Raharimanana - tisser

Tisser la langue et les luttes

Tisser, le nouveau livre de Raharimanana, comme condensé jubilatoire et âpre d’une œuvre à part…

Jean-Luc Raharimanana, Tisser, Mémoire d’encrier, 2020, 96 pp., 14 euros.


Le nouveau livre de Raharimanana, publié sous les auspices de Rodney Saint-Eloi en sa maison de Mémoire d’encrier, n’est pas tout à fait un récit, ni un essai, ni un poème, mais il tient un peu de tout cela. On imagine bien ces pages portées à la scène. Parler de genre inclassable est devenu, en régime postmoderne, une facilité critique, mais ce qui fascine ici, c’est la manière dont ce texte s’inscrit dans un genre très défini, celui de l’essai-récit-discours post-colonial ; de W.E.B. Du Bois et Franz Fanon aux livres essentiels d’Ama Ata Aidoo, Our Sister Killjoy [1977] et de Shailja Patel, Migritude [2010].

Textes aussi poétiques que politiques, dans lesquels il est impossible de dissocier, de détisser la trame poétique de la trame politique : la parole poétique n’est pas là pour formuler un pré-pensé politique, et encore moins un quelconque prêt-à-penser. C’est dans la parole, le tissage de voix/phrases, que se forme le discours politique.

« De mes yeux d’enfant-ancêtre »

Tisser est un livre bref, 90 pages à peine, qu’il faut prendre le temps de lire en y apportant des respirations, des pauses. La présentation de la quatrième de couverture de Tisser, nous présente le livre comme suit : « un enfant mort-né raconte la genèse du monde ». Il s’agit, pour cette voix narrante, de « reprendre les violences et les accidents du temps, en identifiant lucidement [s]es aliénations. » [p. 67]

En quarante-quatre brefs chapitres le texte oscille entre reprise des mythes fondateurs malgaches ou de concepts malgaches primordiaux. On y trouve un retour à Aimé Césaire ou à d’autres textes plus anciens de Raharimanana lui-même, qu’il s’agisse de Portraits d’insurgés [Vent d’ailleurs, 2011] ou Les cauchemars du gecko [Vent d’ailleurs, 2011]. La pratique de l’autocitation est assumée. Elle relève ici d’un des effets de tissage : le remploi, l’écho visuel donné à d’autres tissus. Ne pas oublier que le lamba, l’habit par excellence de la culture malgache, est polymorphe, et n’est d’ailleurs pas réductible à une fonction d’habit – tout aussi bien tissu d’ameublement, linceul ou drap, réflexion sur les notions qui nourrissent la compréhension de notre monde post-colonial (post ne signifiant pas encore le dépassement). Au premier tissage, on adjoint le tissage de l’image elle-même par le dialogue entre l’enfant et une « vieille femme ». Celui qui parle, c’est « moi l’ancêtre sans protection à qui on ne prête pas attention » [p. 47] ; sa parole se dresse face au « refus de créer ou de changer d’outil ».

L’enfant mort-né est donc à l’origine du texte. Figure de liminalité, il n’a pas de nom et parle des bords du monde, à la fois fœtus et ancêtre intemporel, et des bords du langage. Dans la lutte du « nommé contre l’indicible » [p. 37], le texte/parole de cet enfant ne tranche pas, admet de prendre la parole pour survivre :

Lettres dans l’eau de l’incréé avant de corrompre sens dans l’abrasement des paroles. Ils viennent dire, et je comprends que c’est renoncer en la totalité du sens pour ne survivre que dans le nommé.

p. 36

Parole imparfaite, mais seule possible, imperfection dont le refus – masculin – n’engendre que violence et guerre : « L’homme se rêve Dieu et au fond s’identifie Verbe. Il ne se supporte pas simple produit de l’enfantement. » [p. 37]

L’enfant mort-né multiple de Tisser reste dans les limbes, refuse de (se) masculiniser, de prendre le masque de la masculinité[1]Jean-Thierry Maertens. Ritologiques 2. Le corps sexionné. Flammarion, 1978.. « Se soustraire à la femme, c’est-à-dire renier le ventre fécondateur et la main sculptrice, la voix qui nomme et le regard qui montre, c’est se renier soi-même. » [p. 37] En balayant d’un revers de voix cette prétention masculiniste à l’auto-engendrement, l’enfant-ancêtre développe, avec les armes miraculeuses de la parole plus que du discours, la critique du capitalisme comme auto-prédation [p. 45], dénonçant « cette anormalité devenue familière à laisser pourrir les biens plutôt que de les mettre à disposition de ceux qui en ont besoin » [p. 47][2]Ce capitalisme néocolonial fait l’objet d’une mise en évidence particulièrement criante dans le contexte ultra-contemporain de la pandémie de Covid19 et de la difficulté à obtenir une … Continue reading. On l’entend bien, le texte ne s’articule pas seulement autour du continent Africain, mais il résonne avec l’ensemble des oppressions, tout ce que le système capitaliste porte en lui de « jouissance obligatoire » [p. 48].

