La poésie comme les copeaux

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Le recueil d’Alexandre Gouttard approche la poésie par ses creux et refuse ce que poétique signale d’ordinaire. Il cherche à le redéfinir personnellement à travers son parcours d’enfance, les débris présents. La poésie comme les copeaux…

Alexandre Gouttard, moi moi moi et les petits oiseaux, Éditions de La Crypte, 2020, 99 p., 14€.

moi moi moi et les petits oiseaux, premier recueil d’Alexandre Gouttard, interpelle d’abord par son titre, le sens en est approché dans la dernière partie du livre :

« il y a ce reproche comme de la rouille sur mes os, ma langue : Moi moi moi et les petits oiseaux qu’elle avait dit, l’institutrice de mes premières classes, alors que je tentais de lui réciter un poème sur le thème qu’elle nous avait imposé. »

La rouille de l’écrit :

Si Gouttard ironise sur la posture du poète (inspiré), son orgueil, son narcissisme, il marque également, à travers le souvenir personnel, l’effet des intuitions sur l’écriture. Ce que se permet ou non l’élève (futur adulte) sous le regard soustracteur (scolaire). Depuis cette boutade de l’institutrice, qui donne donc son titre au livre, une méfiance (une rouille) pèse sur l’activité poétique dont le cœur sera dès lors d’interroger ce qui peut être considéré comme poétique. Méfiance critique de l’éloquence, du lyrisme aussi, les poèmes dès lors se posent sur les objets les plus triviaux – non plus les colombes, les tourterelles, mais une plume ensanglantée sur une fenêtre, ou la chassie au bord des yeux :

une fois ça m’a fait penser à

ces petites crottes de larmes (on en a parfois dans le coin

des yeux, au matin je ne sais pas

.

quelque chose comme de lait d’œil caillé les chiens

en ont aussi, peut-être tout ce qui a

comme on dit des yeux pour pleurer) ma mère

essuyait ça

Plusieurs définitions seront avancées, toujours insuffisantes, pour pallier cette rouille initiale ayant contaminé le geste poétique. Tentative de définition donc ; perception de la poésie et du poème comme MST [Maladie Sexuellement Transmissible] ou une poubelle qui brûle ou encore un squat nocturne… À l’ère du tout marchandise, le poème ne pouvant être marchandisé, ou si difficilement, il est une cachette, un refuge, peu fréquenté, car hors de la marchandisation du monde. Un espace, isolé, où l’entre pour ensuite le refermer derrière soi.

ces parcs de nuit où il y a des bières, de l’herbe

et du noir où parler,

.

où l’on entrait par des tours cachés

dans le grillage

.

et que chacun refermait en partant

pour qu’ils restent cachés

.

ô poésie

Sublime du médian et du minuscule :

Il ne s’agit pas ici de magnifier l’acte poétique, bien plutôt d’en cibler un certain signe que nous ne percevrions pas, a priori, comme poétique. La poésie s’immisce ainsi dans les plus petits détails, les manifestations les plus banales – se lisant toujours en creux, au travers de ce jeu subtil et sarcastique du sabotage littéraire. La poétique d’Alexandre Gouttard, où ce qui nous y semble manifestement auto-réflexif, se projette sur et dans des objets mineurs au premier abord : des mégots, de la salive, des poubelles qui brûlent, des copeaux…etc. Tout ce qui, plus ou moins, constitue notre décor quotidien. Ainsi les poèmes qui nous sont ici proposés ne figurent rien d’autres que des fenêtres boueuses, des débris s’ouvrant sur des fractions et des instants fugaces.

toi aussi

.

pose l’outil et passe

les mains dans la douceur

.

des copeaux

Les copeaux placent l’écriture sous le régime de l’artisanat, de la recherche lente ; restes de vécus qui ne sauraient apparaître sans l’activité quotidienne. Il y a, dans ce premier recueil, ce qu’on pourrait appeler un sublime du médian et du minuscule.

Dans la partie intitulée « Dernière neige », la neige condense ce que, dans l’état contemporain, peut encore se permettre de ressentir le poète . Proie de l’angoisse et captif de certains des déterminismes – ce que le monde a fait et fait de lui.

tu as vu un marionnettiste

tentant de faire couper à sa propre marionnette

les fils qui la remuent

Ainsi s’agit-il, dans et par le poème, d’interroger ces «fils» qui le meuvent et influencent ses manières d’être au monde, font advenir des humeurs variables, changeantes, tantôt obscures, tantôt joyeuses.

Ses premiers mots furent les dernières neiges de mars.

.

J’ai cru ressentir une très légère honte en étant heureux,

une très légère honte en me disant

ce sont là peut-être les confettis d’une fête dans les cieux.

Des lambeaux et des copeaux :

Les confettis, la neige, les copeaux, trois types de lambeaux qui désignent l’effet de la poésie sur le poète, sur son lecteur. La poésie est donc un reste, ce qu’on laisse en refermant la grille d’un jardin. Elle n’est, au fond, que cette trace laissée sur le portail. C’est peut-être là son effet sur la terre, sa marque temporelle, mémorielle.

le demi-cercle que grave sur la terre

et l’odeur de la terre

.

le petit portail

qui offrait jardin d’été et où l’herbe

ne repoussait pas

.

bien qu’on s’absentât longtemps

Un bousculement, une tache laissée par l’usure, un sillon qui rappelle le mouvement d’une page qui se tourne. En somme, ce qui nous pourrions appeler le travail du portail contre l’herbe, le travail du poème contre la conscience. Mais cette tentative n’a pas pour visée de minimiser le poétique, d’en faire un échec auto-programmé, incapable de la moindre action sur autrui ; loin de marquer une perte de confiance, c’est justement en se permettant l’évocation des sujets triviaux, en se permettant de lier poésie et maladie, poésie et feu de poubelle, poésie et neige, tout cet ensemble d’associations que l’on rappelle la non-nécessité du poème de se parer pour exister. Par ce geste, c’est peut-être permettre au poème de trouver une voix propre, un naturel, qui évoquerait la « simplicité effrayante » qu’employait Henri-Fournier dans une lettre à Jacques Rivière. Une trace donc de la poésie, non pas son apparition artificieuse, mais son détour assuré, son relief, son épaisseur – ses copeaux.



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