Pourquoi l’écriture change-t-elle ?

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L’écriture change, les manières et les procédés sont soumis à des évolutions, mais pourquoi ? Gilles Philippe tente de répondre à la question au travers d’un stimulant ouvrage.

Gilles Philippe, Pourquoi le style change-t-il ?, Les Impressions nouvelles, 2021, 264 p., 19€.

Il suffit de s’intéresser à la littérature de plusieurs époques pour s’en convaincre, l’écriture, les manières d’écrire sont mouvantes, elles fluctuent, évoluent, changent au fil des époques, on n’écrit pas un roman au XIXe siècle comme à la fin du XXe, ces tendances, à plus petite échelle, sont changeantes également, il est tout à fait possible de discerner des différences entre des romans écrits à la fin du XXe siècle et aujourd’hui. Pourquoi ces changements ? C’est la question à laquelle tente de répondre Gilles Philippe au travers de ce Pourquoi le style change-t-il ? Ouvrage dense, je n’entrerai pas dans le détail afin de laisser aux lecteur·ices le soin de le découvrir par elles et eux-mêmes[1]Mais également pour des raisons pratiques, l’idée de ces recensions n’étant pas de se substituer aux livres., j’en explorerai ici quelques idées directrices, tout en les discutant. Mais avant tout il me faut préciser une chose, c’est ma défiance envers le concept de style qui sous-tend l’idée d’un ornement, l’idée d’une séparation entre ce que l’on appelle « forme et fond ».

Contre (Saint) Proust

L’une des idées les plus stimulantes chez Gilles Philippe se trouve, à mon sens, dans la manière dont il décloisonne notre approche de l’écriture et des manières d’écrire. En effet nous avons tendance à les personnaliser, attribuant l’invention d’une manière d’écrire (un style) à une personne, un·e écrivain·e ; une « stylistique auteuriste » dont il faut justement sortir. Car comme pour l’étude de l’Histoire, où il est désormais bien établi que ce sont les peuples et non pas les (soi-disant) « grands hommes » qui la font, il est peut-être temps, concernant l’histoire de l’écriture, de changer notre perception.

En vue de déconstruire cette mythologie de l’écrivain·e[2]Le plus souvent au masculin, soyons honnêtes. créateur ou créatrice d’une manière d’écrire par la seule force de son « génie », il nous est nécessaire d’en passer par Marcel Proust qui a largement contribué à populariser et démocratiser l’idée de l’écriture singulière, car comme l’écrit très justement Gilles Philippe ; « si la stylistique ne considère les protocoles réactionnels qu’en tant qu’ils sont « singuliers », elle est alors libérée du souci historique. » [p.23] Les écrivain·es étant alors considéré·es comme des êtres à part, aux sensibilités « singulières » comme s’iels ne relevaient pas de notre monde, qu’iels n’étaient pas influencé·es par la société dans laquelle iels ont évolué ou évoluent.

Force d’exemples

La force de Pourquoi le style change-t-il ? tient au fait que l’auteur n’en reste pas aux simples constats ou développements théoriques [3]En reprenant et en discutant les thèses et les points de vue de ses prédécesseur·es parmi lesquel·les : Howard Becker, Léo Spitzer, Michael Riffaterre…etc. , illustrant ses propos par des exemples concrets. Prenons-en un, celui du monologue intérieur qui fut « en vogue » à la fin des années 1920, en Europe. On s’est longuement intéressé à cette question sous l’angle « auteuriste », en cherchant qui fut l’inventeur ou le précurseur, concédant la première attestation à Alexandre Jardin, dans Les lauriers sont coupés (1887), mais de par l’importance que prit Ulysses (1922), on a accolé ce monologue intérieur à Joyce. Pour Gilles Philippe :

… la question ne se pose en ces termes : les deux romans illustrent deux étapes du moment panpsychologique que l’Europe et sa littérature traversèrent à l’intersection des deux siècles. L’intérêt général pour l’endophasie rendait inévitable que le roman s’en fit témoin ; s’il y eut un primuum mobile, ce n’est que par commodité qu’on lui donne un nom d’auteur. 

p.29

Ainsi sont-ce d’abord et avant tout des questions d’ordre social qui ont fait émerger ce procédé et non des personnes, si Alexandre Jardin ou James Joyce n’avaient existé d’autres écrivain·es auraient pu porter cet « intérêt général  pour l’endophasie » sur la scène littéraire au travers d’un procédé scriptural.

Question de norme(s)

Si la manière d’écrire d’un·e écrivain·e est considérée comme « singulière », cela suppose, dans et par cette singularité, qu’elle s’écarte du reste des « pratiques rédactionnelles » existantes, qu’elle se « singularise » d’une norme ; cette dernière entendue comme « une pratique langagière plus ou moins précise, assujettie à une injonction plus ou moins forte. »[p.83] Les choses ne sont pas aussi simples pourtant, car en prétendant se libérer de telle ou telle norme, la littérature produit à son tour des normes sur lesquelles vont s’aligner un ensemble d’écrivain·es jusqu’à ce que cette « norme » soit considérée comme périmée, non-littéraire, advient alors une nouvelle norme…etc. Ainsi Gilles Philippe conçoit les changement de procédés scripturaux comme une dynamique des normes, illustrant cette réflexion par l’exemple de l’avènement du « gauchissement de l’écriture » à la fin des années 1950, où, au sein d’une littérature d’abord restreinte, le critère d’évaluation littéraire pour un texte devenait progressivement non celui du « bien écrire », mais du « mal écrire ». Ce « mal écrire » qui, à l’époque, recoupait le fait de ne pas respecter certaines règles grammaticales par exemple, ou d’user de précédés considérés alors comme disgracieux[4]Gilles Philippe illustre son propos au travers de Julien Gracq et Marguerite Duras, notamment. Le premier dont l’écriture a évolué entre Le rivage des Syrtes [1951] et Balcon en forêt … Continue reading. Ainsi progressivement cette norme du « mal écrire » qui s’était instituée comme « contre norme » devint, à sa manière et progressivement, une norme à part entière. Une norme qui, paradoxalement, pour exister a besoin que la norme du « bien écrire » se perpétue.

