Mboudjak : entre chien et langues

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Cet hiver, les éditions Teham ont fait paraître simultanément les deux derniers romans de l’écrivain et intellectuel camerounais Patrice Nganang, Premier président noir de France et Mboudjak. Guillaume Cingal se penche sur la polyphonie animaliste, décoloniale et anti-validiste de Mboudjak.

Patrice Nganang. Mboudjak : Les Aventures du chien-philosophe, Teham, 2022, 384 pp., 15 €.

Il y a plusieurs façons d’aborder Mboudjak : Les Aventures du chien-philosophe de Patrice Nganang. L’une d’entre elles peut consister à signaler qu’il s’agit de la suite quasiment logique, et en tout cas chronologique, de Temps de chien (Le Serpent à plumes, 2001). Vingt ans après, revoici ce narrateur-chien, cynique peut-être, mais à l’origine d’une des plus stimulantes cynologies de l’histoire de la littérature[1]Pour une analyse détaillée de la critique du logocentrisme dans Temps de chien, se reporter à l’article d’Yves Clavaron « Chroniques animales et problématiques postcoloniales », … Continue reading

Une autre approche peut partir de la couverture et du constat que, sur ce volume comme sur l’autre roman publié cet hiver par Teham, Patrice Nganang a fait accoler à son nom d’auteur la « signature » qui est la sienne de façon quasiment systématique sur Facebook, et ce au moins depuis ses premières initiatives collectives avec le mouvement Génération Change[2]« Concierge », Patrice Nganang se revendique tout autant militant qu’écrivain, un écrivain dans la cité. Depuis une décennie, il n’a cessé de monter des projets, soit à vocation sociale … Continue reading : « concierge de la République ». La République, c’est le Cameroun soumis à la dictature de Paul Biya, et, depuis quatre ans, à la guerre civile dans le NOSO[3]Cf La révolte anglophone, Teham, 2018.. Le concierge, c’est donc le nom désignant la mission de l’écrivain selon Nganang.

Altérité, plurilinguisme

Autre approche, et non des moindres, la confrontation entre ce texte et le lectorat qui n’en est pas la cible principale : nous les non-Camerounais·es[4]Bien entendu, on espère que des Camerounais-es lisent cet article. Mais il faut l’admettre, cet article est écrit par quelqu’un qui n’a pas les compétences, linguistiques et culturelles … Continue reading En effet, si Mboudjak se distingue de Temps de chien – et s’il se distingue d’un de ses avant-textes les plus évidents, Quincas Borba de Machado de Assis[5]J.M. Machado de Assis. Quincas Borba (1891). Traduction française de Jean-Paul Bruyas : Quincas Borba, le philosophe ou le chien. Métailié, 1990. – c’est par son parti pris assumé de mélanger les idiomes et les langues. La « Note pour dire seulement » placée en tête du livre, à la suite de l’épigraphe et en regard du titre du Livre Premier, l’exprime de façon explicite :

Dans ce livre, un nombre de langues camerounaises sont utilisées de manière verticale, le français, le camfranglais, le pidgin, le medumba, l’ewondo, l’anglais, ainsi que quelques autres, parce que c’est ainsi que le Yaoundéen pense et parle naturellement.

p.6

Cette Note, pour explicite qu’elle soit, n’a rien d’une évidence : l’expression « de manière verticale » et l’adverbe naturellement mériteraient sans doute qu’on s’y attarde. De façon tout à fait pragmatique, et c’est ce qui m’intéresse ici, elle avertit les lecteurices ne s’identifiant pas comme « Yaoundéen·nes » des possibles difficultés de compréhension. Ainsi le plurilinguisme est ici annoncé comme un point de départ et comme une donnée sociolinguistique réaliste. Ce plurilinguisme polyphonique ne s’accompagne ni de notes ni de glossaire : le lectorat ciblé est « le Yaoundéen ». C’est ce parti pris qui rend le texte particulièrement efficace et jouissif. Vers la fin du roman, un chapitre dialogué (pp. 332-335) est intégralement en pidgin ouest-africain, à savoir un créole anglophone plus accessible aux anglophones du NOSO bien sûr, ou aux Nigérian·es… ou à toute personne qui a l’habitude de lire Wole Soyinka, Nnedi Okorafor ou tout·e autre écrivain·e usant abondamment de dialogues en pidgin.

Il est donc possible que le sujet même du roman soit ce plurilinguisme, ce cabotage permanent entre des idiomes ou des vocables relevant d’une multitude d’influences. Ainsi, dans un des premiers chapitres, lorsque Mama Mado, l’épouse de Massa Yo, menace par plaisanterie et provocation de se prostituer afin de reprocher à son mari sa mauvaise gestion financière, le plurilinguisme se trouve autant dans les dialogues et les commentaires que dans certains mots camfranglais ou expressions employées directement par Mboudjak dans son récit :

Je me levai sur mes pattes avant, ouvris ma bouche, laissant pendre ma langue, car j’attendais impatient de voir ma maîtresse se mettre au carrefour Madagascar, balancer ses mains et ses hanches comme une apacheuse de la Brique, afin d’être appelée par mon maître, ah mof mi de !

