Une ritournelle atavique

Retracer deux siècles de poèmes et cinq générations de poètes et de poétesses ; c’est le pari de “Le lignage” anthologie de poésies mauritaniennes.

Collectif, Le lignage – Ehel Heddar, cinq générations de poètes en Mauritanie, trad. (hassanya) Atelier la mouvance du texte, Les trois Acacias, 2016, Mauritanie, 150p., 20€.

La poésie n’est pas épure ; le poème n’est pas essence. Quand on parle de poésie en particulier et de littérature en général nous devrions privilégier l’usage de la forme plurielle, ce s final qui permettrait de décloisonner, démythifier nos représentations des littératures. Les modalités des poèmes sont multiples, influencées par les conditions matérielles de leur production ; contexte social, politique mais également l’évolution des médias – au sens premier du terme. Apposer un regard internationaliste sur les littératures, comme sur les luttes, est un enjeu majeur, permettant de raviver l’altérité littéraire, cesser avec la littérature ; s’ouvrir aux littératures.

L’Anthologie, Le lignage publiée en 2016 aux éditions Les trois Acacias participe de cet effort, tant par le fait de nous permettre d’accéder à ces poèmes, au travers d’une édition bilingue français-hassanya, que par le dispositif mis en place ; l’anthologie est riche préface qui nous accompagne dans la découverte des poésies mauritaniennes. Les poésies sélectionnées ont pour particularité d’être l’œuvre d’une seule famille : la famille Heddar ; 5 générations de poètes et de poétesses se succèdent du XIXe siècle, celui du fondateur Mohammed Ould Heddar [1815-1886] de cette « lignée poétique », au XXIe siècle. Chaque génération est constituée de plusieurs poétesses ou poètes dont certaines œuvres sont reproduites ; chacun·e d’entre elles et eux nous étant présenté·e au travers de riches notices biographiques.

Dialecte et poésie populaire

La langue officielle en Mauritanie est l’arabe, mais plusieurs langues coexistent dans cet État situé dans le Nord-Ouest du continent Africain, l’imraguen, le koyra chiini, le peul, le wolof, le zanaga ou encore le hassanya. C’est dernier qui nous intéressera ici, cette langue doit son nom aux Beni Hassan, groupes d’arabes Maaqils ayant envahi le Sahara occidental aux alentours du XIVe siècle. Le hassanya est une langue arabo-berbère, vectrice de la culture qu’on appelle beidhane, maure, sahraoui ou hassanide. Les poèmes regroupés dans cette anthologie ont tous été composés en hassanya, et s’inspirent en partie de la tradition des poésies arabes pré-islamiques, à laquelle s’ajoute une dimension musicale, car ce furent essentiellement les griots[1]Membres d’une caste de poètes musiciens, dépositaires de la tradition orale. qui composaient et interprétaient les musiques accompagnant ces poésies ; cette institution griotique vient du Soudan historique, le Mali actuel, ainsi, comme le résume Mark Gewinner, dans la préface, les poésies beidhanes peuvent représenter une « synthèse des culture des cultures africaines et arabes ».

La poésie, en tant que pratique, fait partie intégrante de l’organisation sociale mauritanienne, il s’agit essentiellement de poésies orales, pratiquées encore aujourd’hui activement au sein de l’ensemble des communautés formant le peuple Mauritanien. Les motifs et les formes de la poésie maure remontent donc à 16 siècles au moins, à la tradition arabe, à ce qu’on appelle abusivement la Jahîlîyya[2]Jahîlîyya signifie, en arabe, « ignorance ». Ignorance relative aux préceptes de l’Islam, mas le fait de nommer cette période ainsi suppose (implicitement du moins) qu’il n’y … Continue reading, l’ère anté-islamique.

Au sein des poésies de la communauté Maure, celles de la famille des Ehel Heddar occupe une place prépondérante, son fondateur, Mohammed Ould Heddar, a opéré une importante révolution poétique au XIXe siècle, prônant une poésie libérée des griots et accessible au peuple. Geste qu’ont poursuivi et que poursuivent encore les descendants de ce « lignage poétique », notamment les vingt poètes et poétesses rassemblé·e·s dans cette anthologie, certain·e·s d’entre elles et eux ont pu vivre de leur pratique de la poésie, d’autres, parallèlement à la composition et l’interprétation de ces poésies orales, ont exercé un métier. Tous et toutes ont suivi les préceptes du fondateur, Mohammed Ould Heddar, en les adaptant parfois, en s’attachant « à traduire l’évolution de leur société, se faisant transmetteurs, médiateurs, capables de communiquer jusqu’aux confins du Sahara, les rumeurs et les humeurs de cette société bédouine restée nomade jusque dans les années 70 du vingtième siècle. »[3]M.Gewinner, « Préface », Le lignage, Les trois Acacias, 2016, Marseille, pp.13-14.

