Portrait de l’artiste en fou criminel - litterature et psychiatrie

Portrait de l’artiste en fou criminel : Psychiatrie et littérature, genèse d’une confrontation

Portrait de l’artiste en fou criminel. — Essai stimulant dans lequel Anouck Cape explore la manière dont certains écrivains d’avant-garde du début du XXe siècle subvertissent le contrôle opéré par la psychiatrie.


Anouck Cape, Portrait de l’artiste en fou criminel, éditions Gruppen, 2022, 124p, 17€


L’étude proposée ici est une reprise, partielle, de la thèse de doctorat d’Anouck Cape, elle se concentre sur des romans d’avant-garde publiés entre 1903 et 1926 — auquel s’ajoute un texte de Blaise Cendrars daté de 1948. Au travers d’une analyse chronologique, l’autrice décèle un motif central : « celle de la parenté du fou criminel et du poète, à travers laquelle le meurtre, et particulièrement le meurtre sexuel, devient de plus en plus clairement une métaphore de l’insurrection sociale, elle-même transmuée en activité poétique »[p.7]. Nombre des œuvres évoquées par Anouck Cape nous sont inconnues aujourd’hui, certains ont paru dans l’anonymat le plus complet. Ainsi faut-il rendre grâce à l’autrice de nous en restituer la matière de façon synthétique, tout en procédant à l’interprétation de ces œuvres dans le contexte sociale et politique au sein duquel elles ont été produites.

Cette analyse chronologique se double de contextualisations qui nous permettent de cerner les enjeux et l’intérêt d’une telle étude, prouvant – s’il en était encore besoin – que les œuvres littéraires, loin d’être des épures, sont avant tout le fruit des conditions sociales et matérielles de leur production. Nous avions vu le mois dernier, avec Gilles Philippe et son Pourquoi le style change-t-il ?, comment « le moment panpsychologique que l’Europe et sa littérature traversèrent à l’intersection des deux siècles[XIXe et XXe] » avait contribué à faire advenir des formes et des procédures scripturales nouvelles, notamment le monologue intérieur. Depuis un point de vue tout autre, Anouck Cape nous démontre la manière dont la confrontation entre psychiatrie et littérature a influencé certaines productions littéraires d’avant-garde.


La recension que nous proposons ici ne se voudra pas exhaustive. Nous nous concentrerons le premier chapitre de ce Portrait de l’artiste en fou criminel qui esquisse de manière limpide et tout à fait accessible les enjeux de l’étude proposée par l’autrice.

Théorie de la dégénérescence et contrôle social 

En vue de saisir la cause de l’émergence de cette thématique du fou criminel et du poète au début du XXe siècle, il nous faut revenir sur l’influence de la psychiatrie au XIXe siècle, et plus particulièrement sur l’une de ces théories dominantes alors ; celle de la dégénérescence. Élaborée au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, cette théorie, considérée à l’époque comme médicale, prétendait expliquer comment « des tares acquises se transmettent de manière héréditaire en s’aggravant de génération en génération, pour aboutir à la stérilité complète et à l’idiotie» [p.11]. Tout écart vis-à-vis de la norme pouvait être considéré comme signe de dégénérescence, qu’elle soit physique ou morale. Une théorie qui aura servi à fournir une explication soi-disant médicale à l’ensemble des comportements considérés comme déviants ; de l’alcoolisme à la contestation politique, en passant par la prostitution ou la criminalité.

À ces catégories soi-disant déviantes, s’ajoutera une nouvelle, celle du « génie ». Les aliénistes se passionnent dès lors pour ces questions de liens supposés entre génie et folie, le premier étant considéré comme une « anomalie congénitale marquant le début du processus aboutissant à la seconde »[p.13]. Au travers de cet angle d’analyse c’est toute la littérature qui pouvait être réinterprétée d’un point de vue pathologique. Ainsi a-t-on vu fleurir des ouvrages d’aliénistes désirant démontrer la folie de Baudelaire, de Socrate ou encore Pascal…etc. [p.20] Autant de pratiques qui donneront naissance à la mythologie de l’artiste fou, suscitant par-là même une vive réaction de la part de nombre d’écrivains.

L’une des première est celle de Léon Daudet, avec la publication du roman anti-aliéniste Les morticoles [1894]. Elle s’opère dans un contexte où plusieurs écrivains, relayés par la presse, s’opposent à la psychiatrie, « mais l’anti-aliénisme de Daudet a une spécificité tout à fait intéressante quand il s’attache à dénoncer les débordements de la médecine mentale empiétant sur la sphère littéraire»[p.21]. À l’image du médecin Max Simon Nordau, et disciple de Charcrot, qui s’exprimait de la sorte

« Les mystiques, mais surtout les égotistes et les orduriers pseudo-réalistes sont des ennemis de la société de la pire espèce [et] celui qui prêche l’indiscipline est un ennemi du progrès. »[1]Max Nordau, Dégénérescence T.II, Aclan, 1894, p.566. C’est pourquoi il faut « inexorablement écraser du pied la vermine anti-sociale » ; mais «  la police ne peut nous tirer d’affaire, le procureur et le juge criminel ne sont pas les défenseurs indiqués de la société contre les crimes commis avec la plume et le crayon ».

pp.20-21

Et Nordau de proposer alors de mettre en place au sein de la sphère artistique un tribunal chargé « d’examiner la mortalité des manifestations d’art et de la littérature »[2]Ibid, p.525..