‘Laisse comme ça’, disait la voix de Massa Yo. ‘Fang ndjaa.’

C’était comme si cette demande était gasoil dans la bouche de sa femme, car la voilà qui se mettait à la porte du bar, et qui balançait ses mains à gauche et à droite, penchait la tête comme cette panthère qu’elle disait.

‘C’est me mettre au carrefour qui va me dépasser ?’

Avant Massa Yo aurait dit en français, ‘Mets-toi au carrefour alors, mbap ntuh’, monté aussi sur ses chevaux énervés. Cette fois il virgulait, et passait au medumba, ‘Makena kou fang ndjaa, me jou’ jou zou en tchoup la.’

Mama Mado embranchait avec lui sur le medumba, ‘Ou jou’a a ke, che you men la mvela’ ou bette mbe a ghe a ke di ? Ou len be a baa men menzui.’

Je pouvais retourner sous mon banc. Je savais que mon maître avait détourné le TGV qui, mot à mot, phrase après phrase, débouchait déjà dans la cour, et mbindiment mbindiment l’avait canalisé vers la gare d’arrivée. Autant que moi il connaissait sa femme.

pp.38-39

Le sujet du roman, en un sens, c’est cette vitalité de la langue, des langues, et la violence qui en découle. La violence politique et sociale s’exprime dans la teneur même du récit, et la relation au langage. Il n’est pas tout à fait pertinent, à cet égard, de parler d’oralité, car, si le récit même est parsemé de marques d’oralité, d’adverbes intensifs, d’interjections, le projet de Nganang tourne autour de l’écriture, c’est-à-dire de la distanciation qu’implique l’écrit, ce qu’il a nommé « l’art de l’alphabet »[6]L’art de l’alphabet. Pour une écriture pré-emptive 2. Presses Universitaires de Limoges, 2018.. On le voit clairement au début du chapitre 6 de la première partie :

La vie est belle quand le soleil en est le compas. L’extraordinaire est qu’il se lève chaque matin, même si chaque soir il se couche. C’est cela la révolution. C’est plus mieux évidemment quand elle se fait sans les Camerounais, bien sûr, car pour eux c’est le chien mange le chien[7]Ce sens péjoratif, qui relève de l’incitation à la haine tribale et au génocide en désignant une partie des Camerounais comme des chiens à abattre, Nganang le précise dans la note finale … Continue reading. Ah, comment ai-je survécu à tant d’animosité réciproque entre les hommes ? Je wanda.

p.34

Déplacements, dépassements

Le point de bascule entre Temps de chien et Mboudjak est le déménagement : au début de Mboudjak, Massa Yo, le maître, décide de changer de quartier avec toute sa famille. Il quitte le sous-quartier de Madagascar, à Yaoundé, pour un autre quartier, plus cossu. Ce déménagement s’accompagne, dans le récit, de deux motifs récurrents de la macro-histoire : le « chassement » et la guerre civile entre indépendantistes anglophones du NOSO et le pouvoir centralisé du dictateur Biya. En effet, au cours des deux décennies qui séparent l’écriture et la publication des deux romans, la dictature n’a cessé de se renforcer et de se resserrer. Ce que raconte le chien-narrateur Mboudjak, c’est la difficile compromission de son maître avec le pouvoir, tandis que son fils, notamment, se joint aux manifestants et aux opposants, au point de disparaître pendant plusieurs jours dans les geôles de la police d’Etat. La situation familiale reflète la situation politique, ce que le chien ne cesse de souligner au moyen d’aphorismes ponctuant le récit :

Massa Yo était irrité par son fils, qui, justement, voulait une querelle. Son fils qui savait que Monsieur Bosco, qui avait été arrêté, était celui que son père voulait être sans en avoir le courage. Et Soumi avait fait du régional son père. Personne ne déteste quiconque a une position de principe autant que celui qui a une posture artificielle. Encore plus quand son théâtre est mis à nu. Même l’ennemi est petit ici. Et c’est cette animosité que Soumi découvrait, sans en savoir la cause.

