifs – c’est une vision qui se déploie sur l’emprise de ce monde marchand au sein duquel nous sur-vivons. Il faut également noter cette ombre qui plane sur le livre, celle de Gilles Deleuze, les références aux philosophe y abondent. Mais surtout, et c’est peut-être un des traits qui rend la lecture de Vomir des plus agréables, c’est le rire, on rit avec Simon, parfois douloureusement, mais on rit, on vit et ça vit dans et par l’écriture, bien sûr.

Références

Références
1 Même si la distinction est bien évidemment caduque.
2 Voir à ce sujet Rositha Scholz, Le sexe du capitalise, Albi, Crise et Critique, 2019.

À propos de

Ahmed Slama est écrivain (Remembrances, 2017 ; Orance, 2018) et développe une activité de critique offensive, par des textes et des vidéos, qu'il diffuse principalement sur le site litteralutte.com. A publié, entre autres, Marche-Fontière aux éditions Les presses du réel, collection Al Dante, à commander pour soutenir l'auteur, sa chaîne et le site Littéralutte. À lire la revue de presse de Marche-Frontière.


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