Le roman d’asile et ses variations

Dans le contexte d’un pouvoir accru de la psychiatrie à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, de nombreux témoignages d’aliénés vont être publiés. Au cours de cette même période vont paraître un certain nombre de romans, « d’un genre nouveau, violemment anti-aliénistes, qui connaissent rapidement un grand succès » [p.25]. Qualifiés de « roman d’asile » par Aude Fauvel[3]Aude Fauvel, Témoins aliénés et « Bastilles modernes ». Une histoire politique, sociale et culturelle des asiles en France. (1800-1914), Thèse d’histoire, EHESS, 2005., des romans ayant pour point commun de raconter – et le plus souvent de dénoncer – la condition des aliénés.

Les romans d’asile ont d’abord borné leurs protestations aux internements arbitraires et aux mauvais traitements en vigueur ; mais de là, ils ont insensiblement glissé vers une contestation plus profonde des visées mêmes de la médecine mentale et, en ce sens, ont également contribué à remettre en question nombre de préjugés sur la folie.
P.27

Les deux premiers romans d’avant-garde auxquels s’intéresse Anouck Cape ne diront peut-être rien à personne, il s’agit Force ennemie [1903] de John-Antoine Nau et Le brasier [1910] de Georges A Denis ; ces deux textes, chacun à leur manière, vont se réapproprier les codes du roman d’asile, tout en les transformant. Tous deux ont pour narrateur un écrivain ne disposant pas de reconnaissance symbolique et qui se retrouve interné arbitrairement.Intrigue permettant de posant « la question du rapport de la maladie mentale à la création, extra[yant] le dualisme génie/folie de sa gangue psychiatrique »[p.45].

Force ennemie est écrit à la première personne, il conte l’histoire de Philippe Veuly, un homme de lettres donc interné dans un asile d’aliénés contre son gré. Décidé à prouver sa raison, il est possédé par un être venu d’une autre planète qui contrôle alors son corps. Cet être malveillant, cynique et obsédé sexuel va commettre un certain nombre de méfaits et de crimes, dont le viol d’une patiente, Irène, dont Veuly était amoureux. Ces actions ne feront donc qu’aggraver le diagnostic initial  établi par les aliénistes. Ainsi possédé Veuly se trouve dans l’incapacité de prouver sa raison, mais l’être qui l’habite lui permet de s’enfuir de l’asile, il partira à la recherche d’Irène qui, entre-temps, est considérée par les aliénistes comme guérie et n’est donc plus internée. Animé de pulsions meurtrières, Veuly assassine Irène, c’est à ce moment que l’être quitte son corps. Accablé par sa faute, Veuly décide de retourner à l’asile pour y finir ses jours.

Pour Anouck Cape deux interprétations s’offrent au lecteur ou à la lectrice, soit celle de considérer que Veuly a réellement perdu la raison, soit celle de croire le narrateur et que par conséquent le roman relèverait du fantastique. L’autrice note également que « ce narrateur écrivain de profession est la première figure d’une série de livres mêlant étroitement folie, meurtre et créations dans une trilogie certes issue de la tradition psychiatrique, mais qui renouvelle profondément leur agencement. »[p.31]

Quant à Le brasier, obéissant aux codes du roman d’asile[4]Rappelons que ce genre « roman d’asile » a été établi a posteriori par Aude Fauvel., figure une sorte de journal intime fictif retrouvé par l’auteur Georges A Denis, le livre développe trois trames distinctes et qui vont progressivement s’entremêler ; le quotidien à l’hôpital où se trouve interné le narrateur, un retour sur le passé du narrateur revenant sur la manière dont le narrateur a été amené à être interné, et enfin de courtes nouvelles dont le narrateur est l’auteur. « Ces trois axes sont étroitement liés les uns aux autres ; ainsi le vécu de l’hôpital fait-il émerger d’anciens souvenirs, qui eux-mêmes inspirent, par réaction, l’écriture de nouveaux morceaux de fiction »[p.32]. L’internement arbitraire dont se trouve victime le narrateur va progressivement aggraver son mal-être, ce narrateur « idéaliste, utopiste, contestataire » ; souffrant de sa marginalité, s’érigeant contre les normes établies par l’organisation sociale dans laquelle il évolue, l’internement ne fera que « le confronter davantage à la discipline qu’il exècre, aux normes bourgeoises qu’il fuit, à l’autorité qu’il combat»[p.41]. Ainsi dans Brasier la psychiatrie va, au même titre que la police, représenter le pouvoir répressif qui contient et réprime tout comportement considéré comme déviant.

Portrait de l’artiste en fou criminel ne s’arrête bien évidemment pas là, l’exploration diachronique et chronologique se poursuit au travers d’autres romans d’avant-garde de ce début de XXe siècle. Cette question de la dite folie, de la répression psychiatrique, de ses liens avec la littérature et l’art de manière générale, perdure encore aujourd’hui, nous l’avons évoquée, ici, à litteralutte, avec Lettre au recours chimique de Christophe Esnaut.



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Références

Références
1 Max Nordau, Dégénérescence T.II, Aclan, 1894, p.566.
2 Ibid, p.525.
3 Aude Fauvel, Témoins aliénés et « Bastilles modernes ». Une histoire politique, sociale et culturelle des asiles en France. (1800-1914), Thèse d’histoire, EHESS, 2005.
4 Rappelons que ce genre « roman d’asile » a été établi a posteriori par Aude Fauvel.

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