pp. 242-243

Le chien n’est pas seulement philosophe – comme en attestent les maximes qui servent de point de départ à beaucoup de chapitres – ou politologue ; particulièrement clairvoyant, il n’est jamais loin d’être un narrateur omniscient, car il entend et voit beaucoup de choses tout en comprenant toutes les langues[8]Dès le début du roman, et même avant pour qui a lu Temps de chien, Mboudjak est un « chien-philosophe », non pas au sens d’une vérité qui émanerait du dénuement brut ou du … Continue reading. Toutefois, les doutes et les interrogations qui l’empêchent d’être omniscient sont ce qui permet au texte de creuser les ambivalences et les subtilités de la situation politique, comme lorsque Massa Yo s’exaspère des mimiques de son locataire devant le miroir de la cour :

Je me demandais pourquoi Massa Yo ne disait pas tout simplement au jeune homme, comme le ferait tout bon Camerounais pour une tribu qu’il n’aime pas, de prendre son argent et de partir avec. J’attendais en effet ce moment de divorce public, et surtout sa signature habituelle, ‘Sorkcier !’ Il ne venait pas.

p. 131

Les questions tribales guettent au coin de chaque chapitre, au point de nécessiter parfois de rares mais soudaines notes de bas de page (de la part du chien-narrateur ? de l’auteur ? les voix se confondent) qui n’éclairent au fond pas grand chose :

Le gars qui avait dit ‘Tsuiiiip’ menaçait les gens de sa bouteille de Supermont vide. Je l’avais remarqué déjà : Mouthé était son nom, ‘pas Monthé’7, il corrigeait toujours, son problème étant qu’il ne voulait jamais être confondu avec un Bamiléké.

pp. 165-166

Ici, l’appel de note renvoie à la note 7, donc : « Faux débat, car Monthé se dit Mouthé. » Comme dans la longue polémique qui s’ensuit autour de la figure primordiale de Samuel Eto’o, on comprend que ce qui intéresse Nganang, c’est le hors-champ, ce qui échappe aux simplifications du tribalisme ; c’est le sens de la note qui renvoie dos à dos, jusqu’à l’absurde, des identités censément contraires dans une confrontation impossible de l’oral et de l’écrit. Si ce qui s’écrit Monthé se prononcé Mouthé, alors le personnage n’a pas de raison de corriger la manière dont on l’interpelle, vu que Monthé, sans être son nom, se prononce comme son nom (Mouthé).

Au-delà de la logique humaine ?

Dans le texte de Nganang, dans le récit, il y a donc toujours quelque chose qui déborde. La figure qui offre le meilleur point de fuite, c’est le personnage de Bello, enfant réfugiée avec sa mère chez Massa Yo ; au cœur de la guerre civile, la fille et la mère – désormais considérées comme « déplacées internes », p. 218 – ont subi la violence des soldats de Biya, au point que Bello est devenue muette et comme idiote, passant la nuit à hurler et ne pouvant se nourrir qu’en tétant sa mère. Bello fait éclater de façon radicale, au sein même du foyer familial, ce que trente ans de dictature ont fait émerger d’anormalité et d’aberration dans la communauté nationale :

Moi par contre, je savais que c’étaient les tétées de sa cousine qui ne laissaient pas Massa Yo dormir. Bien plus que les mugissements de la fille. Car Bello était grande, plutôt géante pour son âge, je dirais, même si dans ses agissements encore un nourrisson. Et c’est ce contraste qui frappait mon maître de stupeur, ‘Dan pikin go kill her mama.’

p. 222

Bello, dont le comportement déstabilise Massa Yo et son épouse en déplaçant toute la violence de la guerre civile au sein de leur foyer, n’est pas une figure allégorique, mais un personnage construit, auquel s’attache Demoa, la fille, qui la considère, non sans ambiguïté, comme sa « sœur-cadeau » (p. 232). Pour Mboudjak, Bello a statut d’exception, à plus d’un titre :

L’enfer des hommes est le paradis des animaux. Bello pour moi était descendue directement du ciel. Qu’elle ait sauvé sa maman de la mort faisait d’elle un ange, l’Ange du Noso. Mais ce n’est pas pour cette raison qu’elle entra dans mon cœur, au même moment où elle apparut dans notre cour. Elle était la seule avec qui je parlais la même langue. Pas besoin de traduction. Pas d’incompréhension. Car elle était un souvenir, un souvenir lointain.