« Ce n’est (…) pas parce que survient un nouvel écrivain que les choses bougent, c’est parce que les choses bougent que survient un nouvel écrivain.»

Gilles Philippe, Pourquoi le style change-t-il ? , Les Impressions Nouvelles, p.52.

On notera que le critère d’évaluation des textes littéraires se fonde, encore aujourd’hui, sur cette dichotomie (bien écrire/mal écrire) ; ainsi faut-il tenir compte du fait que les deux « notions » ne sont bien évidemment pas stables et relèvent des normes de l’époque.

Présence minorée de l’extra-littéraire

Dans la description et l’explication de ces changements de manière d’écrire, les facteurs restent, me semble-t-il, trop focalisés sur la littérature elle-même, comme si ces changements ne dépendaient presque entièrement que de la littérature elle-même. Bien évidemment, Gilles Philippe ne conçoit en aucun cas la littérature comme totalement détachée des conditions matérielles de sa production. Pourtant l’influence des médias n’est que rarement évoquée, qu’il s’agisse de la presse qui, depuis son invention au XIXe siècle, n’a eu de cesse de modifier les pratiques de lecture et d’écriture, nous pourrions également parler du cinéma qui fut, pour ne citer que le nouveau roman, fondamental dans ce changement d’écriture.

Comme le note fort justement Gilles Philippe, « le jugement du lecteur ordinaire est un facteur important dans l’évolution des formes littéraires. » [p.8], mais ce qu’il nomme « jugement du lecteur ordinaire » n’est-il, en définitive, pas celui des médias, c’est bien par sa médiatisation qu’une production textuelle touche ou non ce «lecteur ordinaire », c’est bien la sélection opérée par les médias qui met en lumière ou invisibilise les œuvres. Ainsi la question de la marchandisation de l’écriture, du devenir marchandise du livre, n’est également pas abordée, un marché qui à la fois standardise les productions et contraint certain·es écrivain·es à se distinguer formellement de leurs concurrent·es au sein d’un marché ultra-concurrentiel. Pour autant, Pourquoi le style change-t-il ? reste tout à fait stimulant.

Références

Références
1 Mais également pour des raisons pratiques, l’idée de ces recensions n’étant pas de se substituer aux livres.
2 Le plus souvent au masculin, soyons honnêtes.
3 En reprenant et en discutant les thèses et les points de vue de ses prédécesseur·es parmi lesquel·les : Howard Becker, Léo Spitzer, Michael Riffaterre…etc.
4 Gilles Philippe illustre son propos au travers de Julien Gracq et Marguerite Duras, notamment. Le premier dont l’écriture a évolué entre Le rivage des Syrtes [1951] et Balcon en forêt [1958], lui qui évitait systématiquement le hiatus où on, en use ; lui qui écrivait « avant même que ne se fussent relevés les yeux gris », abandonne la particule supplétive ne dans Balcon en forêt « bien avant que la maison fût levée ». Quant à Duras elle se fait la chantre, à partir de 1958 de ce « mal-écrit » en louant Georges Bataille pour le fait qu’il « nous désapprend la littérature. L’absence de style du Bleu du ciel est un ravissement. »[cité dans Pourquoi le style change-t-il ?] et lors de la réédition de ses romans d’avant 1958, elle affirme qu’elle ne s’y reconnaît plus. Gilles Philippe prolonge cette illustration, mais nous laisserons le soin à nos lecteur·ices de la découvrir dans le détail.


À propos de

Écrit de tout, tout le temps et par tous les temps, fait aussi des vidéos voir sa chaîne Youtube. A publié, entre autres, Marche-Fontière aux éditions Publie.net,. à commander au format numérique ou papier pour soutenir l'auteur, sa chaîne et le site littéralutte.


'Pourquoi l’écriture change-t-elle ?' vous 2 commentaires

  1. 17 février 2022 @ 15h48 A.L..

    Intéressant…C’est un point de vue finalement marxiste. Je le partage, pour partie. Je crois que le style de l’auteur vient de lui-même et du monde qui l’entoure, sans oublier l’histoire individuelle au milieu de l’Histoire des peuples et celle de la littérature, en regard de laquelle l’auteur ne peut pas ne pas se positionner, ou du moins être influencé.

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    • 22 février 2022 @ 12h04 Ahmed Slama

      Tout d’abord je vous remercie pour votre attention et votre lecture ! En effet, vous avez tout à fait raison, ma lecture se situe d’un point de vue marxien, et ce prisme marxien est d’autant plus perceptible car, je pense et ce malgré les qualité indéniables de « Pourquoi le style change-t-il ? », c’est bien un aspect qui n’est pas assez développé dans cet essai, voire quelques fois minoré !
      Encore merci…

      Répondre


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