Métisser, par métiers à tisser

Le tissage n’est pas un trope entièrement nouveau dans l’aire des littératures africaines. Il peut rejoindre certains mythes primordiaux d’une culture donnée comme l’araignée tisseuse de Lagoon [2014, Hodder & Stoughton], roman de l’écrivaine américano-nigériane Nnedi Okorafor. Le tissage fait figure de transmutation, de la transformation d’un matériau en quelque chose de différent, plus solide. Le tissage serait également à rapprocher de la transmission. Cette modélisation rejoint tout à le texte de Raharimanana :

Alors recommencer par un mythe, sans réellement conter, tenir le fil pour arriver à ce qui intéresse, cette nudité, notre nudité[3]« Près de tes restes, me faire nu. » (Raharimanana. Lucarne, 1996, rééd. ‘Motifs’, 1999, p. 133).. […] Chrysalide, je tisse, chrysalide, les mots, les pensées. Tisser, c’est être à la fois à l’endroit de l’art et de la réconciliation, art de peindre ce qui me vient en bouche, réconciliation de mes pensées avec ce que je ressens, avec ce que les autres me font ressentir.

p. 67

Le tissage peut aussi servir de métaphore créatrice. Il est important de noter que dans le contexte de la lutte décoloniale dite des « Mau Mau » au Kenya, les temps consacrés à la parole collective s’accompagnaient de tissages et permettaient à la résistance de s’organiser aussi d’une manière non-verbale. En cela, le tissage implique de reconquérir, de ressaisir, de reprendre (« reprendre récit », selon le titre d’un des chapitres de Tisser), mais il signifie aussi {déprise}, c’est-à-dire, par un mouvement de décentrement qui n’est pas sans rappeler la métaphore du rhizome telle que Glissant l’a reformulée à partir de Deleuze et Guattari[4]Cf notamment son Introduction à une poétique du Divers. Gallimard, 1995. Une page plus récente, de la Philosophie de la relation, insiste davantage sur la notion d’inextricable (Gallimard, 2009, … Continue reading, que l’individu ne tisse pas seul, qu’il se dépossède de l’idée qu’il est restreint ou originel :

Est-ce moi qui parle maintenant, est-ce la vieille qui se déploie dans tout l’arbre, sont-ce les autres chrysalides qui autant que moi démêlent les possibles et les espérances ? [p. 68]

Tisser, ce n’est donc pas seulement ouvrir vers un texte accompli ou possible, vers un monde à faire advenir. C’est aussi se tenir à ce « fil qui tient malgré l’oppression et les horreurs » [p. 22]. Inciter les colonisés à ne pas se « conforter dans la paresse d’effiler nos mensonges afin de ne jamais nous voir nus, dans la vérité de nos peaux » [p. 23]. Comme, après son retour du Rwanda, Hira « était né une seconde fois en écriture »[5]Raharimanana, Revenir. Rivages, 2018, p. 183..

« Nous regardons de la mauvaise manière »

Tisser réussit la gageure d’être à la fois un grand texte poétique doublé d’un texte radicalement anticapitaliste. À l’instar d’Emma Dabiri, qui, dans Don’t touch my hair [Allen Lane, 2019] nous appelle à décoloniser l’approche même des savoirs[6]Emma Dabiri insiste notamment sur la façon dont la science mathématique des fractales s’est exprimée, longtemps avant sa prétendue « découverte » par des Européens, dans les arts de … Continue reading, Tisser invite à lire, entendre et toucher autrement. Le nœud de cette expérience est dans l’indéfinition du « nous », dans l’appel à prendre « soin de nos manières de conserver nos mémoires » [p. 27, italiques ajoutés]. Ce soin collectif ne se réclame pas explicitement de l’intersectionnalité – car le texte de Raharimanana, tout en croisant les débats de l’époque, se tient à l’écart de ses plus habituelles formulations –, mais s’y trouve à lire la critique combinée du néocolonialisme, du patriarcat et du capitalisme :

La plus grande difficulté, c’est que le système capitaliste est hautement contagieux et se répand comme une épidémie dans pratiquement toutes les sociétés humaines. Moi, petit ver à soie, je comprends maintenant pourquoi la fille de Zanahary a préféré rejoindre le fond des eaux et signifier à l’homme la rareté de la vie, je comprends pourquoi au début des débuts la Terre-Mère a dérobé au Ciel une partie de son énergie et l’a conservée au fin fond du Nadir. Nulle société ne pourrait survivre à ce système sans reconsidérer la place de la femme.