p. 226

Bien sûr, Mboudjak est incapable de servir d’interprète entre Bello et les autres personnages : « J’aboyai mes traductions, et cela ne changea rien. » (p. 234). Le texte, qui permet aux lecteurices de se saisir de ce que sait le chien, est donc un espace de circulation du sens plus abouti que le Yaoundé réel dans lequel se débattent les personnages. Bello, personnage tout à fait humain mais d’une totale singularité, vient donc dédoubler la figure non-humaine du narrateur-chien en évoquant tout ce qui échappe à la logique normalisante, normative, des « simples humains ». Il n’est pas étonnant que le dernier chapitre du livre offre le récit, entièrement en pidgin, d’une Bello qui a retrouvé sa voix et peut mettre en mots le trauma de la guerre civile. Il n’est pas étonnant non plus qu’un passage essentiel du roman soit assorti d’une note expliquant au lecteur que Bello s’inscrit dans la mythologie bamiléké et qu’il s’agit d’un enfant doté de pouvoirs particuliers mais paradoxaux, un peu comme Cassandre dans la mythologie grecque. Lorsque le narrateur précise que « ce seul mot – miak nkoua – mettait soudain en ordre le monde chaotique autour de lui [Massa Yo] », la note a déjà précisé : « Enfant de la mythologie bamiléké, qui a le don de s’entretenir avec les animaux et de voir dans le futur des hommes parce qu’ayant quatre yeux, mais est sevré de parole et donc ne peut pas dire ce qu’il voit. Voir l’histoire, la catastrophe, le Nou, sans pouvoir le dire est son affliction, sa maladie. »

Toutefois (et c’est aussi en cela que Mboudjak est un roman plurilingue ouvert et non le décalque narrativisé de données anthropologiques), Bello est une miak nkoua qui finit par s’exprimer, par raconter la catastrophe en pidgin. Il n’est donc pas certain que Massa Yo ait eu raison de voir en elle un miak nkoua, à moins qu’elle ne soit une miak nkoua évadée du récit originel. Ainsi, s’échapper n’est possible que dans la dissidence. Fuir ses origines revient à vouloir s’écarter de l’histoire même du pays :

Coincé, Massa Yo l’était, et comme un animal dont les chemins de fuite sont bloqués, il devenait furieux. Car mon maître voulait fuir. Comme tout Bangangté, il voulait fuir ses origines. Il avait déjà fui Madagascar, et voilà que ça ne suffisait pas. Il avait emménagé à Santa Barbara, qui s’était révélé être ‘le quartier de Kamto’, il allait faire comment alors ? Il voulait donc s’échapper une fois de plus. C’est de l’histoire maintenant qu’il voulait s’échapper.

p. 245

Comme le montre le roman, la fiction même n’est pas une échappatoire, un moyen illusoire de fuir la réalité mais une forme d’action contre les principes même de la dictature afin de rendre compte de l’histoire du Cameroun. Refusant d’écrire sous la dictée, Nganang a préféré, selon ses propres mots, écrire « cette chronique animale […] avec les mille voix de notre peuple cité ici et là verbatim » (p. 381). Voici donc le concierge : celui qui compose avec l’ensemble de la nation et qui se fait le dépositaire de la polyphonie démocratique. Par l’intermédiaire du narrateur-chien et du personnage primordial de Bello, il le fait aussi dans une perspective antispéciste et non-validiste.


Références

Références
1 Pour une analyse détaillée de la critique du logocentrisme dans Temps de chien, se reporter à l’article d’Yves Clavaron « Chroniques animales et problématiques postcoloniales », in Revue de Littérature Comparée, 2011/2, n° 338, pp. 197-211.
2 « Concierge », Patrice Nganang se revendique tout autant militant qu’écrivain, un écrivain dans la cité. Depuis une décennie, il n’a cessé de monter des projets, soit à vocation sociale soit à vocation politique, autour de cagnottes ou tontines de financement participatif.
3 Cf La révolte anglophone, Teham, 2018.
4 Bien entendu, on espère que des Camerounais-es lisent cet article. Mais il faut l’admettre, cet article est écrit par quelqu’un qui n’a pas les compétences, linguistiques et culturelles notamment, que requiert ce roman.
5 J.M. Machado de Assis. Quincas Borba (1891). Traduction française de Jean-Paul Bruyas : Quincas Borba, le philosophe ou le chien. Métailié, 1990.
6 L’art de l’alphabet. Pour une écriture pré-emptive 2. Presses Universitaires de Limoges, 2018.
7 Ce sens péjoratif, qui relève de l’incitation à la haine tribale et au génocide en désignant une partie des Camerounais comme des chiens à abattre, Nganang le précise dans la note finale « Pour finir alors avec » (p. 381). Faire d’un « chien-philosophe » le narrateur du roman racontant la guerre civile de ces dernières années, c’est, fondamentalement, contester la logique génocidaire de l’Etat camerounais. Le texte proliférant de Mboudjak, c’est le défi de Nganang pour montrer qu’on ne peut pas « arrêter son chien ».
8 Dès le début du roman, et même avant pour qui a lu Temps de chien, Mboudjak est un « chien-philosophe », non pas au sens d’une vérité qui émanerait du dénuement brut ou du ravalement à l’état animal (c’est là le projet de Diogène et du cynisme), mais au sens où il comprend davantage que la plupart des personnages. À ce titre l’animalité est une forme de super-humanité.


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