On regrettera, en revanche, le faible nombre de poèmes regroupés dans cette anthologie, les notices biographiques des 20 poètes et poétesses prenant souvent le pas sur la reproduction des poèmes. Ainsi ne nous est-il pas réellement possible de percevoir une véritable variété d’œuvres. De plus, les traductions ne s’accompagnant pas d’un véritable appareil critique, il est parfois difficile de saisir le sens quelques poèmes. De plus, à cause sûrement du fait que nous lisons ces poèmes en français, il n’est pas réellement possible de percevoir l’évolution de la langue au fil des siècles, aucune différence langagière n’est perceptible dans la traduction entre le premier poème qui date donc du XIXe siècle et le dernier de la fin du XXe siècle.

Une ritournelle atavique

Au fil des poèmes et de ces 5 générations de poètes et de poétesses ce sont les mêmes thèmes qui se déploient, une sorte de ritournelle atavique, variation sur les mêmes formes et les mêmes thèmes. Malgré la sédentarisation brutale subie par la communauté Maure, la poésie des Heddar reste attachée au thème du voyage, à ce mouvement permanent. Mode de vie perdu dans le réel et que prolongent les générations suivantes dans et par la création poétique.

Au sein de cette ritournelle atavique et séculaire, on notera l’omniprésence de certains thèmes, celui de l’amour, en effet, nombre de poèmes rassemblés ici peuvent être assimilés à des poèmes courtois ; le lyrisme fait partie intégrante de la poésie de la lingée des Heddar, une teinte religieuse traverse l’ensemble de ces créations poétiques.

Le lignage ne représente n’a aucune ambition exhaustive, il s’agit avant tout d’un bref aperçu des poésies des poésies Mauritaniennes de la communauté Maure et plus particulièrement celles des Heddar. Malgré les quelques critiques émises plus haut à l’encontre de cette anthologie, cette initiative reste d’importance tant notre représentation des littératures reste enfermée dans un carcan occidental et livresque. Ainsi lorsque surviennent des initiatives qui permettent à ces littératures ignorées d’exister en français, nous n’hésitons pas nous en faire écho à Littéralutte, qu’il s’agisse des éditions Dodo Vole avec Madagascar et la traduction d’un classique de la littérature malgache, des éditions Dépaysages avec les littératures Inuit ou encore les éditions Al Dante avec Dans les galops des sables, premier tome de l’Anthologie Internationale de poésie, consacré aux poésies d’Arabie Saoudite.

Litteralutte

Littéralutte est un site de critique et de réflexion littéraires. Le concept de littérature y est entendu dans sa dimension extensive, la littérature ne recoupant pas simplement des préoccupations esthétiques. La littérature étant appréhendée avant tout comme le perfectionnement de l’art de penser, de s’exprimer ; c’est pourquoi à Littéralutte nous traitons autant de l’essai – politique et/ou philosophique – que de la poésie, du théâtre et du roman. L’ensemble de ces formes requérant avant toute chose un maniement de la langue, sollicitant un art de la pensée et de l’expression. Pour soutenir le site, nous vous invitons à partager nos articles, parler de nous sur les différents réseaux (a)sociaux… vous pouvez également nous soutenir financièrement en achetant ou en commandant Marche-Frontière d’Ahmed Slama aux éditions Les presses du réel, collection Al Dante, les ventes seront intégralement reversées à la gestion du site.

Références

Références
1 Membres d’une caste de poètes musiciens, dépositaires de la tradition orale.
2 Jahîlîyya signifie, en arabe, « ignorance ». Ignorance relative aux préceptes de l’Islam, mas le fait de nommer cette période ainsi suppose (implicitement du moins) qu’il n’y avait aucun savoir à cette époque. Ce qui est tout à fait erroné, les poésies – pour ne prendre que cet exemple – de la Jahîlîyya sont tout à fait dignes d’intérêts et ne dénotent d’aucune « ignorance ». On pourrait citer celles de la poétesse, El Khansaâ ou de ce qu’on appelle les poètes brigands. Par ailleurs, il serait tout à fait intéressant d’opérer un parallèle entre la perception de la Jahîlîyya au sein des pays arabes, notamment, et celle que nous avons, en France, du Moyen-âge.
3 M.Gewinner, « Préface », Le lignage, Les trois Acacias, 2016, Marseille, pp.13-14.

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