p. 88

Retravaillé dès le début du livre, le mythe cosmogonique fondateur du « Ciel mâle » et de la « Terre femelle » échappe justement au dualisme d’un tel résumé. Il faut donc regarder de plusieurs manières, tisser des fils multiples. Outre les équivalences entre la forme des tissus et celle de la géographie malgache (clin d’œil ironique à l’ethnographie coloniale ?), le texte fait référence au lamba, ici traduit par « toge ». Partant de l’affirmation que « le grand tissu africain a connu une grande déchirure, sinon une mise en pièces », Raharimanana (ou son narrateur/récitant) y revient :

Dire que l’Afrique a été victime n’est pas une complaisance dans la douleur, mais une manière de rendre justice et d’enclencher le processus de guérison, c’est trouver où se situe l’accroc et tisser à nouveau un temps de vie, un présent, un futur.

Enclencher. C’est donc ainsi que l’enfant-ancêtre, figure interstitielle {animant } le texte (au sens fort de ce verbe), enclencheur/déclencheur, en revient sans cesse aux éléments fondamentaux, ceux du monde et donc des mythes, terre, ciel et mer :

j’erre, je reviens parfois dans l’Antara, mon fil de vie se rétractant vers la Terre-Mère, nageant dans cet océan de mémoire, parfois de larmes, bien plus de lumière, azurée donc pour ma part, et je regarde tout, la vie qui s’est déroulée en ces siècles, et que l’on doit reprendre épurée à chaque retour vers le vivant…

p. 31

Azurée donc pour ma part : s’il fallait un dernier signe, cette invite à regarder et à voir au-delà du présent[7]« Je détourne mes regards et les reporte sur cet abîme-ci. Cette nuit, soulèverai un pan de l’horizon, en détacherai la mémoire de nos ancêtres. » (Nour, 1947. Le Serpent à plumes, 2001, … Continue reading, que ce texte est poème plus qu’essai – mais en cela admirablement essai –, cette incise y suffirait. Ce texte-tissage n’est rien sans celle ou celui qui va le lire, sans qui le regarde, le reprend, avant de regarder autre chose avec lui[8]Cf « tu liras », in Empreintes. Vents d’ailleurs, 2015, pp. 29-30..

Références

Références
1 Jean-Thierry Maertens. Ritologiques 2. Le corps sexionné. Flammarion, 1978.
2 Ce capitalisme néocolonial fait l’objet d’une mise en évidence particulièrement criante dans le contexte ultra-contemporain de la pandémie de Covid19 et de la difficulté à obtenir une levée des brevets. Cf notamment Mark Ayyash, “Vaccine politics: it’s time to rethink the global colonial economy”, Middle East Eye, 20 janvier 2021. URL (consultation le 27 avril 2021). Mais aussi l’éditorial “It’s time to consider a patent reprieve for COVID vaccines”, Nature, 30 mars 2021. URL (consultation le 4 mai 2021).
3 « Près de tes restes, me faire nu. » (Raharimanana. Lucarne, 1996, rééd. ‘Motifs’, 1999, p. 133).
4 Cf notamment son Introduction à une poétique du Divers. Gallimard, 1995. Une page plus récente, de la Philosophie de la relation, insiste davantage sur la notion d’inextricable (Gallimard, 2009, p. 41).
5 Raharimanana, Revenir. Rivages, 2018, p. 183.
6 Emma Dabiri insiste notamment sur la façon dont la science mathématique des fractales s’est exprimée, longtemps avant sa prétendue « découverte » par des Européens, dans les arts de divination mais aussi dans les tressages capillaires traditionnels. Les arts de la coiffure et du tressage, dont Dabiri fait le marqueur principal de la racisation en milieu ethnocentré européen, sont à réinstaurer, à se réapproprier comme savoir à la fois ancestral et en réinvention permanente. Tressage, tissage : l’accent porté sur la connaissance gestuelle va de pair avec ce nécessaire décentrement des savoirs. Où textile et coiffure retrouvent l’enfant-ancêtre choral de Tisser.
7 « Je détourne mes regards et les reporte sur cet abîme-ci. Cette nuit, soulèverai un pan de l’horizon, en détacherai la mémoire de nos ancêtres. » (Nour, 1947. Le Serpent à plumes, 2001, p. 103)
8 Cf « tu liras », in Empreintes. Vents d’ailleurs, 2015, pp. 29-30.

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